Charlemagne affrontant le Paganisme

Charlemagne affrontant le Paganisme

mardi 28 août 2012

Aspremont (11) : Jonction des forces chrétiennes

Les messagers sarrasins  rejoignent le gros de leur armée, et préviennent les rois amis d'Eaumont de la défaite du prince, sans en aviser Agoulant. Les païens ne se font pas prier pour se porter au secours d'Eaumont, et leurs troupes s'ébranlent en une longue théorie de rois et de chevaliers : ils composent cinq bataillons imposants, dont les effectifs se comptent en dizaine de milliers. Parmi eux chevauche Balant, qui craint le pire et recommande son âme à Dieu, mais réaffirme sa volonté de ne pas trahir son seigneur.

Les renforts rejoignent Eaumont, qui se désespérait sur son flanc de montagne et se lamentait sur son échec. Le prince reprend courage en se voyant entouré de ses amis. Il enfourche Veillantin, son destrier hors-pair, et lui fait accomplir un bon remarquable sous les yeux ébahis des Sarrasins. Galvanisés par un chef  à l'enthousiasme renaissant, les païens marchent contre la citadelle.

Girart, du sommet du donjon, les voit s'approcher. Ses hommes sont pris de crainte en voyant déferler cette marée humaine, mais le duc les rassure, en leur rappelant que ceux qui tomberont auront leur place en Paradis. Les Bourguignons sortent de leurs murs, chevauchant sous l'enseigne de saint Maurice.

C'est alors que survient l'avant-garde de Charlemagne, conduite par le duc Naymes, Ogier le Danois, Salomon de Bretagne et plusieurs autres barons. Découvrant la multitude des Sarrasins, ainsi que les gens de Girart qu'ils prennent pour des ennemis, les Chrétiens se concertent, et décident d'envoyer un cavalier prévenir Charlemagne. La difficulté est de désigner cet envoyé. La mission est proposé par Salomon à Richier, puis à plusieurs autres chevaliers qui, en substance, donnent tous la même réponse : pas question d'accepter une tâche qui pourrait faire soupçonner leur bravoure, ni de perdre une occasion de combattre pour Dieu. Voici à titre d'exemple l'échange entre Salomon et le comte Godefroy :

Rois Salemons apela Godefroy,        (Le roi Salomon interpella Godefroy)
Quens de Sessons et tuit le Loonoi :       (comte de Soissons et de la région de Laon)
"Car an alez a Charle nostre roi,          (Allez rejoindre notre roi Charles)
Et si li dites sanz nul autre derroi          (et dites lui sans détour)
Yaumonz an moine sor nos tant de conroi     (qu'Eaumont conduit contre nous tant de troupes)
Que tant n'en vit nus hons, si con je crois."    (que jamais je n'en vis tant, ce me semble)
Li cuens respont : "Je n'irai par ma foi ;       (le comte répond : "par ma foi, je n'irai pas)
Armes ai bones et molt riche conroi,        (j'ai de bonnes armes et un précieux équipement)
Ja ne larrai que granz cox n'i amploi,   (je ne manquerai pas de l'employer à donner de grands coups)
Si rendrai Deu ce que paier le doi.    (ainsi je rendrai à Dieu ce que je lui dois)
M'ame et mon cors ansenble li otroi,   (je lui voue mon âme et mon corps)
Por Lui morrai, car Il moru por moi.    (je mourrai pour Lui, car Il est mort pour moi)
Se de la mort volez penre conroi,     (si vous voulez échapper à la mort)
Vos i alez qui avez tel esfroi."        (portez votre message, puisque vous avez peur)

C'est finalement Turpin l'archevêque qui consent à s'acquitter de cette mission peu glorieuse mais nécessaire. Le prêtre guerrier galope jusqu'au pavillon de l'empereur et le met au courant de la situation. Charlemagne quitte précipitamment son campement, à la tête du gros de ses forces, et rejoint l'avant-garde. Voulant donner une dernière chance aux pourparlers, il désigne Naymes, Ogier, le duc Flavant et le marquis Bérenger pour aller s'adresser à Eaumont.

Les quatre seigneurs s'avancent vers l'armée païenne, mais Girart, les apercevant, les prend pour des Sarrasins. Voulant éprouver la valeur de ses jeunes parents, il suggère à Ernaut, Rénier, Clarion et Beuves d'aller jouter contre les arrivants. Les jeunes chevaliers acceptent avec enthousiasme et s'élancent au combat.
Les envoyés de Charles, se voyant assaillis, ne mettent pas moins d'ardeur à la besogne. Ogier est le premier à jouter contre Clarion, et le poète s'excuse presque de montrer le prestigieux Danois jeté à terre : ce n'est pas sa valeur qui est en cause, mais celle de son cheval, qui n'a pas su endurer le choc :

Je ne di pas Ogiers cheïst sovent,      (je ne dis pas qu'Ogier soit souvent tombé)
Mais a cele hore avint si faitement,    (mais en l'occurence il advint)
Que ses destriers glaçoia par devant.   (que son cheval chuta)

Flavant et Beuves se désarçonnent mutuellement, mais se relèvent et reprennent le combat à l'épée. Le fils de Girart blesse sérieusement son adversaire à la tête, ce qui causera plus tard, nous dit le poète, de graves discordes. Les quatre autres guerriers ne sont pas en reste. Mais Ogier, interrogeant son adversaire, dissipe le malentendu, et tous se reconnaissent pour Chrétiens et alliés. Les deux armées chrétiennes opèrent leur jonction, et Girart lui-même, en voyant de ses yeux la noble allure de Charlemagne, est conquis. Il se précipite pour saluer l'empereur avec effusion :

Tant a Girarz de Vïene esploitié,    (Girart de Vienne étant venu à lui)
Charle ses bras ot col li a ploié,    (Charles lui jette les bras au cou)
Puis a li roisson hiame errachié      (puis retire son heaume)
Et s'antrebaissent qant se sont aprochié.   (et les deux hommes s'embrassent)
A Charle fu ses mantiaus destachié ;      (le manteau de Charles s'étant détaché)
Girarz s'abesse, si li a redrecié.           (Girart se baisse pour le ramasser)

La réconciliation de l'empereur et de son turbulent vassal est scellée. Vassal ? Eh bien oui : en se baissant pour ramasser le manteau de Charles tombé à terre, il a reconnu la supériorité de l'empereur et rendu un service vassalique. Turpin, qui porte encore rancune à son cousin pour avoir lancé un couteau sur lui, s'empresse de consigner ce geste en latin, en un document officiel qui tiendra lieu de preuve : désormais, Girart ne pourra plus nier qu'il tient sa terre de Charlemagne. Le duc offre d'ailleurs à son sire la forteresse qu'il a conquise.

Mais les païens s'approchent, et il est tant de s'apprêter au combat. Charlemagne met pied à terre pour se revêtir de ses armes, en une scène majestueuse que je ne résiste pas au plaisir de vous citer :

Desoz .i. arbre ot .i. paile gité,    (on étendit une étoffe de soie sous un arbre)
Iluec s'asist nostre roi coroné.     (et notre roi couronné s'y assit)
Dui riche duc li sont au pié alé,    (deux riches ducs se sont penchés)
Chascun li a l'esperon d'or fermé,   (chacun lui a ceint un éperon d'or)
Et puis vestu .i. bon hauberc safré    (et ils l'ont revêtu d'un bon haubert doré)
Que il conquist au fort roi Mautriblé   (qu'il avait conquis sur le roi Mautriblé)
Sos Tortelose, an .i. estor chanpé :   (lors d'une bataille sous les murs de Tortose)
Trestuit li pan furent a or safré.        (tous les pans en étaient incrustés d'or)
Puis li lacierent .i. vert hiame gemé,   (puis ils lui lacèrent un heaume vert orné de gemmes)
En .xxx. leus antor le col noé,          (en trente points autour du cou)
Que Charlemaignes conquist a Duresté.    (heaume que Charlemagne avait conquis à Duresté)
Pierres i ot de molt grant nobleté,      (il était serti de très précieuses pierres)
Qui bien valoient une grant roiauté,     (qui valaient bien un grand royaume)
Car eles ont issi grant poesté :           (car elles ont la vertu que voici :)
Ne criement cop de nul brant aceré ;    (elles ne craignent aucun coup d'épée)
Qui l'a ou chief ne sera estonné           (qui porte ce heaume au chef  ne sera ni assommé)
Ne en bataille ne sera afolé ;        (ni réduit à quia)
Ja n'avra garde que a mort soit navré.  (ni blessé à mort au combat)
Puis ceint Joieuse au senestre costé ;    (Puis il ceint Joyeuse à son flanc gauche)
Haue est li ponz, si est bien seelez ;      (le pommeau en est long, et incrusté)
De seint Denis et de seint Honoré       (de reliques de saint Denis et de saint Honoré)
I a reliques, ce set on de verté.          (la chose est véridique)
Qui l'a sor lui ja ne soit ampensé        (qui porte cette épée n'a pas à craindre)
Que au mengier l'ait l'an ampoisoné.     (d'être empoisonné)
Et puis li ont .i. escu aporté ;            (puis ils lui ont apporté un écu)
La guige an est d'un chier paile roé,        (dont la guiche est de précieuse soie décorée de rosaces)
La boucle vaut l'onor d'une cité,       (la boucle vaut une ville entière)
Et l'emperes l'a a son col gité.         (l'empereur pend l'écu à son cou)
Le blanc destrier li a l'en amené,     (on lui amène le destrier blanc)
Que Naymes ot de Balant amené.    (que Naymes lui a offert de la part de Balant)
François li orent richement anselé,     (et auquel les Français avait mis une riche selle)
Frain out ou chief a fin or neelé,       (un mors d'or pur niellé)
Et li poitrax fu toz a or fresez.         (et un poitrail tout galonné d'or)
.xx. escheletes i ot d'or esmeré.       (garni de vingt clochettes d'or)
Tant doucement a tenti et sonné      (qui tintaient de manière si suave)
Gigue ne viele n'a tel son demené.    (que ni gigue ni vielle n'en égalent le son)
Issi garni et issi conreé                     (c'est ainsi paré)
L'ont a Charlon maintenant amené.   (qu'ils ont conduit le cheval à Charles)
Li rois monta par l'estrier senestré,     (le roi y monta à l'aide de l'étrier gauche)
Et puis li ont .i. espié aporté,            (et on lui apporta un épieu)
A .iii. clos d'or .i. confanon fermé.    (où un gonfalon était fixé par trois clous d'or)
Es vos le roi richement atorné :        (le voici superbement équipé)
.i. ange sanble dou ciel jus avalé      (il ressemble à un ange du ciel)
Car il avoit le cors molt bien mollé,    (car il a le corps très bien fait)
Grant et menbru et molt bien acesmé.     (grand, robuste et bellement paré)
De son ecu s'estoit bien couveté,         (se couvrant de son écu)
Ne sanbla pas chevalier amprunté.      (il n'avait pas l'air d'un chevalier d'emprunt)

Le pape fait une harangue aux Chrétiens, promettant le Salut à ceux qui tomberont en martyrs de la vraie foi. Charlemagne range ses hommes en sept bataillons, et les exhorte à bien se battre, pour la terre et pour Dieu. Mais déjà l'avant-garde d'Eaumont se lance à la charge, conduite par quatre rois, dont Balant et Gorhant.

Commentaires

Le cheval Veillantin (ailleurs plutôt appelé Veillantif) est connu pour être le destrier de Roland : Eaumont est donc en possession de tous les principaux attributs qui seront ceux du célèbre preux.

En opposant Clarion à un héros extrêmement renommé comme Ogier le Danois, le poète valorise le neveu de Girart, un peu comme les auteurs de romans arthuriens introduisant de nouveaux héros dans le cycle avaient l'habitude de les opposer à Gauvain, la pierre de touche du monde arthurien, pour démontrer leur prouesse.

Mais le poète épique est l'héritier d'une tradition, qu'il ne peut pas se permettre de chambouler, parce que le public la connaît aussi bien que lui et y est très attaché : c'est pourquoi il prend soin de préciser que, si Ogier se trouve en mauvaise posture, sa bravoure n'est pas en cause. L'auteur de la chanson de geste de Renaud de Montauban prend des précautions semblables pour montrer Roland désarçonné par Renaud : hors de question d'humilier un héros très aimé du public, perçu comme le parangon de toute chevalerie. Somme toute, c'est l'auditoire qui paiera la chanson.

Notons que Charlemagne est appelé "notre roi". Ailleurs, les guerriers francs sont appelés "nos chevaliers". Les Français du XIIIème siècle s'identifient complètement aux Francs du temps de Charlemagne. Ils se perçoivent comme le même peuple et forment un public tout-à-fait partial, dont la sympathie va toute entière au côté des Chrétiens. Du reste, on se représente Charlemagne comme empereur d'Occident, mais plus particulièrement comme roi de France : on a vu qu'il s'agit de son pays propre, alors que d'autres rois, ses vassaux, conduisent les troupes des autres contrées sur lesquelles s'étend son influence. Rappelons qu'un des rôles de l'épopée, et non le moindre, était de souder la communauté en fondant son identité.

La présence des reliques de saint Denis, saint tutélaire de la France et de ses rois, étroitement associé à l'oriflamme et au cri "Montjoie", dans le pommeau de Joyeuse, souligne la valeur mystique de cette arme légendaire.

mercredi 22 août 2012

Aspremont (10) : Girart passe à l'attaque

Charlemagne a dressé son camp dans un bois, près d'une fontaine, en contrebas de la citadelle des païens. Ses hommes lui présentent le butin qu'ils ont conquis, dans lequel figurent les idoles des païens (habituellement décrites comme faites de métaux précieux et de gemmes). Mais l'empereur ne veut rien accepter. Louant le courage de ses guerriers et se félicitant des dons qu'il a l'habitude de leur faire à sa cour, il les invite à se partager les trésors qu'ils ont conquis. Pour veiller sur son ost, il en confie la protection à d'importantes patrouilles de cavaliers.

C'est alors que survient le duc Girart, en force et en retard. Le turbulent baron décide d'installer également son camp aux environs de la forteresse, et envoie une avant-garde de cinq mille hommes, conduits par ses deux fils et ses deux neveux, pour trouver un endroit adéquat. Les jeunes gens entreprennent de dresser leurs tentes sous les yeux des païens, à quatre portées d'arbalète de leurs murs. Eaumont, furieux, décide de tenter une sortie.

Le combat s'engage. Clarion, Beuves, Ernaut et Rénier font merveilles de leurs armes et causent des ravages parmi les païens, mais face à la supériorité numérique des gens d'Eaumont, ils finissent par reculer. Voyant cela, Girart, qui arrive à leur rescousse avec le gros de sa troupe, les blâme violemment :

Claron apelle, forment l'a reprouvé :             (il interpelle Clarion avec de vifs reproches)
"Biaus sire niés, ore est bien, merci Dé !       (Beau sire neveu, voilà qui est bien !)
Uns des biaus estes de la Crestieneté,           (Vous êtes un des plus beaux parmi les Chrétiens)
Mais ne puet estre, Diex en a destiné,           (mais Dieu a décrété que l'on ne peut)
Que force soit la ou i a biauté.                  (être à la fois beau et fort)
Fiex a putain, mauvais garçon prouvé,       (Fils de pute, vaurien)
Onques ne futes de mon linaige nez.         (vous n'êtes pas né de mon lignage)
Mauvaisement m'avez hui resanblé,     (vous m'avez mal ressemblé aujourd'hui)
Q'ains ne deinai  fuiir a mon aé,    (car de toute ma vie je n'ai jamais daigné fuir)
Pour coi je soie a bataille chapler,        (quand je ferraille sur le champ de bataille)
Qui que i fuie, je i serai trouvez."       (d'autres peuvent bien fuir, mais c'est dans la mêlée qu'on me trouve)

Clarion est si ulcéré par ses reproches qu'il jette ses éperons à la tête de son oncle, mais les paroles de Girart ont atteint leur but, et les quatre jeunes gens, lui donnant raison, repartent au combat avec une ardeur renouvelée. 

Pendant que ses fils et ses neveux accomplissent force prouesses, Girart exécute une ruse de guerre : chevauchant à travers bois avec une partie de ses gens sans être vu, il rejoint la forteresse d'Eaumont, désertée par la plupart de ses défenseurs, et s'en empare facilement. Il y plante son étendard, qu'Eaumont voit avec consternation flotter au faîte de son donjon. Fou de rage, le prince sarrasin brandit Durendal et tue Acelin et Bérart, deux chevaliers chrétiens. Mais la perte de ces deux compagnons courrouce Rénier, qui s'élance pour les venger :

Renier de Gennes fu molt bons chevaliers.     (Rénier de Genève était un excellent chevalier)
Qant voit Eaumont si sa gent damaigier,        (voyant Eaumont massacrer ses gens)
Point le cheval, ja se vodra vaingier,           (il éperonne son cheval, désireux de se venger)
Et fort Yaumont en l'escut de cartier.           (et frappe Eaumont sur l'écu écartelé)
Desous la boucle le fit fandre et persier,         (qu'il transperce sous la boucle)
Et son haubert desronpre et desmailler,        (il rompt et démaille le haubert)
Et fert Yaumont en cotés senestrier,            (et blesse Eaumont au flanc gauche)
Que d'une part en fit le sant raiier,               (faisant ruisseler le sang)
Mais ne pot mais remuer dou destrier.        (mais sans parvenir à le désarçonner)
Voi le li rois, le sanc cuida changier,           (Voyant cela, le roi croit perdre la raison de rage)
Tint Durendal et va ferir Rainnier.            (il brandit Durendal et va frapper Rénier)
Ferir le cuide sur le hiaume d'asiel,           (il pense l'atteindre sur le heaume d'acier)
Mais il gainchi, si feri le destrier,            (mais Rénier esquive, le coup tombe sur le destrier)
Le col li trainche, mort l'abat o sentier.     (lui tranche la tête et l'abat mort sur le sentier)
S'il i poït l'autre col enploiier,         (Si Eaumont pouvait porter un nouveau coup)
Ne veït mais Adain ne Olivier.        (Rénier ne reverrait jamais Aude et Olivier)

Eaumont, qui possède une force prodigieuse et la stature d'un géant, est un adversaire trop formidable pour Rénier et semble sur le point de le tuer, mais la parentèle du jeune homme arrive à son secours, contraignant le sarrasin à fuir, malgré une vive résistance. S'échappant en compagnie des siens, le fils d'Agoulant blâme la lacheté de ceux qui, lorsqu'il leur distribuait son or en Afrique, se vantaient de l'emporter sur les Français. Humilié et assoiffé de revanche, le prince se réfugie sur une pente montagneuse. Là, il désigne des messagers et leur demande d'aller chercher des renforts : qu'ils demandent de l'aide à Gorhant, à Balant, à Salatïel et aux autres rois païens, mais surtout qu'ils ne parlent pas à Agoulant, car Eaumont ne veut pas que son père soit mis au fait de sa défaite et de sa honte.

Quant aux Chrétiens, ils restent maîtres du champ de bataille et de la citadelle.

Commentaires

Les reproches adressés par Girart à ses jeunes parents touchent un point sensible : il les accuse de n'être pas dignes de leur lignage. Or, pour un jeune homme bien né, c'est là la grande crainte, le déshonneur à éviter à tout prix. Un noble, par définition, est quelqu'un qui a de grands ancêtre, et qui doit s'en montrer digne, sans quoi il n'est plus qu'un failli. Il n'est donc pas étonnant de voir les jeunes gens réagir en redoublant de fougue.

L'expression "de cartier" appliquée à l'écu est héraldique, et d'ailleurs transparente : elle désigne un écu dont la surface est divisée en quatre quartiers. En langue héraldique classique, on parlera d'un écu écartelé.

Ecu écartelé d'or et de gueules.

Notons au passage l'emploie du verbe ferir, signifiant "frapper", qui ne subsiste guère aujourd'hui que dans l'expression "sans coup férir" et dans le participe passé "féru", souvent utilisé au sens figuré (être féru de littérature, de sport, etc).

La mention d'Aude et d'Olivier nous rappelle que ces personnages appartiennent, comme Rénier, à la famille de Girart.

mardi 21 août 2012

Aspremont (9) : Ouverture des hostilités

Rejoignant l'empereur, Naymes lui remet le cheval offert par Balant et lui annonce la volonté de conversion de ce dernier. Puis il fait son rapport, annonçant qu'Agoulant attend son adversaire pour l'affronter en bataille rangée au lendemain de la Toussaint. Mais les Sarrasins sont, au bas mot, quatorze fois plus nombreux que les Chrétiens. Et encore faut-il arriver jusqu'à eux pour les affronter : pour cela, il sera nécessaire de prendre la tour contrôlant l'unique passage et gardée par le redoutable Eaumont, qui commande cent mille hommes. Mais il en faudrait plus pour effrayer les Chrétiens et, le lendemain, l'ost impérial se met en chemin.

L'avant-garde de Charlemagne est dirigée par trente seigneurs, parmi lesquels se trouvent des héros prestigieux : Salomon, roi de Bretagne et neveu de Turpin, Milon, duc d'Aiglent, Geoffroy, duc d'Anjou, Hugues, le comte du Mans... Auprès d'eux chevauche également Richier, le protégé de Naymes, dont il a déjà été question plus haut. Parvenant aux abords de la tour d'Eaumont, ils découvrent le terrible guerrier dans ses oeuvres, occupé à engranger le butin acquis en pillant la région :

Voient Eaumont qui tant fu fors et fiers,
Qui repairoit a .lx. milliers.            (qui revient avec soixante mille hommes)
Demoré ot .xxx. jors toz entiers,     (il était resté absent trente jours)
Citez ot prises et chastiax gaaigniez,        (avait pris des cités et des châteaux)
A maint franc home i ot copé les chiés       (il avait fait  coupé la tête des nobles guerriers)
Et les mamales saichies des moilliers        (fait arracher les mamelles de leurs épouses)
Et les puceles, filles as chevaliers          (et avait fait livrer les vierges, filles de chevaliers...)
Ot fait livrer devant as pautoniers,        (...aux vauriens de son armées)
Si acouplees con fussent liemier,          (elles étaient attachées deux à deux comme des chiens)
L'uns les vent l'autre a or et a deniers.     (et on les vendait contre de l'or et de l'argent)

Les malheureux captifs se lamentent, invoquent le secours de saint Marie, et déplorent la lenteur de Charlemagne à venir les secourir. Entendant cela, les Chrétiens n'ont aucune hésitation : bien résolus à sauver les prisonniers et à reconquérir le butin, ils se rangent en ordre de combat, se séparant en quatre bataillons pour attaquer Eaumont plus efficacement. Puis ils marchent contre les païens.

Eaumont, entouré de neuf rois parmi lesquels Lampal et Agrehant, ne s'imagine pas que quiconque puisse oser l'attaquer et croit d'abord à l'arrivée de renforts sarrasins. Agrehant, qui reconnaît des Chrétiens à leur équipement, le détrompe. Lampal, devinant qu'il s'agit de l'avant-garde de Charlemagne, conseille à Eaumont de sonner de son olifant pour appeler des secours, mais l'orgueilleux prince refuse. Il pousse même le dédain jusqu'à envoyer des messagers auprès des Chrétiens pour exiger leur reddition : en vain, évidement. Trop sûr de lui, Eaumont n'a pas fait armer ses hommes et ne les a pas disposés en ordre de combat lorsque les Chrétiens attaquent. C'est le choc :

Ainz que poïst ses paiens establir        (avant qu'Agoulant n'ait pu ranger ses païens en ordre)
Li viennent Franc qui sont de grant aïr ;     (les Francs plein d'ardeur viennent l'assaillir)
Entre païens se sont alé ferir.             (ils se jettent parmi les païens)   
La veïssiez tant haubert dessartir       (vous verriez là déchirer tant de haubert,)
Et tant païens trebuchier et morir.      (tant de païens choir et mourir !)
A icest poindre en font .x.m. cheïr ;    (au premier assaut, les Francs en désarçonnent dix mille)
Desarmé erent et hatif de ferir,          (car ils n'ont pas revêtus leurs armures, trop pressés de frapper qu'ils étaient)
Par tant sont il legier au repartir.        (ils n'en sont que plus rapides pour s'enfuir)

Alors que son armée recule, Eaumont fait bravement front. Ector, le fils de Lampal, qui porte l'enseigne des païens, combat vaillamment lui aussi, et parvient à rallier les siens autour de lui, les empêchant de partir en déroute. Eaumont tire sa redoutable épée, Durendal, et se met à distribuer des coups terribles, tuant tous ceux qu'il frappe. A eux deux, ces champions semblent un moment pouvoir inverser le cours de la bataille. Mais ce serait compter sans la bravoure de Richier :

Atant e vous le bon vasaul Richier,         (voici venir Richier le bon vassal)
Sis fu hons Charle, molt ot bon gerroiier ;   (un excellent guerrier de Charlemagne)
Il ot escut mervillours et plannier,              (porteur d'un superbe et vaste écu)
A grant mervelles le pot il anuiier             (il était très contrarié)
Qant a l'ensaigne vit paiens ralïer.         (de voir les païens se rallier à leur enseigne)
Le cheval broiche, si a brandit l'espiet     (il éperonne son cheval, brandit son épieu)
Et fiert Hetor qui fu confennonnier ;        (et va frapper Ector le gonfalonnier)
Desous la boucle li a l'escut persiet,         (il lui perce l'écu sous la boucle)
Et le habert desrout et desmaillet.          (rompt et démaille le haubert)
Parmi le cors li conduit son espiet,          (lui passe son épieu au travers du corps)
Li rois chet mors maintenant dou destrier,     (le roi tombe mort au bas de son cheval)
L'ensaigne chiet enmi le sablonnier.           (et l'enseigne choit sur le sable)

Privés de l'enseigne autour de laquelle ils se ralliaient, les païens fuient en une complète déroute. Eaumont offre aux Chrétiens une résistance acharnée, mais abandonné par les siens, il finit par être contraint de tourner bride, et fuit vers sa tour. Richier n'a pas l'intention de le laisser s'échapper : il le pourchasse, mais sans parvenir à le rejoindre. En désespoir de cause, Richier lance son épieu sur le prince comme une arme de jet, mais atteint son cheval : il a projeté l'arme avec tant de force que la pointe de l'épieu, pénétrant par la croupe du destrier, ressort par son poitrail. Pourtant Eaumont s'échappe in extremis

Les païens se réfugient dans leur tour, consternés. Ils ont du abandonner derrière eux les effigies de leurs quatre dieux : Mahomet, Tervagant, Jupiter et Apolin. Eaumont, blessé dans son orgueil, blâme Mahomet de sa défaite et lui reproche de s'être laissé capturer. Les Chrétiens victorieux s'emparent d'un butin considérable, et Charlemagne établit son camp devant la tour païenne.

Commentaire

Milon d'Aiglent, Geoffroy d'Anjou, Salomon de Bretagne et Hugues du Mans sont des personnages récurrents du cycle royal, bien qu'à vrai dire ils soient souvent de simples figurants. Milon d'Aiglent est le père, réel ou putatif selon les versions, de Roland, ce qui lui confère ailleurs une certaine importance, mais ici cette filiation n'est pas mentionnée et l'on peut se demander si le poète ne s'est pas contenté de piocher au hasard un nom connu. Salomon de Bretagne figure parfois dans la liste des douze pairs, ce qui lui donne un certain relief. Geoffroy d'Anjou est surtout connu pour être le père d'un autre personnage plus important que lui : Thierry, l'écuyer de Roland, qui le venge de Ganelon après la bataille de Roncevaux. Hugues du Mans n'est guère plus qu'un nom.

Eaumont, vous l'aurez compris, est un anti-Roland. Il possède les deux attributs majeurs qui seront plus tard ceux de Roland : l'épée Durendal et l'olifant. La scène où il refuse de sonner de l'olifant rappelle bien sûr, de manière tout-à-fait intentionnelle, celle où Roland refuse d'appeler des renforts à Roncevaux. La chanson de geste est un genre pétri d'intertextualité. Du reste, la valeur guerrière individuelle d'Eaumont n'a rien à envier à celle de Roland.

Mais les deux personnages diffèrent en certains points. Ben sûr, Eaumont est païen alors que Roland est chrétien. Du reste, alors que l'orgueil de Roland ne l’empêchait pas, dans sa propre chanson, d'être un capitaine avisé dirigeant efficacement ses troupes, allant jusqu'à remporter une victoire posthume, Eaumont commet ici, par démesure, de grossières erreurs tactiques, qui le contraignent en fin de compte à fuir, ce que Roland ne fait jamais.

La "boucle" de l'écu dont il est question est la bosse centrale, l'umbo, auquel le bouclier doit son nom. Elle était parfois creuse et l'on pouvait y loger un objet (onguent, relique...).

Je ne m'étends pas sur les quatre dieux des païens, ayant déjà abondamment traité du polythéisme des Sarrasins ici.

lundi 20 août 2012

Aspremont (8) : La loyauté de Balant

Naymes et Gorhant rejoignent le camp d'Agoulant. Ils y sont accueillis par des Sarrasins enthousiastes, qui s'imaginent que leur ambassadeur a vaincu un chrétien et le ramène prisonnier. Loyalement, Gorhant les détrompe et les invite à traiter Naymes avec égards. Le duc de Bavière, introduit devant Agoulant, recourt à la ruse et, cachant son haut rang, prétend n'être qu'un simple soudoyer, un chevalier mercenaire sans grands biens. Mais la précaution est vaine : Agoulant ordonne à ses hommes de s'emparer du messager, et annonce son intention de le faire mettre à mort. Naymes fait vaillamment face, tire son épée et, s'adossant à un pilier, se prépare à vendre chèrement sa vie. Mais alors que la situation semble désespérée, survient Balant, qui reconnaît son ami et intervient aussitôt en sa faveur :

"Chevalier sire, recreez moi cel brant,               (sire chevalier, donnez-moi votre épée)
Rendez le moi par itel covenant                   (remettez-la moi contre ma promesse)
Que tel vont ci vostre mort porparlant,        (que si je vois l'un de ceux qui vous menacent de mort)
Se j'en veoie ne ovre ne samblant,               (faire mine d'exécuter leurs menaces)
Moi trouverront aus premiers coux devant :       (ils me trouveront face à eux, portant les premiers coups)
Compaignons somes des ici en avant."          (désormais, nous sommes compagnons)

La protection de Balant évite à Naymes de se faire massacrer, mais l'hostilité reste palpable. Naymes et Agoulant ont des pourparlers tendus et évidemment vains, aux milieux desquels intervient Sorbrin : ce sarrasin chenu n'est autre, on s'en souvient, que le devin dont les prédictions ont incité le roi païen à partir à la conquête de l'Europe. Nous découvrons que ce méchant personnage est aussi un espion : il a parcouru la Chrétienté, et il en connaît les seigneurs. Identifiant Naymes, il conseille à Agoulant de le faire périr. Le roi d'Afrique en a d'ailleurs bien envie, mais Balant, après avoir menacé Sorbrin de lui régler son compte à la première occasion, fait de durs reproches à son suzerain, dont il compare défavorablement l'attitude mesquine à l'égard du messager à celle, pleine de noblesse, qu'a eu Charlemagne envers lui-même. Les négociations se poursuivent donc. Elles n'ont pour tout résultat que de fixer le jour et le lieu de la bataille entre les deux armées : rendez-vous est pris sur la plaine au pied de l'Aspremont, au lendemain de la Toussaint.

Quittant le roi et son baronnage, Naymes est accueilli pour la nuit dans les quartiers de Balant, qui lui témoigne une hospitalité toute amicale. A voix basse, le Sarrasin confie au duc de Bavière :

"Saluez moi Charle le haut roi coroné,                 (saluez de ma part Charles)
Le meillor prince que nus hom sache né.           (le meilleur prince que nul ne connaisse)
Se ceste övre avïons afiné,                  (si nous en avions fini de cette guerre,)
Je retenroie seinte crestïenté."            (je me convertirais au Christianisme)

Cependant la reine, celle-là même dont est épris Gorhant, a entendu parler du vaillant messager qui a mis toute la cour en émoi. Elle tient à le rencontrer et fait demander à Balant qu'il l'introduise auprès d'elle. Naymes est aisément conduit en présence de la dame. Or, le duc de Bavière est bel homme, et il a tout l'air d'un guerrier valeureux : il plaît aussitôt à la reine, qui s'enquiert : est-il marié ? Non, répond-il : le temps qu'il consacre à servir Charlemagne dans ses campagnes militaires ne lui a pas laissé, jusque là, le loisir de prendre femme. Ravie de l'apprendre, la reine lui offre, en gage d'amour, un anneau aux vertus merveilleuses :

"Gardez le bien, ne l'aiez oublié,
S'il iert perduz, ne l'avroit recovré         (si vous le perdiez, vous ne pourriez le récupérer)
Qui an donroit tot l'or d'une cité.          (pour tout l'or d'une cité)
Si vos dirai por coi vos ai doné :           (je vais vous dire pourquoi je vous le donne :)
Ne vos verroiz nul jor ansorcelé        ((tant que vous le porterez) vous ne serez pas victime d'un sortilège)
Ne de venin de serpent poisonné,      (ni empoisonné par du venin de serpent)
Ne je n'avroiz tel avoir asanblé          (vous ne perdrez pas de vos biens)
Que ja dechiee .i. denier moneé,       (pour la valeur d'un denier)
Por ce qu'il soit dedenz vos poesté,      (tant que vous le posséderez)
Se vos me(ï)sme nou donez de vos gré.       (à moins de le donner de votre plein gré)
Ne an bataille ne vos verroiz maté,          (vous ne serez pas vaincu au combat)
De jugement nul jor an cort grevé,           (ni condamné par jugement de cour)
Ne de chemin a nule eure esgarré,           (vous ne perdrez jamais votre chemin)
Et par amors le voz ai je doné.        (et je vous le donne par amour)

Naymes, tout étonné de ces propos, accepte courtoisement l'anneau, mais il ne s'engage à rien et ne donne qu'une réponse évasive avant de prendre congé. Laissant la reine en pleurs, il rejoint Balant. Le bon Sarrasin veut faire de somptueux présents au duc avant son départ, mais Naymes ne veut rien emporter. Balant lui remet alors son meilleur cheval, un coursier merveilleux, en présent non pas pour lui, mais pour Charlemagne. Balant explique qu'il s'agit du signe tangible de son bon vouloir : il estime Charlemagne, et dès que la guerre sera terminée, il se fera chrétien, mais pas avant, car ce serait une déloyauté que d'abandonner les siens en de telles circonstances. Aussi combattra-t-il, à contrecoeur, dans les rangs des païens, bien qu'il ne croie nullement en leurs chances de victoires.

Balant fait escorte à Naymes jusqu'à une tour, gardée par les hommes du prince Eaumont, qui contrôle la route permettant de rejoindre le camp de Charlemagne sans s'aventurer sur les redoutables pentes de l'Aspremont. Ils y passent la nuit, et le lendemain, Naymes reprend sa route pour aller retrouver les siens. Balant, par amitié, l'accompagne encore, et ne le quitte qu'aux abords du camp de l'empereur. Au moment de leur séparation, Naymes, manifestement inquiet pour l'âme de son compagnon qui va s'exposer à la mort sans avoir reçu le baptême salvateur, lui fait un précieux cadeau, destiné à assurer sa protection spirituelle : une croix bénie qui lui a été offerte par le pape lors d'un pèlerinage au Saint Sépulcre. Puis tous deux se quittent, et Naymes rejoint le camp chrétien.

Commentaires

Les ambassades, ce n'est décidément pas de tout repos, mais passons : vous commencez à connaître ce motif.

L'amour courtois, cela se confirme, n'est pas particulièrement valorisé : il suffit que Naymes ait pris l'avantage sur Gorhant pour que l'affection de la reine se reporte sur lui, comme par une application mécanique du principe qui veut que l'amour se nourrisse de la prouesse comme la prouesse se nourrit de l'amour. Notre poète envisage le processus sans trop de lyrisme, et ne semble guère enclin à faire beaucoup de fond sur la constance, en faveur d'un amant, d'une femme prête à tromper son mari. Nous ne sommes décidément pas dans un roman arthurien.

Les pouvoirs de l'anneau offert par la reine sont inspirés de la tradition des lapidaires, qui remonte à l'antiquité et a connu au Moyen Âge un grand succès : ces catalogues de pierres précieuses, équivalents des bestiaires pour les minéraux, prêtent aux gemmes des propriétés souvent légendaires, telles que protéger du poison, du feu ou de la noyade, ou encore favoriser les plaideurs dans les procès. Entre les mains de la reine sarrasine, cet objet participe aussi du topos de l'Orient luxueux et fabuleux. Du reste, les belles païennes sont souvent un peu magicienne, et laissent deviner à quelques détails une nature de fée que le texte voile.

vendredi 10 août 2012

Aspremont (7) : Le sarrasin amoureux

Laissant pour un moment le duc Naymes, nous découvrons qu'un espion païen, qui s'était introduit dans l'ost chrétien, a quitté le camp de Charlemagne à peu près en même temps que le Bavarois. Empruntant des chemins moins impraticables que ceux du duc, il a déjà rejoint Agoulant, auquel il fait son rapport en présence de ses hauts hommes. Il est bien obligé de confirmer les observations de Balant : Charlemagne est un souverain puissant, entouré de nobles seigneurs et conduisant une armée redoutable. Ces vérités ne sont pas du goût de l'arrogant prince Eaumont, bien décidé à s'emparer de la France et à en devenir le roi. Il rétorque avec hauteur :

" Tais toi lechierres, or en as trop parlé,      (lécheur, tu en as trop dit)
Qar s'il estoient de fin acier trempré,        (car même s'ils étaient fait d'acier trempé)
N'avroient il anvers moi poesté."             (ils ne pourraient rien contre moi)

Agoulant, que les propos du messager ne satisfont pas, veut envoyer un de ses barons, pour estimer plus précisément le nombre des Chrétiens. Deux rois, Salatiel et Gorhant, se disputent l'honneur de cette périlleuse mission. 

Cependant un troisième, sire de Béfanie, s'emporte contre ces atermoiements : l'ost sarrasin est à court de vivres, et la famine le menace. Il est inutile d'attendre plus longtemps : les païens sont déjà en nombre bien suffisant pour écraser Charlemagne, et les renforts qu'ils attendent encore, Moradas de Femenie et les guerriers de Boïdant, tarderont trop à venir. Il convient donc de cesser de finasser et de partir au combat sans attendre.

Balant ne partage pas les estimations optimistes du roi de Béfanie, mais personne ne veut l'écouter. Réduit à jouer dans son camp le triste rôle de Cassandre, il en prend son parti en ironisant, et égratigne le va-t-en-guerre de propos acerbes, sans rien changer au cours des évènements.

C'est finalement le roi Gorhant qui l'emporte, l'assemblée des barons se prononçant en sa faveur avec enthousiasme : en échange d'un fringant destrier d'outremer, il se rendra auprès de Charles, dénombrera les chrétiens et lancera à l'empereur un dernier ultimatum.

Paiens conmencent maintenant a crïer :            (les païens se mettent à crier)
"Riches rois, sire, faites li delivrer !"                 (faites-lui amener (le cheval))
Tant l'em prierent qu'il le fist amener.             (ils l'en prièrent tant...)
D'un riche paile lou fist acouveter,                 (il le fit couvrir d'une riche étoffe de soie)
Se il fu biaus ne fait a demander :              (inutile de demander si le destrier était beau)
Nus chevaliers ne pot tant esgarder           (aucun chevalier)
Qui dou veoir se poïst saouler.                  (ne pouvait se lasser de l'admirer)

Gorhanz s'arma tost et isnellement ;             (en toute hâte)
Il vest l'auberc, lace l'iaume luisant         (il revêt le haubert, lace le heaume luisant)
Et ceint l'espee au pont d'or flanboiant.           (ceint l'épée au pommeau d'or flamboyant)
Son fort escu li aportent devant,                (on lui apporte son solide écu)
Et li aportent .i. roit espié trenchant.           (et un épieu roide et tranchant)
Li confanon ferment a clos d'argent,           (où l'on fixe la gonfalon par des clous d'argent)
L'estrier li tienent, il monta maintenant,        (ou lui tient l'étrier, il monte en selle)
Puis ala penre congié a l'amirant.              (puis va prendre congé de l'émir)
A la reïne an est venuz errant,                (il se présenta devant la reine)
Si li a dit auques de son talant :              (et lui déclara son intention)
"Je vois veoir Charlemaigne et Rollant."
Dist la reïne : "A Mahom te conmant.         (je te recommande à Mahomet)
De toi me blasment li petit et li grant ;         (grands et petits me blâment à cause de toi)
Assez set tu come il est covenant :              (tu sais bien de quoi il retourne)
S'onques m'amas, or m'en mostre sanblant."        (si tu m'as jamais aimée, prouve-le moi.)
Par les herberges s'en vet Gorhanz atant.         (Gorhant s'en va en traversant le camp)

Le fringant sarrasin,  sur son destrier de prix, revêtu de ses armes merveilleuses, caracole vers Aspremont, le coeur plein d'amoureux pensers et bien résolu à se couvrir de gloire. Le poète souligne la stature héroïque du personnage en faisant de lui un vibrant éloge :

N'est pas merveille se il est orgueillous.       (ce n'est étonnant qu'il soit orgueilleux)
D'avoirs est riches, de terres et d'anors,      (il est riche de biens, de terres et de fiefs)
Fors et delivres et de mal enartos                (fort, agile et redoutable)
Et en bataille fel et de bons trestors,           (féroce combattant et bon stratège)
D'eschais, de tables anvers toz joieros        (plus doué que quiconque aux échecs et aux tables)
Et si est maistres desor toz veneors             (il est le meilleur des veneurs)
Et est de plaiz cointes et angignos,               (brillant orateur dans les débats)
N'est de tenir son avoir covoitous :              (il n'est pas avare de ses biens)
Bien le depart as granz et as menors,           (qu'il distribue aux grands et aux humbles)
Aus beles dames as bons cuer amoros.        (ainsi qu'aux belles dames qui aiment noblement)
De ses regarz la reïne a plusors,                  (la reine est l'objet de nombre de ses regards)
Et ses soupirs pesmes et angoissous.          (de ses amers et douloureux soupirs) 

Gravissant les pentes d'Aspremont, le sarrasin tombe nez-à-nez avec le duc Naymes, qui descend de la montagne à cheval. Charitablement, le duc de Bavière prévient celui qui n'est pour lui qu'un inconnu de ce qu'il a pu constater, à savoir que vouloir franchir l'Aspremont à cheval est une très mauvaise idée. Il l'invite donc à avoir pitié de sa monture et à rebrousser chemin : on sait que Naymes est plein de sollicitude pour son propre destrier, et cette compassion s'étend jusqu'aux chevaux des autres.

Loin de lui en être reconnaissant, Gorhant questionne avec rudesse le Bavarois, et ce dernier lui ayant bien franchement annoncé qu'il est chrétien, notre fougueux sarrasin y voit une occasion de conquête. Engageant une mauvaise querelle, il exige que le duc lui remette son cheval. Naymes refuse, quoique courtoisement. Le duc de Bavière est généreux, et en d'autres circonstances il pourrait très bien offrir un coursier à un chevalier, par courtoisie et magnanimité : on se souvient qu'il en a offert plusieurs à Balant. Mais en l'occurence, ce n'est pas possible : Naymes a besoin de son cheval. Gorhant ne se satisfait pas de ce refus, et l'inévitable s'ensuit :

Qant voit Gorhanz ne li vaut rien tencier,       (quand Gorhant voit qu'exiger est vain)
Qu'il ne li viaut doner ne otroier,               (que Naymes ne lui donnera rien)
Li uns vers l'autre eslaisse le destrier,        (chacun lance son destrier vers l'autre)
Tant con chacun pot plus le suen coitier.    (éperonnant tant qu'il peut)
Mais li dus Naymes feri Gorhant premier      (Mais le duc Naymes frappe le premier Gorhant)
Sus en la targe el premerain cartier,            (sur le premier quartier du bouclier)
Que il li fist estroer et percier.                   (qu'il troue et perce)
Trencha la maille dou bon hauberc doblier,           (il tranche la maille du solide haubert double)
Par soz l'aissele pot on son bras fichier ;          (de sorte qu'on pourrait passer son bras sous l'aisselle de Gorhant)
S'or le poïst dou tot an char touchier,         (s'il avait pu le toucher dans sa chair)
Ja nel leüst a Agolant noncier.            (Gorhant n'aurait jamais eu l'occasion de le raconter à Agoulant)

Gorhanz fiert Nayme sor la targe roee,  (Gorhant frappe Naymes sur son écu orné de rosaces)
Si qu'il li a fendue et estroee.                    (le fend et le troue)
Fors fu l'auberc, n'en a maile fausse :          (les haubert étant solide, il n'en fausse pas une seule maille)
Detriés le fer est la lance froee.           (mais derrière le fer, le bois de sa lance se brise)
Au tor qu'il firent a chascun trait l'espee.   (en faisant volter son cheval, chacun a tiré l'épée)
La veïssiez conmencier tel mellee           (vous auriez vu là une mêlée si terrible)
Que de .ii. homes ne fu tel esgardee.      (qu'on n'en contempla jamais de telle autre deux hommes)
N'ot pierre en hiame, tant fust bien ancerclee,    (il n'y a pas sur leurs heaumes de gemme si bien incrustée)
Au premier cop n'en fust desseelee,       (qu'elle n'en soit descellée au premier coup)
Boucle an escu menuement cloee,          (pas de boucle si bien clouée dans l'écu)
Qui maintenant n'en soit acraventee.       (qu'elle n'en soit arrachée)
Mais li dus Naymes a si l'uevre hastee        (Mais le duc Naymes a mis tant de coeur à l'ouvrage)
Et de l'espee li a tele donnee               (et donné de son épée un tel horion)
Que li paiens a la teste estonnee,       (que le païen est tout étourdi)
Qu'il ne vit gote de demi lïuee.              (il pourrait chevaucher une demi-lieue dans le temps qu'il lui faut pour retrouver la vue)
Prist s'a la selle qui bien estoit doree,         (il s'est retenu à sa selle dorée)
Molt fu bleciez, male li ot donee ;                (il était gravement blessé par le terrible coup)
Point le cheval, la rene abandonee,          (il éperonne son cheval, en lâche les rênes)
Si a au duc la place delivree.                (abandonnant la place au duc)
Et dist li dus : "Poi pris vostre pornee.         (et le duc lui dit : "J'estime peu une victoire sur vous)
Jamais dou nostre n'en porterez denree,             (jamais vous n'aurez rien de moi)
Dou sanc dou cors ne soit chier achetee."           (sans l'avoir chèrement payé de votre sang)

Naymes pourrait tuer le sarrasin sans défense, mais il s'en abstient : ce serait encourir l'hostilité des autres païens,  causer l'échec de sa mission d'ambassadeur et se condamner lui-même à mort. Gorhant, pour sa part, reprend ses esprits, et repense à la reine et aux paroles qu'elle lui a adressées. Il y puise la force et le courage de reprendre le combat, et assaille de nouveau le Bavarois. Les deux guerriers combattent longuement, et Gorhant, malgré toute sa vaillance, ne parvient pas à prendre l'avantage. 

Profitant d'une pause spontanée que les deux combattants se sont accordés pour reprendre leur souffle, Gorhant questionne son adversaire : tous les chevaliers chrétiens sont-ils donc si redoutables ? Naymes répond modestement qu'il y en a beaucoup de meilleurs que lui, et propose de cesser le combat : il veut s'acquitter de sa mission envers Agoulant, et promet loyalement de se tenir à la disposition de son ennemi pour un nouveau duel, lorsqu'il aura fait son devoir. Gorhant craint d'en être blâmé par les siens s'il accepte, mais Naymes le rassure : il a pu apprécier la valeur guerrière de son rude adversaire, et quiconque accusera Gorhant de lâcheté aura affaire à lui ! Le sarrasin finit par accepter, et les deux hommes prennent ensemble la direction du camp païen.

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Le pays de Femenie dont doit venir le roi païen Moradas est la terre des Femmes, c'est à dire, plus précisément, des Amazones. Il s'agit d'une trace de l'influence de la mythologie antique sur le légendaire médiéval. La mythologie classique, appelée "Matière de Rome", était bien connu au moyen âge, et le public de l'époque pouvait connaître les Amazones par exemple par le Roman de Troie de Benoît de Sainte-Maure, réécriture de la guerre de Troie où figure l'amazone Penthésilée.

Le relation de Gorhant et de la reine est bien sûr frappée du sceau de l'amour courtois. On y retrouve le thème de l'amour source de prouesse pour le chevalier, qui cherche à accomplir des exploits pour mériter sa dame, et puise dans le souvenir de l'être aimé la force de se battre.

Autre thème courtois, la mention des médisants, les "losengiers", dit-on alors, qui épient les amants et blâment la reine. Ils sont un topos du roman courtois, et jouent un rôle décisif aussi bien dans les amours de Tristan et Iseult que dans celles de Lancelot et Guenièvre.

Gorhant pourrait être le héros d'un roman courtois. Le portrait qu'en fait le trouvère énumère toutes les qualités aristocratiques alors prisées : prouesse guerrière, habileté stratégique, maîtrise des jeux de société nobles, échecs et "tables" (c'est à dire les différents jeux de plateau de l'époque, tels que le trictrac), habileté au "noble déduit" par excellence qu'est la vénerie, générosité, courtoisie et bien sûr dévouement à la dame de ses pensées. Comme Lancelot dans les récits arthuriens, Gorhant met la prouesse que lui inspire l'amour au service du roi qu'il trompe.

Mais malgré toutes ses admirables qualités, Gorhant n'est pas le héros de la chanson, et la valeur qu'attise en lui l'amour ne lui permet pas de triompher de Naymes, authentique preux. C'est que nous sommes ici dans une chanson de geste, pas dans un roman courtois, et même si le système de la "fine amor" n'est pas nié, il n'est pas non plus valorisé outre-mesure. Il ne prévaut pas sur les valeurs propres de l'épopée : culte de la prouesse, fidélité au souverain, loyauté dans l'exécution des devoirs vassaliques, importance de la foi et exaltation du combat pour Dieu. A l'aune de ce système, c'est Naymes qui est le parangon de vertus, et il prend le dessus sur Gorhant.


vendredi 3 août 2012

Aspremont (6) : Les périls de l'Aspremont

Le duc Naymes s'est armé, a enfourché son bon destrier Morel. Il quitte le camp chrétien, sans demander l'avis de quiconque, au grand dam de ses amis. Charles, l'apprenant, est consterné : il croit déjà avoir perdu son bon conseiller.

Le vaillant Bavarois trouve en travers de son chemin le torrent qui a eu raison des efforts de Richier, mais ne se laisse pas impressionner :

Oez que fist li frans dus natural :      (écoutez ce que fit le noble duc)
Il s'aïra et hurta le cheval,                 (il excita son ardeur et éperonna le cheval)
Fiert soi an l'eve ou plus parfont ruissal,        (se jeta dans l'eau à l'endroit le plus profond)
Deu reclama, le Pere esperital,              (invoqua Dieu, le Père qui est l'Esprit)
Seinte Marie, reïne virginal.             (et sainte Marie, la reine virginale)
Lors ariva d'autre part d'un terral ;        (ainsi il parvint à l'autre rive)
Il ne traist mais si dolereus jornal,          (jamais il n'a vécu moments si douloureux)
Lors descendi a pié de son cheval.

Frigorifiés l'un comme l'autre, le chevalier et sa monture s'accordent un moment de répit. Naymes, conscient de l'avoir échappé belle, remercie son cheval avec tendresse, lui promettant de ne jamais se séparer de lui. Puis ils se remettent en route, mais la montagne est décidément bien âpre, peuplée de monstres affreux :

Dus Naymes puie le tertre d'Aspremont.            (le duc Naymes gravit les pentes d'Aspremont)
Bestes sauvages li font grant marison,               (les bêtes sauvages le gènent beaucoup)
Vers lui s'asanblent a molt grande foison,          (s'assemblent autour de lui à foison)
Aygles, ostors et li escorpïon,                     (aigles, autours, scorpions)
Li cocatriz et li aulerïon,                          (cocatrix et alérions)
Qui an la roche ont lor conversïon :          (qui vivent sur les flancs rocheux)
Naymes ne puet puier se petit non.          (Naymes ne peut avancer qu'à peine)
Atant es vos avolant le gripon                 (Mais voici venir le griffon)
Qui a Richier ot ocis son gascon ;           (qui a tué le cheval gascon de Richier)

La bête diabolique tente de s'emparer de Morel comme du destrier de Richier, mais le cheval portant son cavalier est trop lourd pour elle. Elle le laisse retomber à terre, mais ne renonce pas à attaquer. Tirant l'épée, Naymes tranche deux pattes du griffon d'un coup magistral, se débarassant ainsi du monstre. Avant de poursuivre sa route, il s'empare d'une des griffes de l'animal vaincu : elle est suffisamment grande pour contenir un gallon de vin, et le duc veut montrer cette curiosité à Charlemagne. D'ailleurs, nous dit le poète, ceux qui douteraient de la véracité de cette histoire peuvent aller voir la coupe taillée dans cette griffe à Compiègne, où elle est conservée.

Découvrant, non loin de là, l'éperon de Richier, perdu par ce dernier lors de ses mésaventures et emporté par le griffon, Naymes comprend que son protégé ne lui avait pas menti, et se repend amèrement de l'avoir blâmé à tort.

Le duc est surpris par la nuit au milieu de ces inhospitalières montagnes, alors qu'il neige et qu'il vente. Il trouve refuge entre deux rochers sous un arbre qui lui offre un abri rudimentaire, sans se douter qu'un ourson, laissé là par sa mère, se tapit dans une anfractuosité. Naymes et son cheval passent une nuit exécrable, sans rien à manger et sous une véritable tempête. Le duc témoigne sa sollicitude à son cheval, regrettant de ne pas avoir de foin à lui offrir, dût-il pour cela l'acheter à prix d'or. Pour se protéger du vent terrible, le chevalier doit se blottir derrière son écu. Bref, les conditions sont si épouvantables que Naymes en vient à appeler sur lui la protection divine :

" Ha Dex ! dist il, qui formas Danïel                 (Ô Dieu, qui créâtes Daniel)
Et conduisistes le peuple d'Ysrael                 
Parmi la mer sanz nef et sanz batel,                
Oez moi, Sire, de ce dont vos apel !"           (entendez mon appel à l'aide !)
Li dus trenbla, si ot froide la pel,                  (le duc tremblait, la peau glacée)
Et si n'ot dent dont ne feïst martel.            (claquant des dents comme on frappe de marteaux)

Endurance ou miracle, le preux survit à cette nuit de cauchemar. Mais il n'est pas au bout de ses peines : voici que revient l'ourse, mère de l'ourson blottit à deux pas du duc, qui n'en sait rien ! Malheureusement, il est vain de discuter avec une ourse, et Naymes doit livrer un nouveau combat :

Naymes la vit, forment la redouta :         (Naymes la vit et la craignit beaucoup)
Son escu prist, a son col le gita,              (il passa son écu à son col)
Traite a l'espee, contremont la leva.        (tira l'épée et la brandit)
Atant ez l'orse qui poi la redouta,            (mais voici l'ourse, qui ne craint pas la lame)
Sor ses .ii. piez contremont se leva.         (elle se dressa sur ses deux pattes postérieures)
Li dus la fiert qui forment la douta,          (le duc la frappe)
La destre oreille et le pié li coupa,           (lui tranche l'oreille droite et la patte)
Recovrer volt, mes ele recula.                (il voulut frapper derechef, mais elle recula)
Qui donc oïst la noise qu'el mena,            (il fallait entendre le vacarme qu'elle causait)
Que la monteigne trestote an resona !       (faisant résonner toute la montagne)

Attirés par les cris de l'ourse, les bêtes des montagnes, léopards et autres fauves, accourent et, découvrant Morel, s'attaquent à lui, voulant le dévorer. Naymes a fort à faire pour défendre de ce péril son destrier bien aimé. Mais il se bat comme un lion, tue trois bêtes, met une quatrième en fuite, et se tire de ce mauvais pas. Reprenant sa route, il s'engage sur l'autre versant de la montagne, et aperçoit désormais, au pied du massif, le camp imposant d'Agoulant et Eaumont.

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Ce passage met bien sûr en valeur la vaillance de Naymes, mais également sa piété : il ne manque pas de se recommander à Dieu dans le péril. C'est un trait qui le distingue de Richier, et peut-être est-ce pour cela qu'il réussit, là où le jeune homme avait échoué. Notons que la prière de Naymes dans la tempête est une variante de la prière du plus grand péril, ou credo épique, le miracle évoqué étant l'ouverture de la Mer Rouge devant Moïse et les Hébreux, ce qui est assez approprié face à un danger climatique. 

Du reste, Morel, ce cheval que le duc aime tant, lui est un auxiliaire précieux et se signale par son endurance, là où le cheval anonyme de Richier avait rapidement succombé. Notons que Morel porte un nom banal à l'époque pour un cheval à la robe sombre, comme le seraient Bayard pour un cheval bai ou Baucent pour un cheval tacheté de balzane.

Dans la liste des bêtes qui attaquent Naymes figure le coquatrix, aujourd'hui peu connu. Il s'agit d'un animal des bestiaires médiévaux qui se distingue mal du basilic, resté plus célèbre. Au moyen âge, les deux créatures sont à ce point confondues qu'on les trouve désignées sous les vocables de "basilicoq" ou "coq basilic". Le coqatrix est en effet un monstre hybride de coq et de serpent, dont le regard à la réputation d'être mortel. On le croit né de l'oeuf d'un coq âgé de sept à quatorze ans. Oui, d'un coq et non d'une poule : le vieux coq est supposé pondre un oeuf vicié, formé d'un agrégat de semence et d'humeurs, dont sortira le monstre :

Le coqatrix, telle qu'on se le représente encore au XVIème siècle.

Quant à la coupe taillée dans l'ongle du griffon, il s'agit certainement d'un objet qui fut réellement conservé à Compiègne, peut-être dans le trésor de quelque édifice religieux. De tels récipients dont on attribuait l'origine à un griffon sont bien attestés par ailleurs, le plus connu étant celui de l'abbaye de Saint-Denis, qui servait de maître-étalon pour la vente de vin dans les tavernes du bourg :



J'aimerais aussi attirer particulièrement votre attention sur la rencontre de Naymes et de l'ourse : le moins que l'on puisse dire, c'est qu'il s'agit là d'un adversaire coriace, que le duc semble même redouter davantage (on nous le dit deux fois !) que le griffon. Pour notre sensibilité moderne, l'animal fabuleux pourrait bien paraître plus formidable. Au moyen âge, il en va autrement : l'ours garde encore l'ombre, le souvenir des prestiges qui étaient les siens dans les cultures celtiques et germaniques, où il était sacré et presque divinisé, considéré comme apparenté à l'homme : ici, l'ourse ne se dresse-t-elle pas sur deux pattes, sur deux "piez" ? Il s'agit d'une posture que le plantigrade est réellement capable d'adopter. L'ours est le roi de la forêt : les cris de l'ourse blessée ne suffisent-ils pas à rameuter les bêtes de la montagnes, alors qu'aucun animal ne s'était porté au secours du griffon ?

Evidemment, au XIIème siècle, en pleine ère chrétienne, cette mythologie des temps païens qui se rapportait à l'ours est très atténuée, mais elle survit tout de même de manière voilée dans l'épopée, comme un écho de  croyances qui s'étiolent. Les rencontres avec l'ours jalonnent les itinéraires des héros épiques, et ces derniers semblent souvent récupérer quelques uns des traits jadis possédés par la figure mythique du plantigrade. Cette parenté avec l'ours ne transparaît pas seulement dans une valeur guerrière digne des fameux berserkir odiniques, mais aussi dans des détails plus subtils : Naymes n'a-t-il pas passé la nuit, en somme, dans un abri d'ours ?