mardi 10 juillet 2012

Le nom de Charlemagne

Dans un billet précédent, je vous parlais de Mainet, une épopée narrant les "enfances", les exploits de jeunesse de Charlemagne, "Mainet" étant le nom d'emprunt adopté par le prince pour échapper aux recherches de ses demi-frères félons. D'où vient ce nom de Mainet, m'a-t-on demandé.

Il s'agit en fait d'un jeu de mot tout simple, mais difficilement compréhensible aujourd'hui. Laissez-moi donc vous l'expliquer.

Notre Moyen Âge dit "central" parle une langue romane qui, bien qu'issue du latin, en diffère déjà très significativement. Charlemagne (Carolus Magnus en latin) y est appelé Karlemaines ou Charlemaines. Mais l'adjectif "magnus", notre "magne" ne s'est pas vraiment maintenu dans la langue courante. Le suffixe "-maines" du nom de l'empereur est donc un terme fossile, dépourvu de sens pour qui n'est pas latiniste. Le nom de Charlemagne devient par là-même incompréhensible pour bien des gens. Les pays de langue germanique, avec Karl der Große, ne rencontreront pas ce problème.

On imaginera donc la légende selon laquelle Charles aurait créé le nom de Charlemagne en adjoignant son sobriquet à son nom de baptême. Or les deux graphies, "Mainet" et "Maines", se rencontrent pour ce surnom. "Mainet" est cependant la plus représentative et la plus logique, puisque ce nom a réellement l'allure d'un des sobriquets qui portaient les jeunes gens au Moyen Âge, en accolant à leur prénom une terminaison en -et, -ot ou -in, par exemple. D'où les Pierrot, Raimondin, Yvonnet, Huelin, etc.

Notons que ce jeu de mot n'est compréhensible et n'a un sens que dans un contexte linguistique si précis que la plupart des réécritures ne le mentionnent pas. La langue du Moyen Âge est fort mouvante, et bien sûr les traductions dans d'autres langues ne pouvaient que difficilement conserver ce détail. Ainsi la version franco-italienne de l'épopée appelle notre héros Karleto : nous dirions Charlot ou Charlet. A l'inverse, la vaste compilation allemande intitulée Karlmeinet conserve bravement un jeu de mot totalement incompréhensible pour ses lecteurs.

N'allons pas croire cependant que le véritable sens du surnom de l'empereur eût été oublié de tous. Non seulement certains s'en souvenaient, mais il existe une autre légende qui en relate l'origine.

Mais ceci, mes amis, est une autre histoire, qui sera contée une autre fois.

6 commentaires:

  1. Le Chambers Twentieth Century Dictionnary indique, sans la garantir, une possible influence de l'ancien français "Maine, magne" = grand sur des étymons germaniques dans la formation du sens du mot "main" = principal.

    Bien que douteuse, cette postérité du terme me paraît intéressante à signaler.

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    1. Méfiez-vous des "faux amis", linguistiquement parlant bien-sûr.

      Il y a une foule de mots dont les sens ont été dénaturés en passant d'une langue à l'autre par incompréhension (comme le mot vasistas), d'autres qui ont eu un temps des sens identiques ds les 2 langues, mais c'est l'une de ces langues qui a pu évolué (et parfois ce fut alors aussi le français)...

      Mais, dans notre langue, il y eut toutefois un autre mot :
      - "mainé(e)", provenant de "mainsné" plus ancien encore qui signifiait "moins" et "né"...

      Ce mot "mainé" fut employé par plusieurs coutumes pour signifier puîné(e), cadet(te); ref : Merlin de Douai, Répertoire de jurisprudence au mot mainé !

      Pour revenir à l'histoire de Charlemagne, il avait en effet 4 demi-frères aînés que Pépin eut de Leutburgie d’Alémanie (sa 2nde épouse, la 1° étant Alpaïde de Hongrie). Charlamgne est en effet issu de sa 3° épouse : Bertrade de Laon, dite Berthe au grand pied, née en 726 à Laon, fille de Caribert II, Comte de Laon, et de Gisèle d’Aquitaine. Berthe est d’abord la concubine de Pépin, dès 741 ; comptant trois rois mérovingiens sur ses quatre arrières grand-pères, elle est couronnée reine avec son mari à Soissons, en 751, après la déposition du dernier roi mérovingien, Childéric III.

      J'espère avoir été très précis et vous avoir donné suffisamment de renseignements tant sur le terme "mainé" que sur la réalité généalogique de l'empereur.

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    2. Je vous remercie de ces précisions, évidement intéressantes.

      Toutefois je me permets de rappeler le fait que sur ce blog, je ne m'occupe que marginalement de la réalité historique. Mon but est la présentation d'un corpus littéraire, qui à l'instar du cycle arthurien, n'est pas historique. Il entretient bien sûr avec l'Histoire certains rapports, mais des rapports complexes et souvent distants.

      Dans la chanson de geste, Rainfroy et Heudry sont donc les fils de Pépin le Bref et d'une servante de Berthe au grand pied, Aliste, ayant usurpé la place de sa maîtresse durant la nuit de noces au moyen d'une ruse.

      Ce rapport lâche et fluctuant à l'Histoire est vraiment essentiel quand on aborde la matière de France. Il faudrait que je trouve un moyen pour que les gens arrivant sur le site sans connaître comprennent de quoi il retourne. Peut-être un renvoi vers mon premier billet, ou quelque chose comme ça, mais je ne sais pas comment faire ça avec l'interface de Blogger.

      C'est un vrai souci. Si un jour j'ai le bonheur de réussir à publier, je sens que je vais devoir essuyer les foudres d'historiens furieux, alors que je me suis toujours défendu de faire de l'Histoire.

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  2. Intéressante remarque. Ce ne serait pas le premier mot français à aller s'égarer dans la perfide Albion, pour n'en pas revenir. Résultat : les oeufs au bacon au petit-déjeuner sont typiquement anglais.

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  3. Qu'est-ce que c'est que cette histoire d'œufs au bacon?

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    1. C'est tout simple : "bacon" est à l'origine un mot français, que Guillaume le Conquérant a emporté dans ses bagages en Angleterre. Il s'est maintenu en anglais, pas chez nous. Et on pourrait en dire autant de beaucoup d'autres mots. "Challenge", par exemple.

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