mercredi 4 juillet 2012

Comment Mainet conquit Durendal

Au 24 juin dernier, conformément aux traditions de ce blog, je voulais consacrer un billet à la Saint-Jean-Baptiste, l'une des grandes fêtes chrétiennes du Moyen-Âge. J'ai été un peu bousculé et je ne suis pas parvenu à le terminer à temps. Je vous le propose donc aujourd'hui, en retard et avec mes excuses.

Au Moyen-Âge, on appelait cette fête la Saint-Jean d'été, par opposition à la Saint-Jean d'hiver, fête de Saint-Jean l'Evangéliste, le 27 décembre. Placée tout prêt du solstice d'été, la solennité du Baptiste a canalisé un certain nombre de  pratiques et de rites que les religions pré-chrétiennes situaient aux alentours des solstices, avec plus ou moins de décalage. L'Eglise a conçu son calendrier, très consciemment et très intelligemment, de manière à récupérer et neutraliser les dates significatives du paganisme. Il fallait un saint de choc pour s'occuper du solstice d'été, et qui eut pu s'en charger mieux que Jean-Baptiste, le précurseur, le saint du désert à la parole brûlante ?


La Saint-Jean d'été charria longtemps de vieux héritages païens, plus ou moins christiannisés, tels que les célèbres feux que l'on y allumait, ou encore les herbes, cueillies nuitamment à cette date, auxquelles on prêtait des vertus exceptionnelles. Sébillot et ses confrères se sont penchés sur l'abondant folklore de cette fête, mais je ne vous en entretiendrai pas davantage. Revenons plutôt aux thèmes de ce blog.

La domestication par le christianisme d'un grand nombre de fêtes païennes, et l'élaboration d'un comput symbolique et signifiant se font sentir puissamment dans notre littérature romanesque et épique. Philippe Walter, spécialiste du mythe arthurien, a analysé ce phénomène en profondeur dans sa thèse, Mémoire du temps. Fêtes et calendriers de Chrétien de Troyes à La Mort Artu. Il y souligne notamment le fait que l'itinéraire des héros est jalonné d'épisodes se déroulant à des moments clefs du calendrier, propices à la symbolique chrétienne comme à l'irruption d'un merveilleux païen, voilé mais encore vivace.

Dans le cycle carolingien, la Saint-Jean est justement la date de l'un de ces épisodes clefs : il s'agit de la première victoire de Mainet (le jeune Charlemagne) sur un champion païen d'envergure, le roi de Nubie Braimant, détenteur de l'épée Durendal, que le jeune héros conquiert donc :

"Baron, ce fu un jor de feste saint Jehant
Que Mainès descendi devant le tref Braimant."     (la tente de Braimant)

("Mainet", fragment édité par Gaston Paris, Romania 4, 1875.)

Le Mainet, chanson de geste en alexandrins du XIIIème siècle, pourrait être une des plus belles épopées de notre langue, tant pour ses qualités formelles que pour la puissante simplicité de ses thèmes et pour l'élégance de son intrigue, propres à mettre parfaitement en valeur la mystique royale française. Hélas, c'est un texte en lambeaux, dont les débris nous ont été sauvés par quelques feuillets très abîmés. On tremble en songeant que le Roland d'Oxford eût pu subir le même sort ! Mais nous avons de la chance dans notre malheur : cette épopée fut si populaire qu'un grand nombre de réécritures, plus ou moins altérées, nous permettent d'en reconstituer la teneur.

Rainfroy et Heudry, les deux frères bâtards du jeune Charles, fils adultérins de Pépin le Bref et d'une serve, complotent pour ravir le trône qui doit revenir à leur frère, l'héritier légitime. Ayant fait périr Pépin et la reine Berthe par le poison, ils usurpent le pouvoir, avec le soutien de la plupart des grands du royaume, qu'ils ont corrompus à l'aide de leur immense fortune. Ils projettent d’assassiner également leur jeune frère : Charles est donc contraint de fuir, sous un nom d'emprunt, avec une poignée de compagnons restés loyaux, pas tous de noble extraction : l'un d'eux, Maingot, n'est autre que le fidèle maître-queux du palais, cuisinier héroïque qui montrera la bravoure d'un chevalier et le dévouement d'un vassal. Le chapelain Solin est aussi du voyage.

Avec ce petit groupe, Charles, ou plutôt Mainet, se réfugie en Espagne, auprès du roi Galafre, sarrasin chevaleresque et hospitalier, mais aussi père du sinistre Marsile, Marsile le félon, celui qui conclura le marché fatal avec Ganelon dans la Chanson de Roland. Moins hostile que son fils, Galafre accueille les Français à son service en qualité de mercenaires : il a cruellement besoin de gens d'armes, et il sait bien que les Français sont des chevaliers d'élite. Ils le lui ont d'ailleurs prouvé par le passé, Pépin ayant affronté et tué son cousin Justamont, roi de Saxe.

Si Galafre a besoin d'aide, c'est que Braimant, roi de Nubie (ou d'Egypte, ou tout simplement d'Afrique : cela change d'une version à l'autre) lui fait la guerre. Prétendant éconduit de la belle Galienne, fille de Galafre, il est bien décidé à la conquérir par la force.

Arrêtons-nous un moment sur ce Braimant : le moins que l'on puisse dire, c'est que ce personnage n'est pas ordinaire. Colosse à la force prodigieuse, hideux et velu, Braimant possède à l'évidence des traits gigantesques : comme Harpin de la Montagne, le géant vêtu de peau d'ours du Chevalier au lion, il convoite une jeune fille qu'il veut posséder contre son gré. Voici d'ailleurs comment Galienne, dans son horreur, le décrit :

"Tant est vieus et roigneus k'il samble carinaut ;
Ainc de mes ieux ne vi nul si tres lait marpaut :       (je n'ai jamais vu personnage si affreux)
Lais est et reschigniés com leus warous en gaut."   (il est laid et farouche comme un loup-garou dans un bois)

Si Galienne compare Braimant a un loup-garou, ce n'est pas que pour fustiger sa laideur. Le personnage  tient du guerrier-fauve, réinvestit sans doute un vieux fond mythologique lié à l'animalité. Il possède Durendal, épée merveilleuse, et le poète nous vante ses exploits fabuleux : il a vaincu dix rois en combat singulier, et règne sur des vassaux sans nombre. Il s'agit d'un adversaire bien plus puissant que Galafre, et digne de Charlemagne. La Saint-Jean, avec ses prestiges païens, est donc une date toute indiquée pour le faire surgir dans le fil du récit.

Notre ami Mainet qui, comme de juste, s'est épris de Galienne, qui le lui rend bien, va affronter Braimant, et le terrasser au terme d'un duel... d'un duel épique, en somme ! Comment pourrait-il en être autrement ? C'est ainsi qu'il obtient Durendal, et la main de la jeune fille. Mais l'affrontement entre l'exilé et le roi sarrasin n'a pas que pour enjeu les doux yeux d'une belle : il s'agit aussi du combat du paganisme et du christianisme. Mainet brandit d'ailleurs Joyeuse, la sainte épée des rois de France, au pommeau serti de reliques sans prix, qu'il oppose à Durendal, arme tout aussi formidable mais encore païenne. C'est avec l'aide de Dieu, nous dit le poète, que ce tout jeune chevalier, nouveau David, triomphe de ce Goliath qu'est Braimant. La victoire inespérée du Français, sur lequel nul ne pariait, pousse d'ailleurs les guerriers de Galafre à se convertir en foule et à demander le baptême. Solin le chapelain s'empresse de les exaucer, et Dieu manifeste sa faveur par un miracle, immobilisant les eaux d'une rivière voisine pour que les convertis puissent s'y immerger :

"Por Mainet fist vertus li glorious celestre          (...le glorieux roi du ciel fit un miracle)
De l'iave ravinouse qui destent et desserre,       (de l'eau rapide qui descend en cascadant)
K'ele ne court aval ne arrier ne repere,            (elle ne court plus dans un sens ni dans l'autre)
Ains fu autresi coie com d'une fontenele"           (mais devient aussi calme que celle d'une fontaine)

Quel saint plus approprié que le Baptiste, en somme, pour présider à cette glorieuse journée ? Ces païens convertis resteront toujours fidèles à Mainet, et c'est avec leur aide que ce dernier pourra se lancer à la reconquête de son royaume. Mais ceci, mes amis, est une autre histoire...


10 commentaires:

  1. Passionnant retour ! Vivement le billet suivant !

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  2. Merci de continuer à faire les traductions en langue moderne, ce qui rend cette lecture si plaisante.

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    1. Notez que si je n'ai pas traduit le mot "carinaut", c'est qu'il s'agit d'un hapax. Le terme n'est attesté nulle part ailleurs, et Gaston Paris s'avouait déjà vaincu quant à son interprétation. Tout ce qu'on peut déduire du contexte, c'est qu'il est sûrement péjoratif.

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  3. "il convoite une jeune fille qu'il veut posséder contre son gré."
    Décidément, ça vient de loin !

    "La victoire inespérée du Français, sur lequel nul ne pariait, pousse d'ailleurs les guerriers de Galafre à se convertir en foule et à demander le baptême."
    La loi du plus fort est donc une vieille tradition chez les sarrasins.

    Je vois que vous mettez à profit le temps que je vous libère à gérer les affaires profanes courantes ^^
    C'est ma modeste contribution.
    Superbe billet !

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  4. "La loi du plus fort est donc une vieille tradition chez les sarrasins."

    Vous savez, il ne s'agit pas d'un texte historique. Et ne soyons pas de mauvaise foi non plus : Clovis, d'après la légende, s'est converti pour les mêmes raisons. C'est un exemple de mentalité païenne : quand un dieu ne marche pas, on en essaie un autre. Et pour notre poète, pour nos aïeux en général, ce motif de conversion paraissait tout-à-fait valable.

    Du reste, je crois qu'au départ on se convertit presque toujours pour de mauvaises raisons, ou de futiles raisons. ça n'enlève rien à la valeur de la conversion, si on considère la foi adoptée comme vraie.

    D'ailleurs, ces païens convertis sont des personnages sympathiques. Ils restent loyaux à Charles lorsque Mainet, le fils félon de Galafre, tente de l'assassiner, et demeurent par la suite une troupe de choc au service du roi dans ses différentes compagnes.

    L'un d'eux, Morant le Turfier (qui est le plus individualisé de ce groupe, et le sénéchal de Galafre, sans lequel ces convertis resteraient une espèce de choeur grec) reçoit de Charles le fief de Riviers en France. Dès lors appelé Morant de Riviers, c'est l'un des paladins récurrents du cycle.

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    1. Marsile et pas Mainet, le fils de Galafre, bien sûr...

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    2. Oui, puisque Mainet est Charlemagne jeune.

      Cela à quelque chose à voir avec un "minot", jeune garçon ?

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    3. Sans doute pas. Mais c'est une intéressante question que vous soulevez là. J'y répondrai dans un prochain billet.

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  5. Merci pour toutes ces précisions !

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