Charlemagne remettant à Roland l'épée Durendal et l'olifant

Charlemagne remettant à Roland l'épée Durendal et l'olifant

samedi 28 juillet 2012

Aspremont (5) : La tentative de Richier

Entre l'ost chrétien et l'armée sarrasine se dresse l'imposant massif de l'Aspremont, barrière presque infranchissable constituée de monts abrupts, de précipices effrayants et de torrents d'eau glacée. Ces étendues sauvages sont également hantées de bêtes féroces. Pour Charlemagne, pas question d'entraîner l'ost entier dans la traversée de ces territoires hostiles sans avoir fait procéder à des reconnaissances : un chevalier audacieux sera donc choisi pour éclaireur, traversera l'Aspremont, s'assurera de la présence de l'armée d'Agoulant, et portera à ce dernier un message. Mais qui sera assez brave pour s'acquitter de cette mission ?

Le premier à se porter volontaire est Ogier le Danois, illustre paladin renommé pour son courage :

N'i a .i. tel qui voille estre premier,          (personne ne veut se proposer)
Ne mes que sol li bon danois Ogier ;       (sauf le bon Danois Ogier)
Cil est coruz le mantel deslacier,            (il s'empresse de délacer son manteau)
Devant le roi se vet agenoillier :            (et va s'agenouiller devant le roi)
"Biaus sires rois, ne vos doit anuier ;     (ne vous en déplaise)
En vostre cort ne sai .i. messagier         (je ne connais en votre cour aucun messager)
Qui mialz seüst .i. mesage noncier ;       (qui sache mieux transmettre un message que moi)
Se truis Hiaumon ne Agolant le fier,       (si je trouve Eaumont ou le fier Agoulant)
Bien li savrai anquerre et ancerchier       (je saurai bien lui demander)
Por coi il viaut ceste terre essilier,           (pourquoi il veut ravager cette terre)
Et bien sarai vostre droit derraisnier.       (et je saurai bien défendre votre droit)
-Vos n'iroiz mie, ce dist li rois, Ogier."     (vous n'irez pas, Ogier, répond le roi)

Ayant repoussé l'offre d'Ogier, l'empereur refuse celles que lui font les autre barons : il ne veut pas exposer la vie d'un seigneur d'importance, que les païens risqueraient de mettre à mort. Aussi demande-t-il qu'un chevalier pauvre se désigne. Aussitôt, le jeune Richier se porte volontaire : neveu du duc Bérenger, mais né hors mariage, il a été élevé et adoubé par Naymes de Bavière et brûle de prouver sa valeur. Apprenant que le jeune homme n'a ni héritier ni terre, Charlemagne accepte son offre.

Le duc Naymes proteste, cependant : il craint pour son protégé, qu'il croit trop fougueux pour s'acquitter d'une périlleuse ambassade. Il conviendrait d'envoyer un homme de sens plus rassis, car Richier irait à sa perte. Mais le jeune homme ne veut rien entendre, et Charlemagne, ayant déjà donné son approbation, ne peur revenir sur sa parole. Au grand dam de Naymes, Richier se revêt donc dignement de ses armes :

Richiers s'arma molt tost ou paveillon ;        (Richier s'arma promptement sous sa tente)
Il vest l'auberc, lace l'iaume roont         (il revêt le haubert, lace le heaume rond)
Et ceint l'espee, prent l'escu a lïon.        (ceint l'épée et saisit l'écu blasonné d'un lion)
Dou tref s'an ist et prist le brief Charlon ;    (il sort de la tente, prend la lettre de Charles)
Tant a erré qu'il vint vers Aspremont.        (et chemine si bien qu'il arrive au pied d'Aspremont)

Mais sur le chemin du jeune homme, voici qui s'interpose un court d'eau impétueux. Richier s'y engage vaillamment : las ! Lui et son cheval sont emportés par le courant ! Il ne doit sa survie qu'à la miséricorde de Dieu, qui lui permet de se retenir à un rocher. Quant à son cheval, il rejoint la berge, mais n'est pas pour autant tiré d'affaire :

Atant ez voz acorant .i. grypon ;      (voici qu'accourt un griffon)
.x. piez fu grox et .xiiii. de lonc :       (de dix pieds de large et quatorze de long)
Si fait deable ne vit onques nus hom.     (aucun homme ne vit jamais un diable pareil)
Prent le destrier par tel devisïon         (il saisit le destrier de telle manière)
Qu'il le leva .xv. piez contremont.      (qu'il l'emporte dans les airs, à quinze pieds du sol)
Li destriers poise, si rompi li broion,           (mais le cheval est lourd, ses muscles se rompent)
La teste am porte li maufez contremont.     (et le démon emporte sa tête)
Desor son nit l'em porte a ses foons.         (dans son nid, pour ses petits)

Richier l'a échappé belle, mais le voilà à pied, incapable de poursuivre sa mission : comment pourrait-il, sans monture, franchir ces inhospitalières montagnes ? Il ne lui reste qu'à rebrousser chemin et à aller, penaud et déconfit, rendre compte de son échec.

Trouvant le duc Naymes devant sa tente, il lui rapporte ses mésaventures. Mais Naymes refuse de croire à cette histoire de monstre, et se courrouce contre son protégé, dont le déshonneur rejaillit sur lui : Richier, pense-t-il, n'a pas eu le courage d'approcher d'Aspremont, et a simplement rebroussé chemin en inventant une excuse. Furieux et humilié, Naymes se résout à laver lui-même cette honte : il portera le message de Charles.

Commentaires

Ogier le Danois, mentionné ici, est un personnage de premier plan de la matière de France, et le héros de plusieurs épopées. Il connut une popularité énorme, qui perdura bien après le moyen âge par le biais de réécritures, d'adaptations théâtrales, de livres de colportage. Il est le valet de pique des jeux de cartes traditionnels :


Le griffon fait partie des animaux qui, dans les bestiaires du temps, côtoient aussi bien le lapin, le cerf et le chien que le dragon et la licorne. On croit fermement à son existence, et l'on voit qu'ici il est assimilé au diabolique. Donner aux animaux une signification symbolique, souvent religieuse, est un procédé usuel des bestiaires.


11 commentaires:

  1. Dans la Divine Comédie de Dante (Purgatoire, chant XXIX), on retrouve le griffon, avec un corps de lion et une tête d'aigle. Mais il n'a rien de diabolique. Il symbolise la double nature du Christ, humaine et divine. Comme quoi, la signification de certains symboles peut varier considérablement.

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    1. Oui, très juste. Je crois aussi que certains symboles sont plus ambivalents que d'autres, et le griffon est l'un de ceux qui se prêtent aux deux lectures. A l'inverse, on aurait bien du mal à trouver un serpent ou un dragon positif, dans l'ère culturelle chrétienne.

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  2. On remarque la différence entre l'ambassadeur choisit par Charles et celui choisit par Agoulant.

    D'un coté un bâtard sans terres ni titres, de l'autre un roi.

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    1. Oui, c'est un trait du Charlemagne épique depuis ses origines : il est économe de la vie de ses hommes, et surtout de celle de ses plus hauts barons, bien sûr. Ainsi, dans la Chanson de Roland, il se refuse à envoyer l'un des douze pairs comme messager. Mais c'est un raisonnement qui se défend : un envoyé de moindre rang risque objectivement beaucoup moins d'être assassiné ou retenu en otage.

      Il est bien évident que Richier fait pâle figure face à Balant, mais il n'est pas complètement déprécié non plus. Nous sommes des siècles avant la morale bourgeoise : être un bâtard, fils de duc, n'a rien d'infâmant ! Charles Martel, Dunois et Guillaume le Conquérant étaient bâtards. Ne pas être "chasé" est aussi chose assez normal pour un jeune chevalier fraichement adoubé.

      De l'autre côté, il faut se souvenir qu'il y a une véritable inflation de rois, d'émirs et de sultans chez les sarrasins. Tous les rôles qui, auprès de Charlemagne, sont simplement tenus par des barons, le sont par des rois auprès d'Agoulant. Plusieurs raisons à cela. D'abord, la règle du genre veut que les sarrasins soient très supérieurs en nombre : le mérite qu'ont les Chrétiens à triompher n'en est que plus grand.

      En outre, quant il parle des forces de l'Occident, le poète, même s'il use évidemment de l'exagération épique, est limité par une certaine vraisemblance : quand il a donné pour compagnon à Charlemagne un roi d'Angleterre, c'est bien, mais il n'a pas trente-six autres pays en stock pour amener d'autres rois sur le devant de la scène. Avec les païens, il n'a pas ce problème : il peut piocher dans une liste inépuisable de pays réels ou imaginaires, et même en inventer à plaisir. D'où la surenchère de rois de royaumes indéfinis ou complètement fantaisistes. ça n'empèche pas les simples chevaliers ou barons chrétiens de l'emporter au combat sur les émirs et les sultans.

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  3. Tout cela est passionnant.
    Le griffon apparait aussi dans Harry Potter, si je ne me trompe, mais c'est une autre histoire^^.
    Ogier Valet de Pique, n'est-ce pas surprenant pour un héros positif ?

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    1. Pas spécialement. Toutes les figures de nos jeux de cartes, sans distinction de couleur, sont associées à des personnages de la culture chevaleresque. Lancelot est le valet de trèfle, Charlemagne le roi de coeur, Hector le valet de carreau et ainsi de suite.

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  4. On apprend beaucoup dans le texte, votre commentaire, mais également beaucoup dans vos réponses aux commentaires de lecteurs.

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  5. Ogier le Danois ou Ogier de Danemarche dans le cycle épique de Charlemagne, et Holger Danske pour les danes, a trouvé une nouvelle vie sous la plume de Poul Anderson dans un ouvrage d'heroïc fantasy publié en 1961 : "Trois coeurs, trois lions". Je ne saurais trop vous conseiller de le lire. C'est agréable à lire, léger mais bien écrit, inspiré visiblement par l'imagerie carolingienne. La quête du héros devant faire triompher la loi du chaos.

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    1. Maintenant que vous le dites, j'ai déjà entendu parler de ce livre, et en bien. Je ne l'ai jamais lu, mais il est sur la liste de ceux que je compte lire un jour.

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  6. Bonjour,
    il est très agréable d'en apprendre sur l'histoire, d'autant plus quand vous mettez en lien des personnages avec des supports comme la carte.
    Ceux qui décidaient à l'époque de mettre un personnage, ou un autre, sur une carte, rendaient-ils hommage à leurs héros ?
    Alors je me dis qu'on sublime des héros à travers l'art, et que la fonction de l'art, à l'époque, est étroitement liée aux personnages. C'est drôle car aujourd'hui l'art a pour fonction d'être joli la plupart du temps, en négligeant parfois le propos pour la forme.
    Chouette récit!

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    1. "Ceux qui décidaient à l'époque de mettre un personnage, ou un autre, sur une carte, rendaient-ils hommage à leurs héros ?"

      La liste des figures de carte s'est figée et codifiée, laissant en réalité peu de choix, mais à l'origine il s'agit bien d'une volonté de rendre hommage à des héros, oui.

      Pour être tout à fait précis, la tradition des personnages figurés sur les cartes est issue d'une autre : le thème iconographique des Neuf Preux, qui a connu un immense succès à la fin du Moyen âge et à la Renaissance.

      Il s'agit de neuf personnages, souvent représentés ensemble sur des tapisseries, des enluminures ou tout autre support, qui représentent les vertus du parfait chevalier. Ils se classent en trois groupes : trois Preux pour l'Ancien Testament, trois pour les païens, trois pour le Christianisme. La liste est donc :

      -le patriarche Josué
      -le roi David
      -Judas Macchabée

      -Hector de Troie
      -Alexandre le Grand
      -Jules César

      -le roi Arthur
      -Charlemagne
      -Godefroy de Bouillon

      Je crois que ce qui a changé depuis cette époque, c'est notre rapport à l'admiration. Aujourd'hui, nous nous méfions de ce sentiment. Nous essayons de garder envers tout une distance critique (qui ne nous rend peut-être pas plus malins, mais bref...). Les grands hommes nous agacent, nous ne sommes contents que lorsque nous pouvons leurbtrouver des failles, et déconstruire leur piédestal. Au Moyen Âge, on aime admirer. Pas son voisin de pallier, mais Dieu, les saints, les rois, les héros... La mentalité de l'époque juge ce sentiment positif, et l'on a à coeur de célébrer ces personnages. L'épopée est un genre qui repose tout entier sur ce besoin d'exprimer l'admiration, de chanter les hauts faits et d'exalter les preux. La chanson de geste est soeur de l'hagiographie. On a dit qu'elle était "la célébration
      hiératique d'un héroïsme sacré", et c'est assez vrai, à ses débuts du moins.

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