vendredi 27 juillet 2012

Aspremont (4) : La Chrétienté part en guerre

L'ost de Charlemagne s'ébranle, imposant et terrible, quoi que pas aussi bien équipé qu'on pourrait le souhaiter : certains chevaliers ont du mal à trouver à des armes, si bien que de simples éperons se vendent à un besant la paire ! Si les guerriers sont animés d'un noble enthousiasme, leur famille s'afflige et manifeste des signes de deuil : dans toutes les chambres, on ôte les courtines.

L'armée chrétienne traverse la ville de Laon, on sont enfermés Roland, Haton, Bérenger et Estout. Les quatre jeunes gens, ayant vent du passage de la troupe, n'y tiennent plus et décident d'échapper à leurs gardiens, par la ruse ou par la force, pour aller rejoindre l'ost. Se munissant de bâtons, ils vont trouver le portier de l'hôtel où ils sont enfermés, et tentent de le convaincre de les laisser sortir :

Bastons ont pris molt grans et molt esluz,         (ils ont pris de grands bâtons de choix)
Au portier viennent tuit taisant et tuit mu :         (vont trouver le silencieux portier)
"Portier, biau frere, por Deu levez vos s(a)us,    (pour Dieu, levez-vous)
Ouvrez la porte, lai nos aler laijus,            (laissez-nous sortir)
Tant que aions cels de la hors veüz,          (pour voir passer l'armée)
Car nos serons orendroit revenuz."          (car nous ne tarderons pas à revenir)
Dist li portiers : "Ja n'en serez creüz.       (jamais je ne vous croirai)
Por vos garder somes ci .x. venuz ;         (nous sommes dix à vous garder)
Nos en seriens dampnez et confonduz,      (nous serions perdus si j’obéissais)
Ou assez tost en serïons penduz :            (ou nous serions bientôt pendus)
Por grant folie vos estes esmeüz."           (c'est une folie que vous avez en tête)
Qant cil l'oïrent, sore li sont corruz ;     (l'entendant, ils se précipitèrent sur lui)
Ainz que chacuns l'eüst .iii. cops feru    (avant de lui avoir porté trois coups chacuns)
Li orent il toz les os derompuz ;            (ils lui avaient brisé tous les os)
Par le guichet sont de la porte issuz.      (ils sortirent par le guichet)

Profitant de leur liberté retrouvée, Roland et ses trois amis, bientôt rejoint par un autre jeune noble de leur connaissance du nom de Salomon, montent à cheval et partent à la suite de l'ost.

Tandis que Charlemagne passe les Alpes par Monjeu (le col du Grand Saint-Bernard), Girart remâche sa rancune. Mais sa famille lui reprochant sa détestable attitude, il revient peu à peu à de meilleurs sentiments. C'est surtout l'influence de sa femme Emeline qui parvient à l'adoucir. La pieuse dame lui rappelle des crimes passés, pour lesquels il  ne s'est jamais repenti et qui seront sa damnation s'il ne va pas gagner au combat le pardon de Dieu :

"Girarz, dist ele,sez tu com tu serviz,        (sais-tu comment tu as agis)
Dou duc Alaim que tot am prison (i) mis ?    (envers le duc Alain que tu mis en prison)
Ses oirs chaças et lui an oceïz,          (tu chassas ses héritiers, le fis périr)
Et ses .ii. filles a putage meïs,       (et réduisis à la prostitution ses filles)
Qui sont chetives par estranges païs.      (qui vivent misérablement en terre étrangère)
Puis n'amendas, ainz empires toz dis."     (depuis, tu ne t'es pas amendé : tu empires chaque jour)

Le farouche seigneur finit par donner raison à sa femme. Mais à présent qu'il reconnaît où est son devoir, voilà qu'il n'ose pas, que la honte le retient : il ne peut aller rejoindre l'ost après avoir laissé partir Charlemagne, pense-t-il. Emeline balaie ces craintes pusillanimes, en déclarant qu'à la place de son époux, elle irait sans hésiter combattre pour Dieu.

Girart, désormais résolu, décide d'adouber ses deux fils, Ernaut et Renier, et ses deux neveux, Claires et Beuves. A ses deux neveux, il concède en outre d'importants fiefs, qu'il accompagne de conseils :

Come Girarz ceint l'espee a Claron,        (lorsque Girart ceint l'épée à Claires)
Par une hante a tranchant fer an son,        (en lui remettant une lance sommée d'un fer tranchant)
De son duche(e)aume li fist tantost le don :          (il lui fait don de son duché)
"Biax niés dant Claire, vos fustes filz Milon ;      (beau neveu Claires, vous êtes fils de Milon)
Onc miaudres dus ne chauça esperon.            (jamais meilleur duc ne chaussa d'éperon)
Tien d'Alemeigne qanque nos an tenons ;       (reçois d'Allemagne, en fief, tout ce que j'en possède)
.xii. citez an avras an ton non,           (tu y posséderas douze cités à ton nom)
Et .c. chastiax i a par devison,          (cent châteaux)
Autant as princes et maint autre baron.       (autant de prince et maint autre baron)
Ci t'en fais don par tel devisïon            (je t'en fais don à condition)
Que tu ne maignes an conseil de garçon,       (que tu ne prennes pas conseil d'un vaurien)
Ne an nul prestre se de tes pechiez non,       (ni d'un prêtre, à part pour tes péchés)
Ne croire ja autre conseil qu'il dont."            (et que tu ne prêtes pas l'oreille à ses avis)

A Beuves, Girart donne également la main d'une noble et belle jeune fille, Clarice, et le poète nous annonce déjà les déboires qui viendront de ce mariage : Beuves devra se battre contre le duc Lohier, prétendant éconduit de la belle. Clarice, certes, en vaut la peine : n'est elle pas "la franche, l'onoree :/Ainz miaudres dame ne fu a son tens nee" ? Ce qui n'empèche pas Girart de recommander au jeune époux de ne jamais demander conseil à sa femme.

Enfin Girart se met en route, avec trois jours de retard sur Charlemagne. Déjà, l'empereur chevauche à travers l'Italie, et le poète nous fait de son armée en marche une description majestueuse. Parmi les brillants barons énumérés, citons Fagon, le neveu de la reine, qui à l'honneur de porter l'enseigne sacrée de France, l'oriflamme de Saint-Denis :

Fagons chevauche, qui niés est la reïne :         (qui est neveu de la reine)
Ainz miaudres dame ne mist noche a poitrine !      (jamais meilleure dame n'agrafa broche sur sa poitrine)
Tient l'oriflambe an la hante fresnine :            (il porte l'oriflamme sur la hampe de frêne)
Paien le trovent et lor sorz le destine,           (les paiens voient en leur sort)
Ainz n'acointerent isi male voisine ;               (que jamais ils ne connurent pire fléau)

Les Chrétiens chevauchent tant et si bien qu'ils arrivent en vue d'Aspremont.

Commentaires

La fugue de Roland et de ses compagnons est typique du genre des "enfances", ces récits narrant la jeunesse des héros. Ces jeunes preux, pas encore chevaliers, pas encore corsetés dans les normes sociales, et dans un âge plus réputé pour sa fougue que pour sa sagesse, se livrent souvent à des violences semblables à celles dont le portier fait les frais, et qui introduisent dans l'épopée une touche de comique. Aujourd'hui, ce comique est assez éloigné de nos goûts, mais on se souvient que Molière affectionnait encore beaucoup les scènes de bastonnade, et qu'elles faisaient rire ses contemporains à gorge déployée.

Les scènes d'adoubement, souvent décrites avec un luxe de détail dans les romans de chevalerie, sont traitées plus sobrement dans la chanson de geste, genre plus narratif que descriptif. Mais le texte mentionne la remise de l'épée, geste hautement symbolique qui fait du varlet un chevalier (le jeune homme noble, avant son adoubement, n'a pas le droit de ceindre l'épée, d'où parfois l'usage d'armes improvisées dans les "enfances"). Quant à la remise d'une lance (ou d'un autre objet, parfois un gant ou même simple fétu) comme signe d'investiture du fief, il s'agit d'un rituel bien attesté.

Notons que dans cet état de la langue, le duché, terre du duc, se dit "ducheaume", comme celle d'un roi est un royaume.

Les neveux sont évidemment très importants dans la famille au Moyen-Âge : au sein de la noblesse, les jeunes gens sans fortunes et les cadets sans héritages se placent souvent sous la protection d'un oncle, qui les nourrit, les éduque, les adoube et, s'il le peut, fait en sorte de les "chaser", de leur trouver un fief et une épouse (si possible une riche héritière amenant justement le fief dans sa corbeille de noces). Mais ne nous y trompons pas : si Girart concède un fief à ses neveux et pas à ses fils, ce n'est pas forcément qu'il préfère les premiers. En revanche, il n'a aucun besoin de prendre ses enfants pour vassaux : ils hériteront de lui, et recevront même en alleux les terres que Claires et Beuves n'auront qu'en fiefs.

Sur l'oriflamme, que vous dire ? Il y faudrait un billet, ou trois, mes pauvres amis. Nous en reparlerons...


Les païens, en tout cas, savent bien quels déboires leur vaudra l'enseigne divine : ils l'ont vu en leur sort. Le mot doit ici être pris dans son sens ancien, celui de procédé de divination. C'est le sens qu'a le mot par exemple dans l'expression "sorts virgiliens", méthode qui consistait à ouvrir les pages de Virgile au hasard et à interpréter le premier vers qu'on y lisait de manière oraculaire. On se souvient qu'Agoulant a entrepris la conquête de l'Europe en raison d'une prédiction qu'on lui a faite : les païens sont familiers des procédés divinatoires.

6 commentaires:

  1. Beau vitrail, Chartres je suppose. J'ai cru reconnaître saint Denis.

    Merci pour votre saga estivale. L'action monte en puissance, j'espère que ça va bastonner grave. Les femmes ne sont pas en reste. Non seulement elles remontent le moral de leurs époux mais elles sont prêtes à prendre les armes. Mâle Moyen Âge !

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  2. Oui, c'est bien un vitrail de Chartres, et le personnage dont le nom, "Dionisius", est indiqué sous ses pieds, est bien saint Denis. Celui auquel il remet l'oriflamme est sans doute Jean Clement de Mez, maréchal de France et donateur du vitrail, reconnaissable à ses armes d'azur à la croix recercelée d'argent, à la cotice de gueules brochant en bande.

    Mais on a soutenu d'autres hypothèses quant à cette identification. Il est vrai qu'en général, c'est à un roi de France, souvent Clovis, qu'une intervention divine est supposée avoir remis l'oriflamme, de toute façon plus ancienne que le maréchal. Dagobert et Charlemagne sont également liés à l'histoire de l'enseigne.

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  3. J'aimerais revenir sur l'épisode où Roland et ses compagnons bastonnent le portier.Et lui brisent tous les os.

    Cela m'a fait penser à un épisode des Aliscans, où Guillaume au court-nez allant chercher des renforts à Paris croise un châtelain ou un bailli (je ne me souvient plus exactement, mais un garant de la loi). Ce châtelain voyant un homme en tenu de guerre sur ces terres lui sommes de décliner son identité. Guillaume (le héros de de l'histoire) de fort mauvaise humeurs le tue.


    J'avais été très surpris. Au niveau éthique, je ne comprenait pas.

    La réponse que j'ai trouvé : c'est que le héros est violent (ou valeureux) et que sa seul raison d'être est le combat.
    Les chevaliers sont là pour combattre. Ils préfèrent combattre les sarrasins, mais s'ils n(ont pas de tels adversaires, qu'importe.

    Et là on embraye sur Girart et les barons rebelles.

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  4. Vaste sujet ! Effectivement, l'éthique nobiliaire regarde favorablement un tempérament belliqueux chez les chevaliers, et ceux de l'épopée poussent souvent ce trait jusqu'à la démesure. Pour autant, les héros épiques ne font pas que se battre, mais il est clair qu'ils sont toujours prêts pour la bagarre.

    Au-delà de ça, il y aurait beaucoup à dire sur Guillaume d'Orange et sur sa famille, qui sont des spécialistes du cassage de gueule littéral : toutes les chansons du cycle de Guillaume contiennent des scènes de ce genre. De toute évidence elles étaient attendues du public, comme les bagarres dans Astérix. Et j'utilise la comparaison à dessein : il y a chez les personnages cette famille une truculence, une veine héroï-comique qui en fond les précurseurs des géants de Rabelais ou des Gaulois d'Uderzo. Manifestement, ces passages violents étaient reçus par le public à peu près comme les baffes aux Romains d'Obélix : ça faisait rire, ça ne choquait pas.

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  5. "Ce qui n'empèche pas Girart de recommander au jeune époux de ne jamais demander conseil à sa femme."

    Pourtant, Girart a suivi les conseils de la sienne.

    J'aime beaucoup votre dernier commentaire ^^
    La comparaison parle !

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  6. "Pourtant, Girart a suivi les conseils de la sienne."

    Oui, je crois le trouvère délibérément facétieux, ici. Les deux passages sont si proches que ça saute aux yeux.

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