mardi 24 juillet 2012

Aspremont (3) : Convocation de l'ost

Quittant les Sarrasins, nous retournons à la cour de notre empereur. Charlemagne a mis un terme brusque aux festivités et tourné son esprit vers une guerre imminente. Le pape stimule les ardeurs des chevaliers chrétiens, par un prêche enflammé où souffle l'esprit de croisade :

"Franc crestïen, Dex vos doinst grant vertu !         (que Dieu vous donne une grande force)
Or dirai jé, bien vos est avenu,              (un bien vous est advenu)
Qu'an mon tens est vostre poine creü :     (c'est que cette peine vous soit arrivée de mon temps)
Vos qui avez an grant pechié geü,        (vous qui vous êtes vautrés dans de grands péchés)
As cox doner au branc d'acier molu    (pour donner des coups de vos épées d'acier tranchant)
En seroiz tuit quitement asolu.       (vous en serez entièrement absouts)
Se vos cuidiez qu'il ne vos soit tenu,        (si vos croyez  fermement être tenus quittes)
Sauf an seroiz, j'en serai retenuz"      (vous le serez, et j'assumerai vos fautes)

L'empereur harangue ses hommes à son tour, promettant d'armer les pauvres chevaliers qui se joindront à lui de ses propres deniers. Quant aux lâches qui se refuseront à le suivre, ils seront déshérités et déshonorés. 

Le souverain envoie des messagers, chargés d'aller convoquer l'ost. L'un des émissaires se rend en Angleterre, auprès du roi Caroer, vassal de Charlemagne qui a déjà repoussé de sa terre une invasion danoise. Chevalier fidèle, Caroer rend grâce à Dieu de cette occasion de manifester sa gratitude à son seigneur. Embarquant à Southampton avec trente mille Anglais, il accoste à Barfleur, et lève des troupes supplémentaires en Normandie.

A son chapelain Maurice, Charles confie une lettre pour Gondeboeuf de Frise, autre vassal qu'il a jadis secouru contre ses ennemis. Apprenant l'invasion des Pouilles et de la Calabre, Gondeboeuf ne se fait pas prier pour accomplir son devoir. Le roi de Hongrie, également mandé, répond à l'appel pour défendre la Chrétienté.

A l'archevêque Turpin, l'empereur confie une double mission, fort délicate. Il devra faire un sorte de mettre à l'abri de la guerre quelques nobles jeunes gens pas encore adoubés, braves mais inexpérimentés, qui ne seraient qu'une gène. Il s'agit d'Haton, Bérenger, Estout fils d'Othon, et Roland, le propre neveu de l'empereur :

En nostre terre nos revanra Rollanz,       (nous reviendra Roland)
Que nule riens n'est au siecle vivant      (que j'aime plus que personne au monde)
Que je tant aim, mais n'ai cure d'anfant.   (mais un enfant me serait inutile)

Pour empêcher ces fougueux jeunes gens de rejoindre l'ost, Turpin se résout à les enfermer à Laon sous étroite surveillance. Mais la seconde tâche que lui confie son seigneur est plus difficile et périlleuse : il s'agit d'aller convoquer Girart de Vienne, le terrible maître de la Bourgogne, seigneur puissant et arrogant, issu d'un lignage illustre, qui prétend ne tenir sa terre de nul autre que de Dieu.

Turpin accepte cette dangereuse ambassade, et se rend à Vienne après s'être occupé des jeunes gens. Il lui faut soudoyer le portier du palais, peu impressionné par sa qualité de messager royal, pour être introduit auprès de Girart : ce dernier est à table, alors qu'il s'agit d'un jour de jeûne, entouré d'un aréopage de barons qui le servent. Le puissant seigneur, apprenant les raisons de la venue de l'archevêque, lui répond par des injures, et refuse de se porter à l'aide de Charlemagne, qu'il menace. Girart, outragé et furieux d'être traité en vassal, va jusqu'à tenter de tuer le prélat :

Prent .i. coutel, si le laissa aler,       (il saisit un couteau et le lança)
Que l'arcevesque cuida esboueler ;      (voulant éventrer l'archevêque)
Mas li coutiaus ne le pot assener,      (mais le couteau ne l'atteignit pas)
De l'autre part feri en .i. piler.        (il se planta dans un pilier)

Le prêtre guerrier, qui a le sang aussi bouillant qu'un chevalier, veut se saisir de l'arme et la retourner contre Girart. Heureusement, on l'en empêche, sans quoi il causerait sa propre perte. Les barons présents  et Emeline, l'épouse de Girart, s'interposant entre les deux hommes, ceux-ci se contentent d'échanger des propos hostiles, plutôt que des coups mortels. Le seigneur de Bourgogne reste inflexible, et refuse aussi bien de s'acquitter de devoirs vassaliques (il ne se reconnaît pas vassal) que de ses devoirs religieux qui devraient le pousser à défendre la Chrétienté. Menacé d'excommunication, il rétorque qu'il est capable de nommer son propre antipape à sa convenance. Turpin, voyant la vanité de ses efforts, fait une ultime tentative :

"Girars, dit il, molt as mal escïent.         (tu es dépourvu de toute sagesse)
De cui tiens tu trestot ton chasement ?"       (de qui tiens-tu tout ton fief ?)
Et dit Girarz : "De Deu omnipotent,       (de Dieu Tout-Puissant)
A nul autre home n'en veil fere present."    (je ne veux en faire hommage à nul autre)
Dist l'arcevesque : "Or va donc, sel desfent      (défends-le donc)
Et nostre loi contre la malle gent !       (ainsi que notre religion, contre la mauvaise gent)

Girart persiste dans son refus, et déclare que si l'archevêque ne lui était pas apparenté, il le ferait pendre. Turpin s'en va, non sans avoir menacé le féroce baron de la vengeance de l'empereur. L'ecclésiastique retourne auprès de Charlemagne, auquel il rapporte l'échec de son ambassade.

Commentaires

Le prêche du pape comporte la promesse d'une indulgence, semblable à celle promise par Urbain II en 1195, puis reprise par ses successeurs.

La levée de troupes du roi Caroer en Normandie évoque une réalité du XIIème siècle : les rois d'Angleterre étaient ducs de Normandie, et à ce titre vassaux du roi de France. Généralement, l'épopée dissocie les deux personnages et donne pour compagnon à Charlemagne un duc de Normandie, Richard, parfois assimilé à Richard-sans-Peur. Mais l'anachronisme tendant à transposer à l'époque de Charlemagne les réalités du temps de l'auteur est un procédé courant, qui fait du Charlemagne épique un roi capétien à bien des égards.

A l'instar de Naymes et Turpin, Caroer et Gondeboeuf sont des personnages récurrents de la Matière de France, que le public s'attend à retrouver, bien qu'ils soient plus effacés que les précédents.

Estout, ici mentionné, est également un personnage important. Son nom, "estout", signifie en ancien français "déraisonnable, fou", et il se comporte en effet en fanfaron farfelu, malchanceux au combat, mais loyal et réellement brave. Dans la branche italienne de l'épopée, il devient Astolphe (Astolfo) et joue un rôle significatif.

Nous retrouvons le motif de l'ambassade avec celle de Turpin auprès de Girart : le danger auquel s'exposent les messagers y apparaît plus nettement encore que précédemment. Le personnage de Girart, dont il est question ici, est lié à l'oncle d'Olivier et au Girart de Roussillon dont nous avons déjà parlé. Tous ces personnages sont sans doute issus d'un même prototype historique. Girart, dans ses différentes incarnations, n'est pas un personnage foncièrement négatif, mais il est souvent campé en baron révolté, capable d'être aussi turbulent et dangereux pour le royaume qu'il peut être précieux contre les ennemis de l'extérieur.

5 commentaires:

  1. Ah, ça s'anime. Encore un peu et ça vaudra un Batman. (le tatouage est en progrès).

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  2. Je n'ai pas vu le dernier Batman. Il est bien ?

    Prochain billet normalement demain, mais j'ai un emploi du temps un peu dur à gérer.

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  3. Non je ne l'ai pas vu (et n'ai pas trop l'intention de le voir non plus) mais tout le monde à l'air d'en dire beaucoup de bien.

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  4. Ben j'y suis allé, et franchement, je ne l'ai pas trouvé terrible.

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  5. "Menacé d'excommunication, il rétorque qu'il est capable de nommer son propre antipape à sa convenance. "
    C'était un précurseur !
    C'est une scène extraordinaire que celle-là. Il faut imaginer le pugilat et la femme et les barons qui s'interposent et les deux autres qui continuent à s'injurier ! Terrible.

    Et les jeunes godelureaux qu'il a fallu enfermer pour les empêcher de rejoindre les troupes ^^

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