vendredi 26 octobre 2012

Aspremont (1) : L'ambassade de Balant (avec lecture)


Notre chanson débute à la Pentecôte, durant laquelle l'empereur Charles tient une cour magnifique. Il a rassemblé autour de lui un aréopage de barons, parmi lesquels se trouvent le pape et Naymes, le sage duc de Bavière, fidèle compagnon et conseiller avisé de l'empereur :

Tel conseiller n'orent onques li Franc ;          (Les Francs n'eurent jamais pareil conseiller)
Il n'aloit mie les barons empirant,          (il ne portait pas préjudice aux barons)
Ne ne donna conseil petit ne grand       (ni ne donnait de conseils)
Por coi proudome deserité fussant,       (dont les hommes de bien...)
Les veves fames ne li petit anfant.          (les veuves ou les orphelins fussent déshérités)
Que vos iroie plus l'estoire aloignant ?   (Pourquoi allonger mon récit ?)
Charles apparut qu'il iert de conseil grant,    (Il apparut à Charles qu'il était de bon conseil)
Car honorez an fu an son vivant.         (car il gagna toute sa vie de l'honneur à les suivre)

Naymes met la fête à profit pour donner à l'empereur des conseils de bonne politique : il lui recommande la largesse envers les pauvres et les chevaliers, par laquelle il s'entourera de guerriers loyaux et gagnera l'amour de Dieu, et le met en garde contre les flatteurs. Charles répond à ces bons avis par un éloge au fidèle duc :

Naymes, dit il, benoiez soiez tu !         (bénis sois-tu)
Li tuens consaus m'a grant mestier eü     (tes conseils m'ont beaucoup servi)
As cox ferir dou bon branc d'acier nu.    (lors des combats où l'on frappe de l'épée)
De devant moi t'ai lonc tens conneü,      (je t'ai souvent vu devant moi dans la bataille)
Tuit recovrrient antor le vostre escu.     (tous s'abritaient auprès de votre écu)


Pour remercier Naymes et lui témoigner sa confiance, Charles lui abandonne les clefs de son trésor, le chargeant de faire des dons magnifiques aux chevalier démunis. L'archevêque de Reims, Turpin, le prêtre-guerrier, témoin de la scène, n'hésite pas à faire au pape l'éloge des valeurs de la classe chevaleresque, qui se bat pour protéger la terre : il est donc légitime que le clergé lui ouvre sa bourse. Les fastueux présents pleuvent sur des chevaliers réjouis, qui protestent de leur loyauté et de leur désir de combattre pour la Chrétienté. 

Mais au milieu de cette liesse paraît un personnage, porteur de mauvaises nouvelles. C'est un sarrasin, un beau jeune homme monté sur un cheval fourbu, dont la haute mine indique assez le chevalier de rare mérite :

En mi la salle li vallez dessendié.       (le jeune homme descendit au milieu de la salle)
Blont ot le poil, menuement trecié ;     (il avait la chevelure blonde, dont les fines tresses)
Sor ses espaules l'ot par derriers couchié,      (répandues sur ses épaules)
Si q'an ses hanches sont les flotes rengié.      (tombaient jusqu'à ses hanches)
Gros ot les iaulz, le vis apert et lié,          (il avait les yeux grands, le visage ouvert et joyeux)
Par les costez ot le cors bien dougié,      (les flancs sveltes)
Droite ot la jambe et bien taillé le pié,     (la jambe droite et le pied bien fait)
Bien li avint l'esperon c'ot chaucié.        (ses éperons lui allaient bien)
Pou trovisiez home mialz atirié :         (vous trouveriez peu d'hommes mieux habillés)
D'une robe iert bien vestuz, ce sachiez,     (il portait une belle robe)
Et remest sangles ou bliaut camoisié         (et par dessus un bliaut ajouré)
Qu'il ot ou dos d'ambedeus pars trenchié.    (fendu des deux côtés)
Desceint le branc au pont d'or antaillié         (il détache son épée au pommeau d'or ciselé)
Et tint son gant an son poing amploié ;      (et tient dans sa main son gant plié)

Ce fringant inconnu, en guise de salut, appelle les faveurs de Mahomet sur son roi Agoulant et les siens, et sa malédiction sur Charles et ses vassaux. Il est venu en ambassadeur hostile, porteur de sommation et de menace. Car il y a, comme chacun sait, trois parties au monde : l'Europe, l'Afrique et l'Asie. Agoulant possède l'Afrique, la plus vaste de ces terres, et on lui a prédit qu'il devait se rendre maître des deux autres. Aussi exige-t-il la soumission et l'apostasie de Charles.

L'abbé Fromer, auquel on a remis la lettre d'Agoulant pour qu'il la lise, en est empêché par les larmes de consternation et de crainte, car le roi païen a déjà envahi la Calabre. Turpin blâme violemment sa faiblesse de caractère, et l'abbé s'excuse en faisant remarquer qu'un roi ne devrait jamais prendre un homme d'Eglise pour conseiller politique : qu'il ne fasse appel à un prêtre que comme confesseur et conseiller spirituel.

L'archevêque de Reims lit ensuite la lettre, dont la teneur concorde avec les arrogants propos de Balant, le messager sarrasin. Celui-ci se comporte avec une morgue si insultante que Charles manque de perdre son calme : il faut l'intervention du sage Naymes pour empêcher l'empereur de passer outre l'inviolabilité des messagers. Charles réplique aux insolentes menaces par une réponse altière et belliqueuse :

Dist l'emperere : "Il ment, li lecheor !        (lecheor : lécheur, c'est à dire vaurien, débauché)
Di ton seignor sanz nul contreditor        (sans que nul ne s'y oppose)
Qu'ainz .iiii. mois m'avra d'ui an cest jor.     (que je l'affronterai d'ici à quatre mois)
En Aspremont porterai l'oriflor ;       (je porterai l'oriflamme à Aspremont)
Tant com Dex gart mon cors et ma vigor,     (tant que Dieu gardera mon corps et ma force...)
N'avrai je ja nul naturel seignor !"       (je n'aurai pas de suzerain)

Naymes répond aux insultes et aux offenses de Balant par la plus parfaite courtoisie, et lui fait même présent  de chevaux et d'un riche manteau. Les deux hommes s'entretiennent pendant le repas de la cour, et Balant, à son corps défendant, ne peut qu'admirer la noblesse de Charles et la valeur des barons qui l'entourent : déjà, il pressent la défaite de son maître. Le duc de Bavière héberge pour la nuit le messager, conquis pas tant de grandeur d'âme. Pendant toute la nuit, Naymes et Balant discutent encore, mais cette fois de théologie : le Bavarois expose au païen les fondements de la foi chrétienne. Lorsque Balant quitte la cour le lendemain pour aller rejoindre ceux qui l'ont envoyé, c'est à contrecoeur : seule la crainte de passer pour déloyal le retient de rester et de demander le baptême.

Commentaires :

Les scènes d'ambassade sont un des motifs habituels des chansons de geste. La loi du genre, et aussi sans doute les réalités du temps dans une certaine mesure, veulent que les messagers soient altiers, voire insultants, d'autant plus qu'ils portent généralement des défis et des menaces. Ils peuvent donc susciter la colère du destinataire du message. C'est pourquoi la fonction d'ambassadeur est très dangereuse : plusieurs personnages d'épopées y perdent la vie, et on se souvient que c'est (au moins en partie) parce qu'il a été désigné par lui comme messager auprès du roi Marsile (qui a déjà fait périr deux ambassadeurs) que Ganelon décide de trahir Roland.

Notons le motif du salut : saluer quelqu'un, étymologiquement, c'est lui souhaiter le Salut au sens religieux du terme, et c'est ce qu'est supposé faire un messager animé d'intentions amicales. Dans la chanson de geste, lorsqu'un messager est hostile, il le révèle en général immédiatement en appelant la protection divine sur les siens et la malédiction sur celui auprès duquel il accomplit l'ambassade. Les seuls messagers à la parole affable sont donc, soit des amis, soit de cauteleux félons.

Naymes et Turpin, personnages notables de cet épisode, sont des cadres récurrents et importants de la matière de France. Un peu comme Sagremor ou Keu dans le cycle arthurien, ils sont aujourd'hui bien oubliés du grand public car ils sont rarement des personnages de premier plan, mais ils apparaissent dans énormément de chansons, quoique souvent dans des rôles secondaires, et au Moyen Âge, nul n'ignorait leurs noms.

7 commentaires:

  1. C'est tout bonnement un plébiscite, dites-moi ! Enfin...

    Pour cause d'invasion familiale, l'équipe s'offre une semaine de vacances bloguesques.

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  2. Pas très réaliste la description de l'ambassadeur sarrasin (chevelure blonde, tresses qui descendent jusqu'aux hanches). C'est plus un symbole qu'un être ayant réellement existé. J'imagine qu'une telle chevelure signifie puissance et noblesse.

    L'auteur de cette chanson de geste n'est pas franchement hostile aux musulmans. Ça m'étonne de la part d'un chrétien de cette époque.

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  3. Le portrait fait des sarrasins dans les chansons de geste en général est assez nuancé. Ce sont "les méchants" par fonction, en qualité d'infidèles, mais ça n'empêche absolument pas que certains puissent être sympathiques. Tout comme d'autres peuvent être d'infâmes félons. Certains sont même marqués de divers traits physiques et moraux renvoyant au Mal, voire au diabolique (griffes, yeux rouges, cornes...), mais ce n'est pas systématique, loin de là. D'une manière générale, ils sont dépeints comme des gens pas si différents des chrétiens : leurs rois sont entourés de barons et de chevaliers, célèbrent des fêtes, ont des motivations humaines, aiment leurs familles et leurs amis, et peuvent être amoureux ou rechercher la vengeance. Tout ce qui les sépare des Chrétiens est la question religieuse. D'ailleurs, la notion de "sarrasin" ne renvoie absolument pas, dans la pensée de l'époque, à un type ethnique, et la blondeur de Balant, qui est du reste un des traits conventionnels du héros épique, le montre bien.

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  4. "on lui a prédit qu'il devait se rendre maître des deux autres. Aussi exige-t-il la soumission et l'apostasie de Charles."
    Où l'on constate que rien n'a changé, si ce n'est l'apparence et la race (pardon pour le gros mot) du fringant sarrasin.
    S'il n'y avait ces mauvaises paroles, on aurait plutôt cru en un Viking !

    Où l'on voit également que pendant que nos chevaliers font la fête et s'arrosent mutuellement de bon or, Balant lui pense à tout autre chose.
    Rien n'a changé sous le soleil.

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    1. Mais la largesse fait partie des codes chevaleresques et aristocratiques, et sa manifestation sert ici à dépeindre Charlemagne comme un bon roi, et Naymes comme un bon conseiller. Le bon suzerain, c'est une règle du genre, tient des cours fastueuses et fait des présents magnifiques, ce qui attire auprès de lui les bons chevaliers et le rend capable de défendre sa terre. C'est particulièrement le cas à la Pentecôte, dont la date est le marqueur habituel du début des aventures dans le cycle arthurien. En somme, ce que le trouvère veut représenter, c'est l'idée qu'on se fait alors d'une cour idéale. Je crois que vous faites de ces récits une lecture trop moderne et que ça doit vous gâcher le plaisir.

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  5. C'est intéressant de noter qu'à deux moments, il est suggéré que la classe le clergé est inférieur à la noblesse :
    - quand le clergé ouvre ses bourse aux chevaliers (5e paragraphe)
    - quand l'abbé Fromer faint remarquer qu'un roi ne devrait jamais prendre un homme d'Eglise pour conseiller politique.

    J'en déduis que l'auteur et le mécène de ce texte sont nobles

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    1. Remarque très judicieuse ! J'en nuancerai juste un peu les conclusions, bien qu'elles soient globalement pertinentes.

      En ce qui concerne l'auteur, il est anonyme. Il n'est pas impossible qu'il ait été noble, mais c'est tout de même douteux, car les poètes nobles préféraient en général cultiver des formes plus courtes que la chanson de geste. Néanmoins, il est tout à fait exact que l'auteur valorise la classe chevaleresque et ses valeurs.

      L'oeuvre n'a pas de dédicataire, et on ne peut pas en identifier avec certitude un mécène précis, mais on pense qu'elle a été composée dans l'entourage de la cour de Messine, dans le contexte des préparatifs de la troisième croisade. Le texte était probablement destiné à une vaste diffusion orale par le biais de jongleurs, mais il ne fait aucun doute que la noblesse tenait une bonne place parmi les destinataires.

      D'une manière générale, l'épopée, étant un poème à thèmes guerriers, entretient si l'on peut dire une affinité naturelle avec la classe combattante, qu'elle glorifie souvent au détriment de la classe sacerdotale. Cette tendance, qui va parfois jusqu'à un certain anticléricalisme bon enfant avec des railleries sur les gros moines gourmands et paresseux, n'est pas de l'irreligiosité : l'idéal de la sainteté, lui, n'est nullement écorné.

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