Enluminure des Grandes Chroniques de France

Enluminure des Grandes Chroniques de France

mercredi 7 mars 2012

Joyeuse, l'épée de France


Dans un précédent billet, nous avons vu que les rois de France, comme beaucoup de souverains de diverses aires culturelles, s’étaient donné pendant un temps une ascendance divine. Ou pour mieux dire, la protection de l’ancien dieu tutélaire des gaulois s’était resserrée plus particulièrement sur eux. Comme l’écrit Anne Lombard-Jourdan, « Cernunnos, divinité ancestrale de tous les gaulois, devint l’aïeul des dynasties successives qui régnèrent sans interruption sur le territoire de la France et qui toutes furent soucieuses de justifier les liens qui les unissaient entre elles ».

Bien que christianisées, les prérogatives surnaturelles d’une dynastie sacrée perdurèrent longtemps, et si dans l’ordre de l’Histoire elles étaient limitées par la réalité, dans celui de l’épopée et du mythe elles pouvaient se déployer pleinement, et l’idéologie royale, prenant son essor, s’y traduisait concrètement par d’étonnants prodiges.

Penchons-nous à présent sur les dons sacrés par lesquels se manifestait le caractère divin de la royauté. Charles d’Orléans les énumère dans une complainte, où il s’adresse au royaume de France en ces termes :

« Souviengne toy comment voult ordonner              (comment Dieu voulus)
Que criasses Montjoye, par liesse,                             (Que tu cries « Montjoie ! »)
Et qu’en escu d’azur deusses porter
Trois fleurs de lis d’or, et pour hardiesse
Fermer en toy, t’envoya sa Haultesse,
L’auriflamme, qui t’a fait seigneurir                         (seigneurir : dominer)
Tes ennemis ; ne metz en oubliance
Tels dons haultains, dont lui pleut t’enrichir,    (ces dons précieux dont il lui plut de t’enrichir)
Trescrestien, franc royaume de France ! »

(Charles d'Orléans, dans Poètes et romanciers du Moyen Âge, éd. Albert Pauphilet, Paris, Gallimard (Bibliothèque de la Pléiade, 52), 1939)

Le cri de guerre « Montjoie », l’oriflamme de Saint-Denis et les armes de France, d’azur aux trois fleurs de lys d’or, constituent donc un précieux héritage, d’origine divine. Soulignons que c’est au royaume que Charles d’Orléans s’adresse, et pas à son roi : voilà qui nous conforte dans l’idée que ces privilèges sacrés sont, à l’origine, l’héritage du peuple tout entier, les rois en étant plus particulièrement les dépositaires dans la mesure où ils le symbolisent, le résument en eux, et sont l’intermédiaire entre lui et la divinité. Nous avançons. Mais aux dons énumérés ici, il faudrait ajouter l’épée de Charlemagne, Joyeuse, dont le nom est en étroite relation avec le cri « Montjoie ». La Chanson de Roland, qui nous donne les premières mentions connues de l’un et de l’autre, en contient la preuve :

« Li emperere s’est culcét en un prét,            (s’est couché)
Sun grant espié met a sun chef li ber ;           (le vaillant a posé son épieu à son chevet)
Icele noit ne se volt desarmer,                       (ne voulut pas ôter ses armes cette nuit)
Si ad vestut sun blanc osberc sasfrét,                        (il a vêtu son haubert)
Laciét sun elme ki est a or gemmét,              (lassé son heaume)
Ceinte Joiuse – unches ne fut sa per –           (ceint Joyeuse la sans égale)
Ki cascun jur müet trente clartez.                  (qui chaque jour change trente fois de reflet)
Asez oïstes de la lance parler             (vous avez entendu parler de la lance)
Dont nostre Sire fut en la cruiz nasfrét :       (fut blessé sur la croix)
Carles en ad la mure, mercit Deu,                 (Charles en a la pointe)
En l’orét  punt l’ad faite manuvrer ;              (il l’a faite enchâsser dans le pommeau)
Pur ceste honur et pur ceste bontét,             
Li nums Joiuse l’espee fut dunét.                  (le nom « Joyeuse » fut donné à l’épée)
Baruns franceis ne l’ deivent ublier :
Enseigne en unt de Munjoie crïer,     (c’est pour cela qu’ils crient « Montjoie »)
Pur ço ne’spoet nule gent contrester. »         (grâce auquel il sont invincibles)

(La Chanson de Roland, Ian Short, Lettres Gothiques, LGF, 1990.)

Ainsi donc Joyeuse est une épée prodigieuse, dont l’éclat change de surnaturelle manière. Son caractère sacré est bien prouvé par la présence, dans son pommeau, d’une relique de la Passion : la pointe de la lance de Longin. C’est en l’honneur de cette relique que l’arme est appelée Joyeuse, et en l’honneur de l’épée que les Francs crient « Montjoie ».

Tout, dans cette explication, n’est pas entièrement convaincant, mais elle nous révèle un fait essentiel : le lien entre le cri de guerre et l’épée, qui en est en quelque sorte l’équivalent tangible, le signe manifeste du caractère divin de la royauté franque. Mais cette épée d’épopée, cette arme de légende, existait-elle réellement ?

Eh bien oui, d’une certaine façon. Robert Morissey observe que « Guillaume de Nangis, souligne à la fin du XIIIe siècle que « Joyeuse », l’épée de Charlemagne, fut portée devant Philippe III le Hardi, fils de Saint Louis, lors de son couronnement. Cette arme tenue jusqu’alors pour l’épée de justice devint ainsi celle de Charlemagne. »

(L’empereur à la barbe fleurie : Charlemagne dans la mythologie et l’histoire de France, Robert Morissey, Gallimard, 1997.)

Cette épée des sacres est parvenue jusqu’à nous. Elle est aujourd’hui conservée au musée du Louvres :



Bien sûr, il ne s’agit pas de la véritable épée de Charlemagne, mais elle en remplissait le rôle symbolique, et participait de la religion royale dont les emblèmes étaient utilisés lors des sacres.

Mais quel était donc l’orgine de la mythique Joyeuse, arme fabuleuse incarnée pendant un temps dans l’épée de cérémonie bien réelle ? Contrairement à d’autres épées de nos chansons de geste, comme Durandal, conquise de haute lutte par Roland à la bataille d’Aspremont, ou Courtain, offerte en témoignage d’estime à Ogier le Danois par le roi païen Caraheu, Joyeuse est déjà pour Charlemagne un héritage, l’épée ancestrale des rois de France.

Lorsque, menacé par ses frères bâtards qui veulent usurper son trône, le jeune Charles doit fuir en exil et se réfugier en Espagne, il l’emporte de la maison de son père. Après le désastre de Roncevaux, il s’en sert pour abattre l’émir Baligant, chef suprême des Sarrasins, au cours d’un combat singulier. Elle ne le quittera pas jusqu’à ce qu’enfin il décide de la transmettre, non pas comme on pourrait s’y attendre à son fils Louis le Débonnaire, mais à un autre héros d’épopée, Guillaume d’Orange, le fils de cet Aymeri de Narbonne que nous avons déjà rencontré. Pourquoi un tel choix ? L’analyse que fait Anne Lombard-Jourdain du rôle de cette épée peut sans doute nous éclairer :

« Dans le duel qui oppose en présence de leurs armées le sarrasin Baligant à Charlemagne, ce dernier est blessé grièvement ; l’ange Gabriel lui rend alors vigueur et l’empereur tue l’émir de « l’espee de France ». Or, il s’agit là non d’une épée « franceise » comme celles dont il est question ailleurs (vers 3089), mais bien de l’Epée sans pareille et rayonnante (vers 2501-2502) à laquelle nul ne peut résister (vers 2511). Dans le combat engagé, « l’empereur de France » lutte pour la Chrétienté et Baligant pour l’Islam tout entier. Joyeuse n’est pas l’arme individuelle de l’empereur, elle reprend, dans la langue du poète, son véritable nom et son sens symbolique : « Fiert l’amiral de l’espee de France » (v. 3615), et, dans un geste rituel, Charlemagne « Trenchet la teste pur la cervele espandre » (v. 3617).
            Aucun doute n’est permis : sous l’impulsion de l’ange, l’empereur n’est plus que l’exécutant de la volonté divine brandissant l’arme justicière, représentative du « pays », de la « patrie ». Dans le même ordre d’idée, Jeanne d’Arc nommera l’injonction « Montjoie », le « cri de France ».
            L’arme-fée passe de main en main sans jamais servir qu’à la défense du territoire. Elle appartient successivement à Floovant (Clovis), à Pépin, à Mainet (Charlemagne enfant). Les péripéties qui président à sa transmission d’une dynastie à l’autre sont des plus fantaisistes ; mais c’est l’esprit des textes qu’il faut retenir et cette volonté de continuité que perpétuent les poètes de toute leur imagination. Une seule et unique fois – et l’exception confirme la règle – Joyeuse « qui a Charlemagne fu » se trouve entre les mains d’un autre que le souverain légitime : il s’agit de Guillaume d’Orange, auquel, d’après la chanson des Narbonnais (vers 3171), l’empereur Charles l’aurait lui-même confiée. En l’occurrence, Guillaume « au Court Nez » défend le « pays » contre les Sarrasins, en tant que « champiun de Dieu », à la place du faible et inefficace Louis le Pieux. La preuve est faite que l’épée n’est pas l’attribut d’un individu, d’une famille, d’une dynastie ; elle sert à la défense de « France dulce », cette « Tere majur » (Terra majorum) ou « terre des aïeux », à laquelle les chevaliers du Roland font si souvent allusion avec tendresse et les Sarrasins avec haine : « Tere majur, Mahummet te maldie ! » (vers 1659).

(« Montjoie et Saint Denis ! », le centre de la Gaule aux origines de Paris et de Saint-Denis, Anne Lombard-Jourdan, CNRS éditions, 1989.)

3 commentaires:

  1. Montjoie! Mat est revenu!
    (enfin un blog ou l'on peut parler de découper du Sarrasin en rondelles sans risquer des ennuis judiciaires^^)

    RépondreSupprimer
  2. Merci de votre soutien, les amis !

    RépondreSupprimer