Charlemagne affrontant le Paganisme

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dimanche 5 février 2012

Quelques mots d'héraldique (1/3) : De l'utilité des armoiries

Il y a de cela fort longtemps, je vous ai promis de vous parler d’héraldique. Aujourd’hui, je tiens ma promesse. Tout d’abord, nous allons nous pencher sur l’utilité des blasons. L’utilité, car à l’origine, les armoiries ne sont pas simplement des éléments décoratifs. Arborées sur les écus des chevaliers, sur les gonfalons ornant leurs lances et sur la cotte d’arme, vêtement de tissu que l’on porte par-dessus le haubert, elles servent à identifier leur porteur, le rendant reconnaissable sur le champ de bataille.



De semblables signes de reconnaissances deviennent nécessaires lorsque le heaume, originellement une simple toque de métal couvrant le crâne, se complète d’un nasal protégeant le visage puis, se complexifiant, en vient à entourer entièrement la tête. Déjà au XIème siècle, le heaume dissimulant le visage posait un problème d’identification des combattants, comme en atteste la tapisserie de Bayeux, décrivant la bataille de Hastings. On y voit Guillaume le Conquérant obligé de soulever son casque pour permettre à ses compagnons de le reconnaître :



C’est pour parer à ce problème que les armoiries font leur apparition, au début du XIIème siècle. La chanson de geste Aiol et Mirabel illustre bien leur utilité à travers le comportement d’un jeune chevalier inexpérimenté, le jeune héros Aiol, qui ne connait rien aux blasons parce qu’en raison du bannissement de son père, le duc Elie, tombé en disgrâce à cause des manigances de traîtres, Aiol a grandi dans un ermitage, loin de la société chevaleresque. C’est ainsi qu’au cours d’une bataille contre le comte de Bourges, Aiol attaque par erreur son propre oncle, le roi Louis le Débonnaire :

II garda en la presse selonc l'estor,                     (il regarda le champ de bataille)
Et coisi Loeys l’enpereour,                                              (Et repéra l’empereur Louis)
Cuida as chieres armes qu'il fust des lor,        (crut à ses armes précieuses qu’il était l’un d’eux)
Encor n’i connoist lance ne gonfanon,            (il ne connait pas encore les gonfalons (armoriés))
Ne set qui est Flamens ne Brabencons
Ne ki est Poiteuins ne qui Gascons,
Mais as plus beles armes se prent le ior.          (il s’attaque aux plus belles armes)
La u uoit les plus riches et les millors,
La esperone ses cors a belissor,                        (il éperonne pour charger les meilleurs guerriers)
N'a cure de iouster as noelors.                          (ne veut pas jouter contre les jeunes)
Belement uint armes sor l'enpereor,       (Il s’élance contre l’empereur)
Il broche Marchegai, sore li cort,                     (éperonne Marchegai (son cheval))
Et uait ferir son oncle par grant uigor.           (va frapper son oncle avec force)
Que de l’escu li trenche le maistre flour,         (tranche la fleur de l’écu (c’est-à-dire une des fleurs de lys des armes de France))
A tere l’abati deuant aus tous,
Li aubers le gari de mort le ior.                        (le haubert lui sauva la vie)
il a traite l'espee, sore li court,                          (il a tiré l’épée et lui court sus)
Loeys saut en pies par grant uigor,                  (Louis bondit prestement sur ses pieds)
il ot mout grant paour, sel douta mout.           (il a très peur, redoute beaucoup Aiol)
Car bien quida morir tout a estrous.             (il se croit sur le point de mourir)

("Aiol et Mirabel" und "Elie de Saint Gille, zwei altfranzösische Heldengedichte mit Anmerkungen und Glossar und einen Anhang. Die Fragmente des mittelniederländischen "Aiol" herausgegeben von Prof. Dr. J. Verdam in Amsterdam. Zum ersten Mal herausgegeben von Dr. Wendelin Foerster, Heilbronn, Henninger, 1876-1882)

Remarquons au passage qu’Aiol et Mirabel est une des très rares chansons de gestes dont la césure des décasyllabes se situe après la sixième syllabe : ils sont donc coupés en 6/4, alors que dans la Chanson de Roland et l’immense majorité des autres textes, les décasyllabes sont coupés en 4/6. Une originalité qui confère à ce texte des rythmes intéressants, que l’on perçoit à se risquant à le lire à voix haute, et qui devaient être plus sensibles encore avec l’accompagnement musical que recevaient les chansons de geste au moyen âge.

Fort heureusement, la scène n’ira pas jusqu’à un dénouement tragique : Louis se fait connaître de vive voix, et Aiol regrette amèrement son erreur :

Quant l'entendi Alois, dolans en fu,                   (il en fut affligé)
U a mis piet a tere, s'est dessendus.
« Sire, por dieu merchi! car uostre hon sui,    (pitié ! car je suis votre vassal)
Nel fac a ensiant, merchi Jesus                         (Je ne l’ai pas fait sciemment)
Montes isnelement par grant uertu.                 (Remontez vite en selle)
Beruier sont destruit et confondu,                   (les Berruyers sont en déroute)
Grans eskies nous i est chi remansus,              (beaucoup de butin nous est resté)
Quant li quens de Boorges uous est rendus. »                (le comte de Bourges vous est livré)
Quant l’entendi li rois, mout lies en fu.                  (il en fut très heureux)

(idem)

Cet exemple devrait suffire à vous convaincre de l’utilité de connaître les armoiries sur le champ de bataille. Ce rôle de reconnaissance des combattants est aussi le principal objet des blasons en littérature : un chevalier est reconnu à ses armes, ou au contraire méconnu, car il en a changé, procédé narratif extrêment fréquent pour permettre l'anonymat d'un héros, ou pour ménager divers effets.

Il y avait cependant d’autres usages aux armoiries. Figurées sur les sceaux, elles servaient à tous les documents officiels et actes légaux.



En outre, devenues héréditaires, elles permettaient aux membres d’un lignage de se situer les uns par rapport aux autres, et de se retrouver dans une généalogie compliquée. En voici un exemple, tiré du livre de famille du Florentin Bonaccorso Pitti (1354-1432) :

 « Tout au commencement, je découvre que nous, les Pitti, fûmes chassés de Semifonte, en tant que guelfes, par les gibelins qui dominaient la ville, et il semble que notre famille se soit séparée en trois branches.
            La première s’installa en une localité nommée Luia, où ses descendants forment aujourd’hui une grande et honorable famille campagnarde, possédant de bonnes et riches propriétés. L’ensemble de cette famille est actuellement appelée Luiesi, car il semble que la localité, nommée Luia, ne soit guère habitée que par ladite descendance. Le symbole de leurs armes montrent que nous fûmes apparentés, car elles ne présentent aucune différence avec les nôtres, et j’ai appris de certains de leurs anciens, et aussi de nos défunts, que nous avons conservé des liens de parenté avec eux, entretenus par la fréquentation et l’amitié.
            La seconde branche[de nos ancêtres] vint directement s’installer à Florence : ils s’appelaient les Ammirati et aujourd’hui il en subsiste encore qui se sont résolus à habiter à la campagne, tout près de la colline de Semifonte, laquelle fut détruite par la Commune de Florence en 1202. Cette famille, jadis très honorée à Florence, porte les mêmes armes que nous : un écusson à ondes blanches et noires. »

(Famille et parenté dans l’Occident médiéval, Vème-XVème siècle, Didier Lett, Hachette, 2000)

La prochaine fois, nous traiterons du langage et des règles du blason.

11 commentaires:

  1. J'attends avec impatience ce second volet.

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  2. J'espère pouvoir poster les deux billets sur l'héraldique dans les temps, car j'ai prévu un article spécial pour Mardi Gras. Enfin, il reste de la marge.

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  3. Moi qui ne rêve que de pouvoir composer mon propre blason, je grille d'impatience.
    La suite!

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  4. Nous avons un bel exemple d'échiqueté d' or et de gueules, si je ne me trompe pas.

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  5. C'est cela même. Ce personnage n'est autre que Philippe de Ternant, chevalier de l'Ordre de la Toison d'Or et chambellan du duc de Bourgogne Philippe le Bon.

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  6. bravo très intéressant! c'est passionnant! vivement la suite! c'est tout un art le blason!

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  7. Il paraît que 80% des familles suisses possèdent un blason, dont certains sont "modernes".

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  8. "Déjà au XIème siècle, le heaume dissimulant le visage posait un problème d’identification des combattants,"
    De nos jours, on a trouvé la cagoule, qui protège bien des caméras de surveillance.

    "Cet exemple devrait suffire à vous convaincre de l’utilité de connaître les armoiries sur le champ de bataille"
    Il y avait bachotage général pendant la veillée d'armes !

    Merci Mat ! Vous êtes un érudit et c'est un plaisir de vous lire, ce qui ne gâche rien.

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  9. Bonjour Mat,

    Les casques corinthiens ou casques phrygiens enfermaient aussi le visage sans évoquer les casques romains à visage dit de cavalerie, certains portes enseignes de l'infanterie romaine.

    Je pense que le besoin de se faite connaître en tant que brave et preux chevalier que les armoiries eurent plus d'importance que par le passé.

    Certains guerriers celtes portaient au combat des distinctions sur leur boucliers, les jeunes allant au combat nus afin de prouver leur mépris de la mort ou avec une simple targe blanche.

    Je vous souhaite le bonjour.

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  10. Bonjour Mat,

    Je viens de relire ce passage: " De semblables signes de reconnaissances deviennent nécessaires lorsque le heaume, originellement une simple toque de métal couvrant le crâne, se complète d’un nasal protégeant le visage puis, se complexifiant, en vient à entourer entièrement la tête. Déjà au XIème siècle, le heaume dissimulant le visage posait un problème d’identification des combattants, comme en atteste la tapisserie de Bayeux, décrivant la bataille de Hastings. On y voit Guillaume le Conquérant obligé de soulever son casque pour permettre à ses compagnons de le reconnaître.".

    Pour avoir porté un casque avec une grille faciale pour pratiquer un sport, je confirme qu'il est difficile de reconnaître un adversaire surtout durant la furie d'une mêlée, raison de plus si cette mêlée se passe sur un terrain non préparé avec en plus de des hommes d'armes en voulant à votre vie.

    Durant l'épisode de la tapisserie de Bayeux, nous remarquons que Guillaume porte une armure(peut être une broigne) identique à ces compagnons, ceci expliquant ce geste dangereux surtout lors d'une bataille où les archers avaient leurs mots à dire.

    Enfin , il arrivait et plus souvent qu'on ne le pense que des chevaliers aient leurs destriers sous eux et empruntent celui d'un compagnon d'arme, voir l' écu.

    Enfin être reconnu sur le champ de bataille n 'était pas toujours une situation enviable, lors de la conquête du Nouveau Monde, les conquistadors abattaient les officiers aztèques reconnaissables aux longues plumes qu'ils portaient attachées dans le dos.

    Je pense que le développement des tournois firent plus pour l'art héraldique que les guerres, cette analyse n'engage que moi.

    Je vous souhaite le bonjour.

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