Charlemagne remettant à Roland l'épée Durendal et l'olifant

Charlemagne remettant à Roland l'épée Durendal et l'olifant

samedi 21 janvier 2012

La prise de Narbonne

Dans mon précédent billet, je traitai d’un poème de Victor Hugo, « Le mariage de Roland », inspiré d’une de nos anciennes chansons de geste. Or, un autre poème de la Légende des Siècles trouve sa source dans notre matière de France. Le voici :

Charlemagne, empereur à la barbe fleurie,
Revient d’Espagne ; il a le cœur triste, il s’écrie :
« Roncevaux ! Roncevaux ! ô traître Ganelon ! »
Car son neveu Roland est mort dans ce vallon
Avec les douze pairs et toute son armée.
Le laboureur des monts qui vit sous la ramée
Est rentré chez lui, grave et calme, avec son chien ;
Il a baisé sa femme au front, et dit : « C’est bien. »
Il a lavé sa trompe et son arc aux fontaines ;
Et les os des héros blanchissent dans les plaines.

Le bon roi Charle est plein de douleur et d’ennui ;
Son cheval syrien est triste comme lui.
Il pleure ; l’empereur pleure de la souffrance
D’avoir perdu ses preux, ses douze pairs de France,
Ses meilleurs chevaliers qui n’étaient jamais las,
Et son neveu Roland, et la bataille, hélas !
Et surtout de songer, lui, vainqueur des Espagnes,
Qu’on fera des chansons dans toutes ces montagnes
Sur ses guerriers tombés devant des paysans,
Et qu’on en parlera plus de quatre cents ans !

Cependant, il chemine ; au bout de trois journées
Il arrive au sommet des hautes Pyrénées.
Là, dans l’espace immense il regarde en rêvant ;
Et sur une montagne, au loin, et bien avant
Dans les terres, il voit une ville très forte,
Ceinte de murs avec deux tours à chaque porte.
Elle offre à qui la voit ainsi dans le lointain
Trente maîtresses tours avec des toits d’étain
Et des mâchicoulis de forme sarrasine
Encor tout ruisselants de poix et de résine.
Au centre est un donjon si beau, qu’en vérité,
On ne le peindrait pas dans tout un jour d’été.
Ses créneaux sont scellés de plomb ; chaque embrasure
Cache un archer dont l’œil toujours guette et mesure ;
Ses gargouilles font peur ; à son faîte vermeil
Rayonne un diamant gros comme le soleil,
Qu’on ne peut regarder fixement de trois lieues.

Sur la gauche est la mer aux grandes ondes bleues
Qui, jusqu’à cette ville, apporte ses dromons.

Charle, en voyant ces tours, tressaille sur les monts.

« Mon sage conseiller, Naymes, duc de Bavière,
Quelle est cette cité près de cette rivière ?
Qui la tient la peut dire unique sous les cieux.
Or, je suis triste, et c’est le cas d’être joyeux.
Oui, dussé-je rester quatorze ans dans ces plaines,
Ô gens de guerre, archers, compagnons, capitaines,
Mes enfants ! mes lions ! saint Denis m’est témoin
Que j’aurai cette ville avant d’aller plus loin ! »

Le vieux Naymes frissonne à ce qu’il vient d’entendre.

« Alors, achetez-la, car nul ne peut la prendre.
Elle a pour se défendre, outre ses béarnais,
Vingt mille turcs ayant chacun double harnais.
Quant à nous, autrefois, c’est vrai, nous triomphâmes ;
Mais, aujourd’hui, vos preux ne valent pas des femmes,
Ils sont tous harassés et du gîte envieux,
Et je suis le moins las, moi qui suis le plus vieux.
Sire, je parle franc et je ne farde guère.
D’ailleurs, nous n’avons point de machines de guerre ;
Les chevaux sont rendus, les gens rassasiés ;
Je trouve qu’il est temps que vous vous reposiez,
Et je dis qu’il faut être aussi fou que vous l’êtes
Pour attaquer ces tours avec des arbalètes. »

L’empereur répondit au duc avec bonté :
« Duc, tu ne m’as pas dit le nom de la cité ?

— On peut bien oublier quelque chose à mon âge.
Mais, sire, ayez pitié de votre baronnage ;
Nous voulons nos foyers, nos logis, nos amours.
C’est ne jouir jamais que conquérir toujours.
Nous venons d’attaquer bien des provinces, sire.
Et nous en avons pris de quoi doubler l’empire.
Ces assiégés riraient de vous du haut des tours.
Ils ont, pour recevoir sûrement des secours
Si quelque insensé vient heurter leurs citadelles,
Trois souterrains creusés par les turcs infidèles,
Et qui vont, le premier, dans le val de Bastan,
Le second, à Bordeaux, le dernier, chez Satan. »

L’empereur, souriant, reprit d’un air tranquille :
« Duc, tu ne m’as pas dit le nom de cette ville ?
C’est Narbonne.— Narbonne est belle, dit le roi,
Et je l’aurai ; je n’ai jamais vu, sur ma foi,
Ces belles filles-là sans leur rire au passage,
Et me piquer un peu les doigts à leur corsage. »

Alors, voyant passer un comte de haut lieu,
Et qu’on appelait Dreus de Montdidier : « Pardieu !
Comte, ce bon duc Nayme expire de vieillesse !
Mais vous, ami, prenez Narbonne, et je vous laisse
Tout le pays d’ici jusques à Montpellier ;
Car vous êtes le fils d’un gentil chevalier ;
Votre oncle, que j’estime, était abbé de Chelles ;
Vous même êtes vaillant ; donc, beau sire, aux échelles !
L’assaut ! — Sire empereur, répondit Montdidier,
Je ne suis désormais bon qu’à congédier ;
J’ai trop porté haubert, maillot, casque et salade ;
J’ai besoin de mon lit, car je suis fort malade ;
J’ai la fièvre ; un ulcère aux jambes m’est venu ;
Et voilà plus d’un an que je n’ai couché nu.
Gardez tout ce pays, car je n’en ai que faire. »

L’empereur ne montra ni trouble ni colère.
Il chercha du regard Hugo de Cotentin.
Ce seigneur était brave et comte palatin.

« Hugues, dit-il, je suis aise de vous apprendre
Que Narbonne est à vous ; vous n’avez qu’à la prendre. »

Hugo de Cotentin salua l’empereur.

« Sire, c’est un manant heureux qu’un laboureur !
Le drôle gratte un peu la terre brune ou rouge,
Et, quand sa tâche est faite, il rentre dans son bouge.
Moi, j’ai vaincu Tryphon, Thessalus, Gaïffer ;
Par le chaud, par le froid, je suis vêtu de fer ;
Au point du jour, j’entends le clairon pour antienne ;
Je n’ai plus à ma selle une boucle qui tienne ;
Voilà longtemps que j’ai pour unique destin
De m’endormir fort tard pour m’éveiller matin,
De recevoir des coups pour vous et pour les vôtres.
Je suis très-fatigué. Donnez Narbonne à d’autres. »

Le roi laissa tomber sa tête sur son sein.
Chacun songeait, poussant du coude son voisin.
Pourtant Charle, appelant Richer de Normandie :
« Vous êtes grand seigneur et de race hardie,
Duc ; ne voudrez-vous pas prendre Narbonne un peu ?

— Empereur, je suis duc par la grâce de Dieu.
Ces aventures-là vont aux gens de fortune.
Quand on a ma duché, roi Charle, on n’en veut qu’une. »

L’empereur se tourna vers le comte de Gand :

« Tu mis jadis à bas Maugiron le brigand.
Le jour où tu naquis sur la plage marine,
L’audace avec le souffle entra dans ta poitrine :
Bavon, ta mère était de fort bonne maison ;
Jamais on ne t’a fait choir que par trahison ;
Ton âme après la chute était encor meilleure.
Je me rappellerai jusqu’à ma dernière heure
L’air joyeux qui parut dans ton œil hasardeux,
Un jour que nous étions en marche seuls tous deux,
Et que nous entendions dans les plaines voisines
Le cliquetis confus des lances sarrasines.
Le péril fut toujours de toi bien accueilli,
Comte ; eh bien, prends Narbonne, et je t’en fais bailli.

— Sire, dit le Gantois, je voudrais être en Flandre.
J’ai faim, mes gens ont faim ; nous venons d’entreprendre
Une guerre à travers un pays endiablé ;
Nous y mangions, au lieu de farine de blé,
Des rats et des souris, et, pour toutes ribotes,
Nous avons dévoré beaucoup de vieilles bottes.
Et puis votre soleil d’Espagne m’a hâlé
Tellement, que je suis tout noir et tout brûlé ;
Et, quand je reviendrai de ce ciel insalubre
Dans ma ville de Gand avec ce front lugubre,
Ma femme, qui déjà peut-être a quelque amant,
Me prendra pour un maure et non pour un flamand !
J’ai hâte d’aller voir là-bas ce qui se passe.
Quand vous me donneriez, pour prendre cette place,
Tout l’or de Salomon et tout l’or de Pépin,
Non ! je m’en vais en Flandre, où l’on mange du pain.

— Ces bons flamands, dit Charle, il faut que cela mange ! »

Il reprit : « Ça, je suis stupide. Il est étrange
Que je cherche un preneur de ville, ayant ici
Mon vieil oiseau de proie, Eustache de Nancy.
Eustache, à moi ! Tu vois, cette Narbonne est rude ;
Elle a trente châteaux, trois fossés, et l’air prude ;
À chaque porte un camp, et, pardieu ! j’oubliais,
Là-bas, six grosses tours en pierre de liais.
Ces douves-là nous font parfois si grise mine
Qu’il faut recommencer à l’heure où l’on termine,
Et que, la ville prise, on échoue au donjon.
Mais qu’importe ! es-tu pas le grand aigle ?

Mais qu’importe ! es-tu pas le grand aigle— Un pigeon,
Un moineau, dit Eustache, un pinson dans la haie !
Roi, je me sauve au nid. Mes gens veulent leur paye ;
Or, je n’ai pas le sou ; sur ce, pas un garçon
Qui me fasse crédit d’un coup d’estramaçon ;
Leurs yeux me donneront à peine une étincelle
Par sequin qu’ils verront sortir de l’escarcelle.
Tas de gueux ! Quant à moi, je suis très-ennuyé ;
Mon vieux poing tout sanglant n’est jamais essuyé ;
Je suis moulu. Car, sire, on s’échine à la guerre ;
On arrive à haïr ce qu’on aimait naguère,
Le danger qu’on voyait tout rose, on le voit noir ;
On s’use, on se disloque, on finit par avoir
La goutte aux reins, l’entorse aux pieds, aux mains l’ampoule,
Si bien, qu’étant parti vautour, on revient poule.
Je désire un bonnet de nuit. Foin du cimier !
J’ai tant de gloire, ô roi, que j’aspire au fumier. »

Le bon cheval du roi frappait du pied la terre
Comme s’il comprenait ; sur le mont solitaire
Les nuages passaient. Gérard de Roussillon
Était à quelques pas avec son bataillon ;
Charlemagne en riant vint à lui.« Vaillant homme,
Vous êtes dur et fort comme un Romain de Rome ;
Vous empoignez le pieu sans regarder aux clous ;
Gentilhomme de bien, cette ville est à vous ! »

Gérard de Roussillon regarda d’un air sombre
Son vieux gilet de fer rouillé, le petit nombre
De ses soldats marchant tristement devant eux,
Sa bannière trouée et son cheval boiteux.

« Tu rêves, dit le roi, comme un clerc en Sorbonne.
Faut-il donc tant songer pour accepter Narbonne ?

— Roi, dit Gérard, merci, j’ai des terres ailleurs. »

Voilà comme parlaient tous ces fiers batailleurs
Pendant que les torrents mugissaient sous les chênes.

L’empereur fit le tour de tous ses capitaines ;
Il appela les plus hardis, les plus fougueux,
Eudes, roi de Bourgogne, Albert de Périgueux,
Samo, que la légende aujourd’hui divinise,
Garin, qui, se trouvant un beau jour à Venise,
Emporta sur son dos le lion de Saint-Marc,
Ernaut de Beauléande, Ogier de Danemark,
Roger enfin, grande âme au péril toujours prête.

Ils refusèrent tous. Alors, levant la tête,
Se dressant tout debout sur ses grands étriers,
Tirant sa large épée aux éclairs meurtriers,
Avec un âpre accent plein de sourdes huées,
Pâle, effrayant, pareil à l’aigle des nuées,
Terrassant du regard son camp épouvanté,
L’invincible empereur s’écria : « Lâcheté !
Ô comtes palatins tombés dans ces vallées,
Ô géants qu’on voyait debout dans les mêlées,
Devant qui Satan même aurait crié merci,
Olivier et Roland, que n’êtes-vous ici !
Si vous étiez vivants, vous prendriez Narbonne,
Paladins ! vous, du moins, votre épée était bonne,
Votre cœur était haut, vous ne marchandiez pas !
Vous alliez en avant sans compter tous vos pas !
Ô compagnons couchés dans la tombe profonde,
Si vous étiez vivants, nous prendrions le monde !
Grand Dieu ! que voulez-vous que je fasse à présent ?
Mes yeux cherchent en vain un brave au cœur puissant,
Et vont, tout effrayés de nos immenses tâches,
De ceux-là qui sont morts à ceux-ci qui sont lâches !
Je ne sais point comment on porte des affronts !
Je les jette à mes pieds, je n’en veux pas ! — Barons,
Vous qui m’avez suivi jusqu’à cette montagne,
Normands, Lorrains, marquis des marches d’Allemagne,
Poitevins, Bourguignons, gens du pays Pisan,
Bretons, Picards, Flamands, Français, allez-vous-en !
Guerriers, allez-vous-en d’auprès de ma personne,
Des camps où l’on entend mon noir clairon qui sonne,
Rentrez dans vos logis, allez-vous-en chez vous,
Allez-vous-en d’ici, car je vous chasse tous !
Je ne veux plus de vous ! Retournez chez vos femmes !
Allez vivre cachés, prudents, contents, infâmes !
C’est ainsi qu’on arrive à l’âge d’un aïeul.
Pour moi, j’assiégerai Narbonne à moi tout seul.
Je reste ici, rempli de joie et d’espérance !
Et, quand vous serez tous dans notre douce France,
Ô vainqueurs des Saxons et des Aragonais !
Quand vous vous chaufferez les pieds à vos chenets,
Tournant le dos aux jours de guerres et d’alarmes,
Si l’on vous dit, songeant à tous vos grands faits d’armes
Qui remplirent longtemps la terre de terreur :
« Mais où donc avez-vous quitté votre empereur ? »
Vous répondrez, baissant les yeux vers la muraille :
« Nous nous sommes enfuis le jour d’une bataille,
» Si vite et si tremblants et d’un pas si pressé
» Que nous ne savons plus où nous l’avons laissé ! »
Ainsi Charles de France appelé Charlemagne,
Exarque de Ravenne, empereur d’Allemagne,
Parlait dans la montagne avec sa grande voix ;
Et les pâtres lointains, épars au fond des bois,
Croyaient en l’entendant que c’était le tonnerre.

Les barons consternés fixaient leurs yeux à terre.
Soudain, comme chacun demeurait interdit,
Un jeune homme bien fait sortit des rangs, et dit :

« Que monsieur saint Denis garde le roi de France ! »

L’empereur fut surpris de ce ton d’assurance.

Il regarda celui qui s’avançait, et vit,
Comme le roi Saül lorsque apparut David,
Une espèce d’enfant au teint rose, aux mains blanches,
Que d’abord les soudards dont l’estoc bat les hanches
Prirent pour une fille habillée en garçon,
Doux, frêle, confiant, serein, sans écusson
Et sans panache, ayant, sous ses habits de serge,
L’air grave d’un gendarme et l’air froid d’une vierge.

« Toi, que veux-tu, dit Charle, et qu’est-ce qui t’émeut ?

— Je viens vous demander ce dont pas un ne veut :
L’honneur d’être, ô mon roi, si Dieu ne m’abandonne,
L’homme dont on dira : « C’est lui qui prit Narbonne. »

L’enfant parlait ainsi d’un air de loyauté,
Regardant tout le monde avec simplicité.

Le Gantois, dont le front se relevait très vite,
Se mit à rire et dit aux reîtres de sa suite :
« Hé ! c’est Aymerillot, le petit compagnon !

— Aymerillot, reprit le roi, dis-nous ton nom.

— Aymery. Je suis pauvre autant qu’un pauvre moine ;
J’ai vingt ans, je n’ai point de paille et point d’avoine,
Je sais lire en latin, et je suis bachelier.
Voilà tout, sire. Il plut au sort de m’oublier
Lorsqu’il distribua les fiefs héréditaires.
Deux liards couvriraient fort bien toutes mes terres,
Mais tout le grand ciel bleu n’emplirait pas mon cœur.
J’entrerai dans Narbonne et je serai vainqueur.
Après, je châtierai les railleurs, s’il en reste. »

Charles, plus rayonnant que l’archange céleste,
S’écria : « Tu seras, pour ce propos hautain,
Aymery de Narbonne et comte palatin,
Et l’on te parlera d’une façon civile.
Va, fils ! »
      Le lendemain Aymery prit la ville.

« Aymerillot », Victor Hugo, La Légende des Siècles, 1859.

Là encore, Hugo s’est montré assez fidèle à sa source, une chanson de geste intitulée Aymeri de Narbonne, dont il restitue le début. Remarquons notamment les beaux vers où il nous montre Charlemagne, « Pâle, effrayant, pareil à l’aigle des nuées, / Terrassant du regard son camp épouvanté ». Cette image frappante rend à l’empereur un trait que lui associent toujours les anciennes gestes : un regard fier, terrible, parfois insoutenable. Ainsi Philippe Mousquet, auteur d’une chronique rimée dans laquelle les exploits légendaires de Charles occupent une large place, affirme-t-il :

« E s’ot a nom, ce m’est avis                                     (à mon avis, il eut pour nom)
Pour itant Karles au fier vis                           (Charles au fier visage parce que)
Qu’il eut fiere regardüre. »                            (il avait le regard fier.)

(Chronique rimée de Philippe Mouskés, évêque de Tournay au treizième siècle, publiée pour la première fois avec des préliminaires, un commentaire et des appendices par le Baron de Reiffenberg, Bruxelles, Hayez (Collection de chroniques belges inédites), 2 t., 1836-1845)



Cependant, si Hugo a fait preuve, à certains endroits, d’une belle fidélité à sa source, force nous est d’admettre qu’à d’autres, il lui a infligé des modifications qui tiennent, à vrai dire, du gauchissement idéologique.

Ainsi, il a choisi de traiter sur le mode de l’héroï-comique et du bouffon la scène, digne et grandiose dans la chanson de geste, de l’appel aux barons, la truffant de tournures familière (« ne voudrez-vous pas prendre Narbonne un peu ») et de réflexions triviales (« Ces bons flamands, dit Charle, il faut que cela mange ! »). Hugo jette ainsi le ridicule et le discrédit sur cette troupe de seigneurs féodaux.

Rien de tel dans le poème original, où le traitement de la scène est bien différent. Du côté de la forme, le refus de chaque baron fait l’objet d’une laisse, une de ces strophes de longueur libre, chantées d’un trait, dont les vers sont réunis par une même assonance et éventuellement conclues par un vers orphelin de six syllabes, qui caractérisent le genre de la chanson de geste et contribuent puissamment à sa dimension épique. Du côté du fond, Charles s’adresse à des chevaliers illustres par les exploits que célèbrent de nombreuses chansons, mais âgés, usés par les sept années que la tradition prête à la guerre d’Espagne et qui excèdent largement les quarante jours de la durée de l’ost : en somme, ces hommes aspirent légitimement à revoir leurs foyers, et le trouvère ne semble pas les en blâmer. Voici, à titre d’exemple, une de ces laisses :

« Plains fu li rois de molt fier mautalant,            (le roi était plein d’une terrible colère)
Qant si li faillent si home plus puisant.               (parce que lui faisaient défaut ses vassaux…)
Il en apele Gondebuef l'Alemant :
« Venez avant, franc chevalier vaillant.
Tenez Nerbone, recevez en le gant. »                  (le gant : signe d’investiture féodale)
Qant cil l’oï, n'ot de chanter talant;                     (n’eut pas envie de chanter)
Il li respont hautement en oiant :
« Droiz enperere, merveille dites grant.              (vous dites une chose ahurissante)
Plus a d'un an, par le mien escient,                      (je n’ai pas vu depuis plus d’un an)
Que ge ne vi ne famé ne anfant;                         (ma femme et mon enfant)
Del retorner sui forment désirant,                       (j’ai grand désir de rentrer)
Car en Espangne ai sofert poine grant,               (j’ai beaucoup souffert en Espagne)
Ne me puis mes aidier ne tant ne qant.               (Je suis à bout de ressources)
De toz mes homes n'ai pas de remenant              (De tous mes hommes, il ne m’en reste)
La tierce part, s’en ai le cuer dolant;                   (pas le tiers)
Toz les ont morz Sarrazin et Persant.                  (Sarrasins et Persans les ont tous tués)
Si n'en remeng palefroi n'auferrant                     (il ne me reste ni palefroi ni destrier)
Qui tuit ne soient lassé et recréant.                     (qui ne soient fatigués et sans forces)
Or m'alez ci Nerbone presantant,                        (Et voilà que vous m’offrez Narbonne,)
Dont vos encore n'avez vaillant .I. gant !            (où vous ne possédez rien)
Mes, par l'apostre que quierent peneant,             (par saint Pierre que vont prier les pélerins)
Ja ne l’avrai nul jor de mon vivant.                     (je ne l’aurai jamais de ma vie)
Donez la autre, au maufé la conment !                (je la donne au diable !)
Je la claim tote quite. »

(Aymeri de Narbonne, chanson de geste publiée d'après les manuscrits de Londres et de Paris par Louis Demaison, Paris, Firmin Didot, Société des anciens textes français, 1887, 2 t.)

Mais c’est dans le traitement du personnage d’Aymery que l’on touche à la trahison. Car le héros de la chanson de geste n’a rien de commun avec le pauvre latiniste que nous présente Hugo. Bien au contraire : c’est un jeune chevalier de haute naissance, fils de Hernaud de Beaulande, petit-fils de Garin de Montglane, et cousin germain d’Olivier. Certes, il est « bachelier », mais cela ne signifie pas, comme Hugo essaie de nous le faire croire en nous parlant de latin, qu’il soit titulaire d’un baccalauréat : un bachelier, au moyen âge, est un jeune homme noble qui n’a pas encore reçu de fief. Voici comment la chanson de geste introduit le personnage :

Devant Charlon en est Hernaus venuz ;              (Hernaut est venu devant Charles)
Si l’en apele com hom aperceuz :                        (en homme avisé)
« Droiz enperere, ne soiez esperduz.   
« Ne devez estre de rien si irascuz.                     (Vous n’avez pas de raison d’être si furieux)
« Se cist domajes vos est ore avenuz                  (Malgré la perte)
« De voz barons que vos avez perduz,                (de vos barons (morts à Roncevaux))
« N’estes por ce ne morz ne recreuz :                  (vous n’êtes ni mort ni vaincu)
« Encore est Dex plains de molt granz vertuz,
« Par cui seroiz aidiez et secoruz.
« Se ge ne fasse si vieuz et si chenuz,                (si je n’étais pas si vieux)
« Par moi fust bien cist pais maintenuz ;             (je gouvernerai bien ce pays)
« De vos eusse toz les fiez receuz ;                     (j’en aurai accepté le fief de vous)
« Ja longuement n'en fust li plez tenuz.
« Mes j'ai .I. fil qui fiers est et menbruz ;            (mais j’ai un fils fier et robuste)
« Chevaliers est hardiz et esleuz ;                       (c’est un chevalier hardi et de grande valeur)
« Si fêtes tant que il soit vostre druz.                  (faites en sorte qu’il soit votre ami)
« Je croi en Deu qui el ciel fet vertuz.
« Par lui ert bien li pais maintenuz                      (il gouvernera bien le pays)
Et vers paiens tensez et defanduz.                      (et le défendra contre les païens)
— Dex ! » ce dist Charles, « car fust il or venuz               (s’il était là)
« Onques n'oi si grant Joie. »                                              (je n’aurais jamais été si joyeux)

(Idem)

En faisant du personnage un lettré sans fortune, après avoir ridiculisé les barons, Hugo a entièrement bouleversé le sens de l’épopée, et en lieu et place d’un passage de flambeau entre générations, un père valeureux mais âgé laissant sa place à un jeune fils également valeureux, il nous décrit en somme le triomphe du self made man sur la vieille aristocratie héréditaire, totalement déconsidérée. Aurait-on pu délivrer un tel message au Moyen Âge ?

La question est plus complexe qu’il n’y paraît : on n’a pas attendu la Révolution pour se moquer des nobles, et dès le XIIIème siècle bon nombre de fabliaux les tournent en dérision. Mais en tout état de cause, cette dérision n’aurait pas pu trouver sa place dans la chanson de geste, genre épique par excellence où les valeurs de l’aristocratie guerrière sont au contraire exaltées. Et parmi ces valeurs figure en bonne place l’idée solidement ancrée de l’hérédité des vices et des vertus, qui sous-tend la notion même de noblesse. Dans l’éternel débat sur les rôles de Nature et Culture (on parle alors de Nature et Nourriture, c’est-à-dire éducation) le moyen âge, sans nier complètement le rôle de cette dernière, tranche souvent en faveur de la première. Ainsi dans le Conte du Graal de Chrétien de Troyes, où nous voyons Perceval, s’initiant au maniement des armes après une jeunesse passée à l’écart du monde chevaleresque, se montrer étonnamment doué : étant de haute naissance, il a littéralement la chevalerie dans le sang.

« Lors lo fist li prodom monter           (L’homme de bien le fit monter en selle)
Et cil comança a porter                      (et il commença à manier)
Si a droit la lence et l’escu                 (aussi adroitement la lance et l’écu)
Con s’il aüst toz jorz vescu                (que s’il avait toujours vécu)
En tornoiemanz et en guerres,           (dans les tournois et les guerres)
Et alé par totes les terres
Querant bataille et aventure,
Car il li venoit de Nature                   (car cela lui venait de sa nature)
Et quant Nature li aprant
Et li cuers do tot i entant,                  (et que son cœur s’y applique entièrement)
Ne li puet poine estre grevaigne        (cela ne peut pas lui être difficile)
La ou Nature et cuers se paine.          (puisque sa nature et son cœur s’y efforce)
Par ces .II. si bien lo faisoit               (pour ces deux raisons, il se comportait si bien)
Que au prodome molt plaissoit,         (que l’homme de bien en était ravi)
Si qu’il disoit en son coraige              (et se disait en lui-même)
Que s’il se fust tot son aaige              (que s’il s’était, sa vie durant)
D’armes penez et entremis,                (consacré aux armes à grand peine)
S’an fust il assez bien apris. »            (une telle adresse n’en eût pas moins été remarquable)

(Chrétien de Troyes, Romans, Paris, Librairie Générale Française, 1994.)

Ce passage exprime bien les conceptions qui ont cours à l’époque. Certes, il s’agit ici de fiction, mais nous retrouverons la même idée dans un traité, sous la plume du Catalan Raymond Lulle. Le témoignage de ce dernier, soulignons-le, est du plus haut intérêt, car il est l’un des rares théoriciens de la chevalerie à être lui-même issu de la classe chevaleresque, la plupart étant simplement des clercs. Le texte de Lulle a donc ceci de précieux qu’il nous permet de comprendre comme la noblesse guerrière se représente elle-même son statut et son rôle :

« La haute naissance et la chevalerie conviennent et s’accordent, car le rang n’est pas tout, mais il manifeste l’honneur ancien ; et la chevalerie est l’ordre et la règle qui dure depuis l’origine, au temps où elle commença, jusqu’à maintenant, au temps où nous sommes. Car le rang et la chevalerie s’accordent, si tu fais chevalier un homme qui n’a pas de rang, tu opposes le rang et la chevalerie par ce que tu fais ; et, pour cela, celui qui est fait chevalier s’oppose au rang et à la chevalerie ; et s’il est chevalier en étant opposant, en qui est donc la chevalerie ? »

(Le Livre de l’ordre de la chevalerie, Raymond Lulle, traduction par Bruno Hapel, Guy Trédaniel Editeur, 1990.)

Est-ce à dire qu’il suffit d’être bien né pour être bon chevalier ? Pas toujours, car comme le dit Chrétien de Troyes, il y faut la nature et le cœur : après tout Ganelon, lui-même d’excellent lignage puisqu’il est apparenté à des héros tels qu’Ogier le Danois ou encore Renaud de Montauban, n’en deviendra pas moins un traître. Car ce n’est pas tout que d’être de haute origine : encore n’en faut-il pas démériter, et c’est là la grande crainte de tout chevalier qui se respecte. Alain Chartrier, dans son Quadrilogue invectif, donne à la noblesse quelques exemples à ne pas suivre :

« Piz me fait que les nobles hommes y prennent si peu garde qua a peu se laissent ja les pluseurs couller en l’ordonnance des autres (beaucoup se laissent aller à suivre le mauvais exemple des autres gens), sans difference de meurs ne de voulentez (sans s’en distinguer par les mœurs ni par la volonté), et ne craingnent aucuns encourre male renommee (ne craignent pas d’encourir une mauvaise réputation), contre qui noble cuer doit avoir plus mortelle guerre que contre autres ennemis, et doivent contre les autres celle merche porter que leurs euvres les facent cognoiste des autres (que leurs œuvres les distinguent des autres) et que nul d’eulx en son semblable ne laisse tache de reprouche sans y donner le remede, comme firent les Scipions à Rome quand ils osterent à l’un des hoirs (héritiers) de Scipion l’Africain l’annel (l’anneau) qu’il portoit, ou estoit empraint l’imaige (ou était représentée l’image) du vaillant Scipion, pour ce qu’il ne faisoit pas les euvres de cellui dont il portoit si noble ensaigne. »

( Pauphilet, Albert, Jeux et sapience du Moyen Âge, Paris, Gallimard (Pléiade, 61), 1941 [réimpr.: 1951, 1960, 1987]. )

Notre jeune Aymeri, cependant, ne déméritera pas, et il prendra bel et bien Narbonne, mais ce sera au terme de longues péripéties, et de milliers de vers qui forment la trame de la chanson de geste. Mais il ne saurait être question pour moi de les reproduire tous, et j’invite mes lecteurs désireux d’en découvrir la teneur à se tourner vers « Aymeri de Narbonne, chanson de geste traduite par C. Charcornac, Paris, 1931 ».

Pour finir, je précise, afin d’éviter les procès d’intention, que si j’ai utilisé le mot de trahison pour qualifier la réécriture conduite par Hugo, je n’entends nullement le mot ici dans un sens moral, mais seulement comme l’inverse de ce que, dans le monde des traducteurs et des adaptateurs, on appelle la fidélité. Il est bien évident que la réécriture et l’adaptation de mythes sont des démarches parfaitement légitimes, et déjà nos ancêtres du Moyen Âge ne s’en privaient pas. Le tout est d’avoir du talent, et qui oserait dénier cela au grand Victor ? Cependant il est tout aussi légitime d’avoir à cœur de connaître les sources auxquelles puisent ceux qui s’essayent à ce périlleux exercice. Lire les Gesta Danorum de Saxo Gramaticus permet de mieux mesurer le génie de Shakespeare écrivant Hamlet. Ecouter Wagner ne dispense pas de connaître la Chanson des Nibelungen, et il serait bien malheureux de découvrir James Joyce sans jamais avoir ouvert Homère.

9 commentaires:

  1. Sacré Totor ! Non content d'avoir massacré injustement l'empereur Napoléon III, voilà qu'il s'était aussi permis de faire des procès d'intention aux nobles chevaliers du Moyen-Age !
    Reste comme vous le dites, son merveilleux talent ainsi que ces Chansons de Geste que vous nous permettez de visiter si confortablement.

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  2. Bonjour, je viens juste d'accéder et de découvrir notre Blog.
    Passionné D'histoire, je trouve votre travail, éclairé, simple d'accès et une très belle mise en page.
    Je n'ai pas le temps de vous lire, plus avant cette semaine
    mais je vous encourage à continuer.
    Le blog, que je souhaitais trouver, pour trouver informations et idées entre deux émissions de Jacques Le Goff.
    Autrement passionnant que la télé. A bientôt.

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  3. Merci de vos encouragements. J'ai bien l'intention de continuer et j'espère que mes prochains billets vous plairont.

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  4. Ce Victor, tout de même ! Rien ne l'arrête ! Ne donne-t-il pas pour compagnon à Charlemagne un Richer, duc de Normandie, bien des décennies avant la création du dit duché ?

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  5. En cela, cependant, le croiriez-vous, il est fidèle à sa source ! Les trouvères du XIIème siècle n'étaient pas à un anachronisme près : ils prêtent pour compagnon à Charlemagne un duc de Normandie, plutôt Richard que Richer d'ailleurs, et vont jusqu'à l'identifier à Richard sans Peur. Ce personnage apparaît dans de nombreuses chansons de geste et fait également l'objet d'un "dit" dont j'ai l'intention de vous entretenir plus en détail.

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  6. Remarquable poème, remarquable Hugo et remarquable billet!
    Ces chevaliers "installés" héritiers de leurs pères ont tourné le dos aux vertus qui ont valu à leurs ancêtres d'obtenir leurs titres de noblesse. Ils ont trop à perdre pour tenter la prise de Narbonne, quitte à déplaire à leur roi.
    Trop de confort, déjà ?
    Le jeune Amaury "y va", lui qui n'a que sa peau à risquer.
    Il gagne son titre avant même sa victoire. C'est l'intention qui compte !

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  7. Oui, c'est effectivement là que Hugo veut en venir. Le divin Victor avait sa propre idéologie, dans laquelle la noblesse héréditaire n'était pas grand-chose.

    J'espère avoir su montrer, cependant, que dans la chanson médiévale les choses sont bien différentes. Charlemagne n'est pas un monarque absolu mais un roi féodal, il ne peut pas tout exiger de ses vassaux (historiquement, le service d'ost dû par un vassal était de 40 jours par an), et ceux-ci ont déjà fait pour lui beaucoup plus que leur devoir.

    Quant à lui déplaire, ma foi, parmi les paladins que Hugo énumère, Ogier le Danois, Gérard de Roussillon (dont je vous ai déjà parlé dans mon billet de Noël, Hugo a juste modernisé le prénom)et Ernaut de Beauléande ont tous été en guerre contre Charles. S'ils étaient rancuniers, ce sont eux qui auraient de sérieuses et assez légitimes raisons de lui en vouloir.

    Notons d'ailleurs que le vers "Si fêtes tant que il soit vostre druz." dans la bouche d'Hernaut fait référence à la chanson de Girart de Vienne : on se souvient que Charles y avait assiégé Girart et sa famille dans Vienne. Aymeri, en tant que cousin d'Olivier et neveu de Girart, se trouvait bien sûr présent, et il y était l'un des ennemis les plus acharnés de Charles : en faire son "druz", son ami, n'était donc pas gagné.

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  8. Dans les années 80, Joël Grisward a fait dans sa thèse (Archéologie de l'épopée médiévale) une lecture passionnante du cycle des Narbonnais. Il montre que de nombreux épisodes, apparemment incohérents selon une interprétation "classique", trouvent une explication logique et lumineuse si on leur applique une grille de lecture "dumézilienne".

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  9. Absolument. Il me semble qu'il étudie plus particulièrement "Les Narbonnais", c'est à dire les sept fils d'Aymeri, Guillaume d'Orange et ses frères, flanqués à la porte de la demeure paternel et sommés de se rendre à la cour de Charles pour y réclamer divers offices.

    Ce qu'ils feront de manière... fracassante.

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