Charlemagne affrontant le Paganisme

Charlemagne affrontant le Paganisme

mardi 31 janvier 2012

L'échange des fiancées

Force m’est de l’avouer, j’ai bien du mal à tenir le rythme d’un billet hebdomadaire. C’est que sur ce blog, je ne peux pas me contenter de poster dix lignes sur mon chien : pour vous proposer des articles intéressants, il me faut à chaque fois me plonger dans ma bibliothèque, et cela prend du temps, un temps qu’il ne m’est pas toujours facile de trouver. Cette fois-ci, je vais donc vous laisser en compagnie du bon duc Girart de Roussillon, et vous proposer la lecture du nœud gordien de son histoire : l’échange des fiancées. Pour situer le contexte, Girart, en compagnie d’un aréopage de barons et de prélats, est allé chercher les deux filles de l’empereur de Constantinople, qui sont sa fiancée et celle du roi Charles le Chauve (ou Martel, enfin on ne sait pas trop).

L’échange des fiancées

Au moment de quitter Constantinople, les ambassadeurs français avaient envoyé au-devant d’eux de diligents messagers, pour aller rapporter au roi Charles la bonne nouvelle d’un prochain mariage. Ces messagers, embarqués sur un rapide dromon, passèrent la mer au gré de vents favorables, puis chevauchèrent à bride abattue, changeant de montures lorsqu’elles étaient fatiguées. En se hâtant de la sorte, ils arrivèrent à Paris alors que la troupe des barons n’avait pas encore atteint Brindisi. Les trois plus nobles parmi ces envoyés, Foucherat, Artaut et Ponsener, allèrent donc se présenter au souverain, qu’ils trouvèrent à l’abbaye de Saint-Denis, occupé à ses dévotions. Faut-il préciser que Charles fut fort content de les voir ? Les ayant bienveignés, il leur demanda de lui relater fidèlement ce qu’il en était de l’expédition, sans ajouter un mot mensonger.
            -« Seigneur, répondirent-ils, nous ne vous conterons que l’entière vérité. Jamais vous ne vîtes tant de trésors, de riches vêtements et de joyaux magnifiques que nous en admirâmes à Constantinople. L’empereur est le plus riche des seigneurs de la Chrétienté, et il vous envoie des lions et des lionceaux, des dragons enchaînés et leurs dragonnets, des escarboucles flamboyant de mille feux ! Mais le plus beau des présents qu’il vous fait, ce sont des alérions bien dressés, qui prennent grives et perdrix de leurs serres plus tranchantes que l’acier !
            -Je vous tiens pour des fous de débuter votre récit si mal à propos ! se récria Charles. Vous ne parlez ni bien ni courtoisement. Que m’entretenez-vous de trésors et de cadeaux ? C’est par les damoiselles que vous auriez dû commencer !
            -Jamais on ne vit de plus belles dames que ces princesses, sire ! »
            Le roi Charles se réjouit de ces propos, car il avait le sang chaud et le tempérament ardent, et aimait beaucoup les belles femmes. Mais il eut alors un penser, dont sortirent tant de maux que l’on doit le déplorer à jamais. Attirant les messagers dans un coin écarté, il leur demanda à mi-voix :
            -« Dites-moi, quelle est celle des deux que vous tenez pour la plus belle ? Répondez sans mentir, ou il vous en cuira.
            -Sire, c’est l’aînée des deux sœurs qui t’a été promise, et comtes et ducs s’accordent à reconnaître qu’ils n’avaient jamais vu de plus ravissante pucelle auparavant. Mais la cadette, dont la main a été accordée à Girart de Roussillon, est plus belle encore. Il n’est aucun homme, si triste et bougon soit-il, qui ne retrouverait sa bonne humeur en la voyant.
            -Par mon chef, dit Charles, c’est la plus belle des deux que j’épouserai ! »
            Et sans perdre plus de temps, il alla enfourcher son cheval, qu’un écuyer lui tenait aux portes de l’abbaye. Il avait tellement hâte de contempler de ses yeux les princesses, qu’il décida de partir à la rencontre de la troupe des émissaires. Ayant rassemblé sa mesnie, il quitta donc Paris et, douze jours plus tard, il franchissait les Alpes par le col de Mont-Cenis. Ce fut à Bénévent qu’il rejoignit la compagnie des barons.
            Apprenant que le Saint Père et le duc Girart étaient allés visiter la fameuse église Sainte-Sophie, de conserve avec les damoiselles et les plus hauts seigneurs, le roi de France s’y rendit aussitôt et mit pied à terre au perron de marbre gris, devant le saint lieu. Y pénétrant, il ne s’arrêta que quelques brefs instants devant le crucifix pour faire oraison, et passa sans tarder au cloître, où les jeunes filles profitaient de la fraîcheur.
            Lorsqu’il découvrit les méchines, elles étaient assises côte à côte sur un banc de pierre, entourées de barons courtois. N’ayant jamais vu Charles, elles ne le reconnurent que lorsqu’on leur dit :
            -« Damoiselles, voici le roi de France ! »
            Or le descendant de Charlemagne était grand, vigoureux et bien bâti, d’allure majestueuse et, somme toute, beau à sa manière, dans le manteau d’écarlate à la bordure d’hermine qu’il portait sur son bliaut de paile d’azur. Mais son visage, entouré d’une barbe épaisse qui lui donnait des airs d’ours, avait quelque chose de farouche, et ses yeux sombres comme des charbons, profondément enfoncés dans leurs orbites, luisaient d’un éclat féroce qui n’était pas fait pour rassurer de tendres jouvencelles.
            Berthe avait le cœur timide, et se trouvait toute confuse de voir paraître, si inopinément, l’époux qui lui était promis. Elle baissa les yeux, interdite et quelque peu effrayée. Mais Elissent, qui avait toujours été la plus enjouée des deux, et la plus audacieuse, se leva en souriant, et s’inclina courtoisement devant le souverain. Ses joues de vierge pudique s’étaient cependant colorées d’une délicieuse rougeur, et Charles la trouva si charmante qu’il alla aussitôt lui baiser le visage, avant de la faire asseoir auprès de lui. Il n’avait encore onques en sa vie rencontré de belle dame sans trouver à ses charmes quelque défaut, dont il faisait des gorges chaudes, mais il ne découvrit rien de tel en Elissent : sa beauté était parfaite et sans tâche, si bien que le critique le plus sévère n’aurait rien su trouver à y redire. Tant de grâce emplit le cœur du roi de joie et de désir.
            -« Sire, lui dit alors l’abbé de Saint-Denis, tu fais erreur. L’épouse qui t’est promise, et que l’on a juré devant l’empereur de te faire épouser, est l’autre damoiselle, que tu délaisses !
            -Par mon chef, rétorque Charles, il n’en ira pas ainsi. A Constantinople, Girart a pu régler le partage à sa guise, mais ici, c’est mon choix qui prévaudra.
            -Voilà de bien mauvaises paroles. » soupira l’abbé, tant que les jeunes filles échangeaient un regard de stupéfaction. Elissent venait de sentir comme un étau glacé se resserrer sur son cœur.
            Or le duc Girart devisait plaisamment avec le pape, le maréchal Fouchier, le sage Fouque et quelques autres barons, à l’autre bout du cloître. S’avisant de l’arrivée du roi, ils se hâtèrent d’aller le saluer comme il se devait. Le souverain ne daigna embrasser que le Saint-Père, le duc et le maréchal, jugeant les autres de trop peu de noblesse. L’abbé de Saint-Denis assistait à tout cela en se rongeant les sangs, craignant ce qui allait suivre. Ne pouvant se taire plus longtemps, il déclara :
            -« Seigneurs, le roi Charles s’est mis en tête une folie : il veut qu’on lui donne la fiancée du duc Girart ! »
            La foudre, en tombant au milieu du cloître, n’aurait pas produit plus d’effet sur le fils de Drogon. Il ne dit rien et ne cilla pas, mais les couleurs se retirèrent de son visage.
            -« Est-ce vrai, sire ? entendit-il demander le pape.
            -Assurément. » répondit le roi.
            Consterné, le souverain pontife s’écria :
            -« Par le doux Jésus-Christ, tu ne gagneras pas par cet échange, en fait de beauté, de sens et de raison, pour la valeur d’un bouton ! Renonce à cette folie, roi, prends ta promise, et que Dieu t’en donne joie ! »
            Et tous les barons et clercs de renchérir, donnant au roi le même conseil. Mais Charles ne voulait rien entendre. Quant au duc de Bourgogne, il se taisait toujours, mais une lueur inquiétante s’était allumée dans ses yeux. Il était issu d’une des trois grandes gestes de France, celle de Doon de Mayence, qui n’avait pas grand-chose à envier, quant à la noblesse et à la valeur, à celle de Charlemagne. Dans son sang coulait celui d’ancêtres glorieux, vaillants et fiers, qui eussent préféré mourir que de subir un outrage. A cela, il faut ajouter que le robuste seigneur, bien qu’il eût passé trente ans, s’était épris d’Elissent comme un jouvenceau, à ce qu’on rapporte, et je le crois fort aisément : aussi l’amour échauffait-il en lui le sang déjà ardent des Mayençais. Faut-il donc s’étonner que de sombres et durs pensers prissent naissance en son cœur ? Sa main descendit lentement, presque imperceptiblement, vers la garde d’Aigredure, sa redoutable lame. Mais son cousin, le bon, le sage Fouque, s’en aperçut, et il posa sa main sur l’avant-bras du Bourguignon, en un geste amical, mais ferme.
            Le pape, en vrai serviteur de Celui qui ôta l’épée des mains de Pierre, continuait à rechercher la conciliation avec un zèle aussi louable qu’inutile :
            -« Devant les saints de la basilique Sainte-Sophie, tes cent émissaires, dont moi-même, ont tous juré en ton nom que tu épouserais Berthe, et nous nous en sommes portés garants ! N’offenses donc pas Dieu par un parjure : prends celle qui t’a été fiancée, et laisse au duc Girart sa douce amie !
            -Par ma barbe, dit Charles, plus obstiné que jamais, il n’en est pas question. J’épouserai la cadette. Quant à Girart, qu’il prenne l’aînée, et je lui cèderai en contrepartie toutes les richesses et tous les présents que m’envoie l’empereur. »
            Troquer une femme aimée contre des richesses, quel marché de Turc était-ce là, et comment eût-on pu parler de manière plus discourtoise ? Girart bouillait de rage. Pour un peu, il aurait défié sur le champ le roi, lui aurait rendu tous les fiefs qu’il tenait de lui, et lui aurait déclaré la guerre. Mais les clercs lui prodiguaient des paroles d’apaisement, et il sentait toujours sur son bras la main de son cousin. Les discussions se poursuivaient, traînaient en longueur et ne parvenaient nulle part, comme c’est toujours le cas lorsque la sagesse se heurte au mauvais vouloir.
            Si tous ces débats étaient éprouvants pour Girart et pour Elissent, dont les cœurs amoureux étaient au supplice, croyez-vous qu’ils fussent plaisants à entendre pour Berthe ? La malheureuse comprenait bien qu’on ne voulait pas d’elle, et que l’époux qu’on lui avait promis la dédaignait. Elle alla s’asseoir un peu à l’écart, sous un olivier du cloître, pour y laisser libre cours à son chagrin.
            -« Maudits soient par Dieu, disait-elle en répandant des larmes amères, la nef qui m’a amenée ici, le port dont il est parti, et la mer qui l’a portée ! J’aimerais mieux être morte que me trouver en semblable prédicament ! »
            La voyant mener un tel dol, Elissent en eut grande pitié. Sans un mot, elle alla s’asseoir auprès de sa sœur, et prit entre les siennes l’une des mains de Berthe. Celle-ci releva des yeux embués de larmes, esquissa un pauvre sourire, et dit :
            -« Vous pouvez vous réjouir, selon le mien cuider, car vous serez reine de France ! »
            Et Dieu sait que la méchine, qui était une fontaine de bonté, n’avait pas eu d’intention méchante en prononçant ces paroles, mais il s’y était glissé, malgré elle, tant d’amertume qu’Elissent en fut navrée au cœur.
            -« Douce sœur, demanda-t-elle d’un ton peiné, pouvez-vous vraiment croire que cela me réjouisse ? »
            Leurs deux regards se rencontrèrent, et Berthe lut une telle tendresse dans celui de sa cadette qu’elle ne put que répondre :
            -« Non, certes. Pardonne-moi, Elissent. »
Elles attendirent ainsi, tristes et silencieuses, que le roi et les barons arrivassent à une conclusion. Mais aucun accord ne put être trouvé ce jour-là. Au crépuscule, seigneurs et prélats se séparèrent, pour aller passer une nuit qui fut troublée par bien des réflexions.
Le lendemain, dès l’aube, le pape manda tous les intéressés au monastère Sainte-Sophie, pour résoudre le différend. Pendant les heures sombres, le Souverain Pontife, qui avait peu dormi et beaucoup pensé, avait fini par conclure que le roi Charles, bien qu’il fût indubitablement en tort, ne démordrait pas de ses prétentions. Le seul espoir de régler le litige à l’amiable était  que le duc, quoi qu’injustement floué, se montrât moins entêté. Il prit donc Girart par la main, et le fit asseoir auprès de lui pour lui tenir ce discours, à voix basse :
            -« Seigneur, je suis consterné par la tournure que les choses ont prises, à cause de la légèreté de ce roi félon et insensé. Certes, votre bon droit ne fait aucun doute pour quiconque, mais pourtant il faut bien que nous arrivions à sortir de ce mauvais pas. Il ne saurait être question de renvoyer Berthe à son père : ce serait la plus grande discourtoisie qu’on eût jamais vue, et on nous en tiendrait tous, vous, moi et les cent prélats et barons qui avons prêté serment devant l’empereur, pour traîtres et parjures ! Ne souffrez pas qu’un tel déshonneur nous échoie, et épousez donc Berthe, gentil duc, je vous en prie au nom de Dieu. Car après tout, elle est ravissante, courtoise et sage, gracieuse et modeste en ses gestes comme en ses paroles : on n’a jamais vu damoiselle de plus grande valeur, et pour ma part, je l’estime davantage qu’Elissent. Acceptez donc la proposition du roi : prenez Berthe pour femme et recevez tous les présents de l’empereur. Nous éviterons ainsi un conflit qui serait très regrettable pour vous comme pour Charles, et pour tout le royaume de France. Et si vous ne voulez pas l’or et les joyaux de Constantinople, demandez au roi d’accroître votre fief en compensation. Il m’a dit qu’il y consentirait. »
            Girart eut du mal à écouter cela sans bondir, mais somme toute, il avait trop de déférence pour le Saint Père pour lui couper la parole. Mais lorsque le pape se tut, ce fut un autre qui se récria d’indignation.
            -« Girart, déclara Fouchier, je vous le dis au nom de tout votre lignage : n’acceptez ni or ni argent pour cet échange ! Vous en seriez honni, et la honte en rejaillirait sur toute notre parentèle. Mais exigez du roi qu’il vous donne en alleux toutes les terres de Bourgogne, de Flandres et de Brabant que vous tenez de lui en fiefs, de sorte que vous soyez dégagé de tout service à son égard. Vous ne serez plus jamais son vassal, et votre honneur en sera grandi.
            -Comment, Fouchier, demanda le duc en fronçant les sourcils, vous me conseillez donc d’accepter un tel marché, et de céder Elissent à Charles ?
            -Certes oui, et c’est ce que vous conseillera tout votre lignage : votre père Drogon vous en dirait tout autant, s’il était céans. Du reste, Berthe n’est pas moins noble qu’Elissent. Faites-le pour votre honneur et pour celui de vos parents.
-Et vous, Fouque, quel conseil me donnez-vous ? »
Le seigneur d’Avignon soupira, et resta un moment silencieux.
-« J’aurais donné très cher pour ne pas avoir à vous donner un avis en la matière, cher sire, dit-il enfin. Mais je suis votre vassal comme mon père est celui du vôtre, et je dois parler auprès de vous comme le ferai mon père, sans quoi je serai traître envers vous. Or, mon père vous dirait d’accepter, je le sais bien, et le duc Drogon vous le dirais aussi. Je crois du reste que vous n’en doutez pas. C’est la sagesse, mais je sais qu’il t’en coûtera tant de t’y plier que je ne te donne ce conseil que bien à regret, sois-en sûr. »
            Il n’y avait rien à répondre à cela, et Girart le savait fort bien. Car en ce temps-là, un homme n’était pas seul, et ne décidait pas seul, fût-ce de son mariage. Il était entouré, soutenu et conseillé par son lignage, et chacun des actes d’un des membres d’une famille impliquait sa parentèle tout entière. Face à cela, l’amour ne pesait bien souvent pas lourd. La voix du sang, des ancêtres et de l’honneur venait de parler par la bouche de Fouchier, et elle était impérieuse. Mais en Girart sommeillait une part d’orgueil farouche, de colère toujours prête à éclater, de brutale violence et de démesure enfin, part sombre qu’il tenait des siens, sans doute, mais qui en certaines circonstances, eût pu le pousser à faire front, même contre les siens. Au sein du lignage de Mayence, on avait vu plus d’une fois le frère se tourner contre le frère, et le père contre le fils. Mais alors que le Bourguignon sentait son ire s’embraser en lui, le Saint Père, qui était sage et perspicace, reprit la parole, d’une voix apaisante :
            -« Girart, noble duc courtois, fais-le pour moi, je t’en prie, et pour l’amour du père des damoiselles, cet excellent prudhomme qui nous a fait tant d’honneur et de présents.
            -Père, répondit Girart, si j’y consens, j’en serai à jamais avili, et l’on me tiendra pour un objet de risée !
            -Certes non, bien au rebours : on te tiendra pour un gentil seigneur débonnaire. Tu garantiras ainsi la paix à tout le royaume, et chacun devra t’en estimer davantage, car Notre Seigneur l’a dit, ainsi que le rapporte le Saint Livre : bénis soient ceux qui apportent la paix ! »
            Et tel était l’ascendant moral que le successeur de Pierre exerçait en ce temps-là sur le peuple des Chrétiens, que Girart sentit vaciller ses plus terribles résolutions, et que Charité et Humilité, ouvrant une petite porte en son âme assombrie, y laissèrent soudain pénétrer comme un rai de lumière. Il soupira :
            -« Seigneur, je n’en ai guère envie, et par ma foi, je ne veux pas que le roi fasse son profit à mes dépends. Mais je vois bien que c’est là votre désir à tous, à vous qui êtes le vicaire du Christ, comme aux valeureux barons de ma parentèle, que je dois chérir de bonne amour naturelle. Je ne puis donc que céder : j’épouserai Berthe plutôt que de la laisser renvoyer. Ce serait là un parjure par trop laid ! Et cependant, avant que de vous donner ma réponse, il est une chose dont je veux m’assurer orendroit. »
            Il se leva, sombre et grave, le visage fermé, et accompagné de Fouque, de Fouchier et de l’abbé de Saint-Rémi, alla rejoindre Elissent qui, assise auprès de sa sœur, attendait, en proie à de moroses pensers. Les deux meschines se levèrent en voyant s’approcher les barons, et Girart, d’un geste empreint d’une tendresse un peu gauche, prit entre les siennes les mains de celle qui avait été sa promise.
            -« Damoiselle, lui demanda-t-il, qui préférez-vous : moi ou ce roi ?
            -Que Dieu m’aide, cher seigneur, répondit Elissent, je t’aime davantage.
            -Si vous m’aviez donné une autre réponse, jamais il ne vous aurait tenue à ses côtés. Epousez-le donc, damoiselle, je vous en octroie le droit. Je prendrai ta sœur pour l’amour de toi. »
            Elissent pâlit, mais endura noblement ces mots. Saisissant soudain les mains de Berthe, elle les plaça entre celles de Girart et dit :
            -« Douce sœur, pour l’amour de moi, voudrez-vous aimer le noble duc, auquel j’ai donné mon cœur, et être pour lui une bonne épouse en ma place ?
            -Oui, certes, répondit Berthe d’une voix que l’émotion faisait trembler.
            -Et vous, gentil seigneur, pour l’amour de moi, voudrez-vous aimer ma sœur, que je chéris tendrement, et être pour elle un bon époux ? »
            Girart regarda longuement Elissent, les yeux brillant d’un mélange de colère et de chagrin. Puis il opina lentement du chef.
            -« Alors que Dieu vous bénisse et vous garde, dit Elissent avec un sourire. Je vous aime tous les deux. »
            Sans rien répondre à cela, Girart lâcha les mains de Berthe, et tourna le dos aux deux sœurs, avec une certaine brusquerie. Rejoignant les barons de son entourage, il déclara d’un ton revêche :
            -« Cet accord m’est moult pénible et dur. Je veux recevoir de Charles otages et garanties, de sorte qu’il ne puisse revenir honteusement sur sa parole : que tous mes fiefs de Bourgogne, de Flandres et de Brabant soient désormais des alleux, que je ne tiendrai plus de lui et pour lesquels je ne lui devrai nul service de vassal. »
            On s’empressa d’aller répéter ces propos au roi, qui n’en fut pas ravi.
            -« Le duc Girart exige beaucoup, et veut me dépouiller de grands hommages, dit-il sombrement. Pourtant, j’y consens, et voici mon gage ! »
            Joignant le geste à la parole, il remit solennellement son gant droit au maréchal Fouchier : l’accord était conclu. Mais Girart, adossé à une colonne dans un coin du cloître, les bras croisés et le visage fermé, coulait de fréquents regards en direction d’Elissent, et soupirait de temps à autres, tout en murmurant que le roi faisait bien peu de cas de lui. Parfois, sa main effleurait le pommeau d’or d’Aigredure. L’archevêque de Reims s’en aperçut et, tirant à l’écart le pape et le souverain, il leur dit :
            -« Seigneurs, Girart se repend déjà de sa décision, je vous l’assure. Hâtez donc le mariage avant que les choses ne tournent mal. Gardez-vous, sire, d’orgueil et d’outrecuidance, et faites au duc toutes ses volontés.
            -Comme il vous plaira. » répondit Charles.
            Enveloppé d’une nuée de sages barons et de doctes clercs, le roi alla trouver le duc. Tous les hauts seigneurs assemblés prêtèrent serment devant Girart, lui jurant que jamais son consentement ne lui serait imputé comme une lâcheté et une faiblesse, mais que l’on y verrait, au contraire, la marque de la plus haute courtoisie. Le Bourguignon reçut ce serment en grinçant des dents, l’air lugubre. Alors Charles, prenant à témoins le pape, les prélats et tous les nobles chevaliers, remit en alleux à Girart tous les fiefs de Bourgogne, de Flandres et de Brabant qu’il avait tenus de lui, et le délia de l’hommage qu’il lui devait pour eux : en signe de cet acte, Fouchier tendit à Girart le gant du roi, et le duc s’en saisit sans mot dire.
            Mais Charles était matois et cauteleux. Il fit une requête à Girart, sur un ton cordial :
            -« Beau doux sire, les gens de ma parentèle et de ma mesnie ont coutume d’aller chasser par bois et prés, herbages et rivières sous Roussillon. Je voudrais que vous me laissiez ce droit de chasse sur vos terres.
            -Seigneur, j’y consens. » répondit sans méfiance Girart, qui à vrai dire n’en avait cure. Mais c’est un marché de dupe qu’il avait ainsi conclu, et de cette concession allait venir tout le mal.
            Le pape, qui craignait à tout instant que le duc ne se ravisât et ne fit un esclandre, décida de célébrer son mariage sans plus attendre. Il s’adressa donc au duc de Bourgogne :
            -« Seigneur, aujourd’hui sont réunis toute la cour et ses hauts seigneurs. Prenez donc orendroit votre femme devant eux : vous ne sauriez le faire à plus grand honneur, et vous devriez-vous réjouir de ces noces, car elle a tant de sagesse et de beauté que tout homme serait honoré de la recevoir pour épouse. Vous serez heureux auprès d’elle, si vous l’aimez.
            -Je l’aimerai assez, seigneur. » répondit Girart. Et ce disant, il regardait dans la direction d’Elissent.
            Adonc deux gentils barons, Guy et Daumaz, allèrent prendre Berthe par la main et la conduisirent solennellement devant celui qui devait devenir son époux. La damoiselle tomba aux pieds du duc et, s’inclinant jusqu’à terre, baisa son soulier de cuir de Cordoue. Girart baissa son regard vers elle, et comme elle se penchait, il ne vit de son chef, sous le voile de paile, qu’une cascade de cheveux d’or, semblables à ceux de sa soeur. Alors il s’empressa de la relever, et la prit dans ses bras. Ce fut à cet instant, je crois, que son ire sombre s’éteignit, et que sa maussade humeur se dissipa.
            Le mariage de Berthe et de Girart fut donc célébré le jour même, à l’église Sainte-Sophie de Bénévent : jamais on n’avait vu d’union princière aussi précipitée ! Et pourtant, elle fut si superbe que l’on en parla longtemps, en Italie comme en France. Le souverain pontife lui-même officia, et toute la cour assista à la cérémonie. Il aurait fallu voir les vaillants seigneurs et les belles dames vêtus de paile et de cendal, de zibeline et de petit-gris ! Il aurait fallu voir les prélats en chasubles étincelantes, les évêques mitrés en chapes de brocard, et la fumée qui montait des encensoirs d’or ! Le roi et sa fiancée étaient présents, bien sûr, en somptueux atours. Et n’allez pas croire que les mariés, à cause de la hâte avec laquelle ils avaient dû se préparer, faisaient pâle figure ! Bien au contraire : ils s’étaient si noblement parés que l’on eût dit les épousailles d’un roi et d’une reine.
            Lorsqu’ils s’avancèrent ensemble sur le sol carrelé de l’église, tous les regards se rivèrent sur eux. Plus fier et digne que jamais, Girart était vêtu d’un long ciclaton vermeil, ourlé de vair, où resplendissaient des motifs floraux faits de broderies d’or. D’or était également le collier passé à son col, où flamboyait une escarboucle unique, mais d’un éclat si vif que l’on eût pu lire de nuit, à sa lumière. Berthe était pâle, mais droite et belle, et sa blonde chevelure, qui se répandait librement sur ses épaules, était couronnée d’un chapel de roses. Sa robe d’écarlate ornée d’or était bordée d’hermine, de même que son surcot de paile d’azur, qui laissait voir sa cotte de précieux cendal. Devant la glorieuse assemblée, les époux échangèrent leurs vœux, et le Saint-Père leur donna la bénédiction nuptiale.
            S’ensuivit un somptueux banquet. Le duc Girart, après la peine et l’ire qu’il avait éprouvées, était de nouveau maître de lui-même, et faisait bonne figure. Sans doute son cœur était-il encore agité de remous et de regrets, mais cette âme forte savait se dominer, et le tendre sourire de Berthe, qui était assise à son côté, lui était un baume. Quel mauvais démon souffla à Charles les paroles malheureuses qu’il prononça alors ? Je ne sais, mais il eût mieux valu qu’il s’en abstînt, car le roi déclara d’un ton enjoué, devant toute cette superbe assemblée :
            -« Il paraît bien, nobles dames et seigneurs, que Girart a fait le bon choix en agissant selon mon vouloir, et il aura lieu d’être content de son épouse, selon le mien cuider ! »
            Assurément, ces propos ne celaient aucune intention méchante, mais c’était toucher à une plaie encore fraîche. Girart en fut piqué, et l’affection qu’il portait à Elissent lui inspira les mots que voici :
            -« Seigneur, dit le duc, écoutez-moi : puisque Charles est si inconstant que l’on ne peut se fier en sa parole, il faut que je puisse aider Madame la reine à se défendre, si un jour il lui fait outrage ou injustice, et je veux qu’il s’engage à me le permettre. »
            Les barons trouvèrent la requête raisonnable, et sur leurs instances, le roi dut céder :
            -« Sur ma foi, dit-il, je vous octroie ce droit ! »
            Mais il n’accorda pas cela de bon gré, et dans sa barbe, il marmonna, sans que nul ne l’entendît :
            -« Girart, vous voulez me tenir sous votre coupe avec cet accord, mais je cuide vous le faire payer cher avant qu’il soit longtemps. »
            Ainsi furent célébrées les noces de Girart et de Berthe. Certes, je pourrais m’étendre longuement sur la magnificence des festivités, mais à quoi bon rallonger mon récit ? Après ces réjouissances, la cour fit route jusqu’à Rome, où le roi épousa Elissent en grandes pompes, et où ils furent tous deux couronnés par le Souverain Pontife, ainsi qu’il convenait, puisque la cité de saint Pierre devait désormais appartenir à Charles, comme elle avait appartenu à son grand-père, avant de passer aux mains de l’empereur Amaury à la fin du règne de Louis le Débonnaire, lorsque celui-ci, privé du soutien du bon Guillaume d’Orange qui, comme bien on sait, s’était fait moine, ne fut plus en mesure de défendre ses provinces lointaines contre les assauts incessants des païens. A cette occasion, les barons et les chevaliers dont les fiefs mouvaient de Rome prêtèrent foi et hommage à leur nouveau sire, et l’histoire rapporte que par la suite, ils le servirent bien et loyalement.
            Puis ce fut le voyage de retour. Le pape et les prélats de Romagne prirent congé du roi, de sa mesnie et des barons de France, qui se mirent en route pour regagner leurs terres. Une fois de plus, ils franchirent les Alpes par le col de Mont-Joux, en chevauchant par petites étapes afin de ménager leurs montures et sometiers. Lorsqu’ils furent redescendus dans les plaines, Girart dépêcha de rapides messagers au devant de la troupe, vers ses alleux de Bourgogne, afin que l’on se préparât à accueillir comme il se devait le cortège royal, et que l’on acheminât à sa rencontre un grand convoi de victuailles : venaisons de toutes sortes, poissons de mer et de rivière, fromages et vins… Ce fut à Trévoux sur la Saône que le convoi rejoignit la mesnie de Charles, qui décida de camper sur un pré, sous les murs de la ville. Il y fut traité magnifiquement par toute la noblesse bourguignonne réunie, et la reine surtout, sur les instances de Girart, y reçut les plus grands honneurs. Partout sur l’herbe, les vassaux de Girart avaient dressé de riches pavillons de pailes et de cendal, étincelant d’or et de gemmes !
Mais le roi de France ne goûta guère la courtoisie qui lui était faite. Bien au contraire, le faste qu’avait su déployer en si peu de temps le duc de Bourgogne excitait sa rancœur et sa jalousie. S’étant retiré sous sa tente, il prit à part trois de ses fidèles barons, Tibert de Vaubeton, Isembart et Brochart, et leur tint à peu près ce langage :
-« Girart me nargue, avec toutes les richesses qu’il tire de ses excellentes terres ! La domination de son lignage s’étend depuis le Rhin jusqu’à Bayonne, et en Espagne jusqu’à Barcelone. Outre les Bourguignons, les Flandrins et les Brabançons lui paieront désormais tribut ! Ah, comme est fou le roi qui renonce à ses droits sur de si vastes fiefs ! Celui qui exige de les tenir en alleux me fait outrage : à ce train-là, on aurait tôt fait de démembrer tout le royaume de France, et le descendant de Charlemagne vivrait dans une chaumière ! Désormais, qu’ai-je de plus que Girart, sinon la couronne ? Il est aussi puissant que moi, et il ne se tient plus pour mon homme lige !
            -Ce n’est pas exact, sire, pondéra Tibert de Vaubeton, en homme d’expérience. Girart tient toujours de vous les seigneuries d’Avignon, d’Escarpion, de Besançon et de Senesgart.
-La belle affaire ! grogna le roi. Ces fiefs, il les a partagés entre ses cousins. En cas de conflit, ils lui seront fidèles plutôt qu’à moi : jamais ils ne me restitueront ces terres de leur plein gré. Mais par mon chef, les choses n’iront pas de la sorte : je cuide bientôt lui prendre toutes ses terres, jusqu’à la Garonne !
-Il n’est pas encore temps de parler ainsi, répondit Tibert, car les Bourguignons sont là en foule, et pourraient bien nous entendre. Mais attendons d’avoir quitté le duc et ses domaines : dès que nous serons à Sens-sur-Yonne, nous pourront nous entretenir librement de tout cela. »
Le roi se rangea à cet avis, et on en resta là pour cette fois, mais Charles, tout en faisant de grands sourires à la noblesse bourguignonne, ruminait en son cœur ses sombres projets. La halte se déroula cependant sans le moindre heurt, tous les barons se témoignant les uns aux autres estime et amitié. Dieu, quel grand dommage que les mêmes aient du ensuite s’affronter sans merci en une cruelle guerre !
Le lendemain, au point du jour, comme les Français s’apprêtaient à se séparer des Bourguignons pour regagner leurs fiefs, Girart prit la reine à part, sous un cytise, en compagnie de Berthe, de Fouque et de Fouchier.
-« Femme d’empereur, lui demanda-t-il d’une voix chargée de mélancolie, aujourd’hui nous allons nous quitter, et quand il vous remembrera de ce choix que j’ai fait de vous échanger contre une autre, que penserez-vous de moi ? Je sais bien que vous me tiendrez pour un méprisable couard, qui sur un mot du roi, aura renoncé à son amour !
-Non pas, seigneur, répondit vivement Elissent, bien au rebours : je vous tiendrai pour un baron de haut prix et de grande valeur ! Vous m’avez fait reine, et vous avez épousé ma sœur pour l’amour de moi : comment pourrais-je onques vous en tenir rigueur ? Sire Fouchier, et sire Fouque, puissants barons que vous êtes, et vous m’a chère sœur, soyez-m’en témoins, et qu’en soit témoin aussi Jésus le Rédempteur : par cet anneau, je donne à jamais mon amour au duc, et en gage de cet amour, je lui donne aussi le riche étendard que j’ai reçu en présent de noces, car il m’est plus cher que ne le sont mon père et mon époux. »
Et ce disant, la reine ôta de sa main un bel anneau d’or et l’offrit au duc, qui le mit aussitôt à son doigt. Puis elle lui fit porter par un varlet le précieux gonfalon de cendal que Charles lui avait offert pour leurs épousailles : il était de sinople, et s’ornait d’un cerf d’argent que poursuivaient deux lévriers.
Au moment de se séparer de Girart, l’histoire rapporte qu’Elissent ne put retenir ses larmes, et bien qu’elle s’efforçât de le cacher, le roi s’en aperçut bien, à son teint pâle et à ses yeux rougis. La noble dame aima Girart toute sa vie, mais d’un amour si chaste et pur que nul félon losengier n’eût pu y trouver à redire. Ainsi, elle fut une bonne et vertueuse épouse pour Charles qui l’aimait de tout son cœur, et surtout elle n’offensa pas Dieu, car si l’amour des créatures est chose belle et bonne, l’amour de Dieu est ce qu’il nous faut désirer par-dessus tout. Et s’il est de félons médisants pour oser insinuer qu’il n’en fut pas ainsi, que Notre Seigneur les foudroie sur le champ, car jamais calomniateurs infâmes n’auront outragé plus injustement une dame plus excellente ! En effet, chacun s’accorde à dire qu’Elissent fut la meilleure reine qu’ait connue la France, la plus courtoise, la plus généreuse et la plus riche de toutes les qualités, à l’exception de Clotilde et de Bathilde qui, comme bien on sait, furent des saintes. Envers les pauvres, elle était si charitable que l’on chantait ses louanges par tout le royaume, et la miséricorde dont elle savait faire preuve sut parfois inciter son mari à la clémence. Et pourtant, en dépit de la pureté de l’amour qu’elle portait au duc de Bourgogne, Charles conçut à l’égard de celui-ci une jalousie mortelle, qui ne fit que l’aigrir davantage et redoubler ses désirs de conquête.
Sur d’ultimes saluts, la mesnie royale leva le camp, et s’éloigna de Trévoux, en direction de la Lorraine, Charles ayant décidé de se rendre en sa bonne ville de Cologne. Quant aux Bourguignons, ils firent escorte à Girart et à Berthe jusqu’à Roussillon, témoignant à leur nouvelle duchesse les plus grands honneurs.


(Libre adaptation d’après : La chanson de Girart de Roussillon. Traduction, présentation et notes par Micheline de Combarieu du Grès et Gérard Gouiran, Paris, Librairie générale française (Le livre de poche, 4534. Lettres gothiques), 1993)

samedi 21 janvier 2012

La prise de Narbonne

Dans mon précédent billet, je traitai d’un poème de Victor Hugo, « Le mariage de Roland », inspiré d’une de nos anciennes chansons de geste. Or, un autre poème de la Légende des Siècles trouve sa source dans notre matière de France. Le voici :

Charlemagne, empereur à la barbe fleurie,
Revient d’Espagne ; il a le cœur triste, il s’écrie :
« Roncevaux ! Roncevaux ! ô traître Ganelon ! »
Car son neveu Roland est mort dans ce vallon
Avec les douze pairs et toute son armée.
Le laboureur des monts qui vit sous la ramée
Est rentré chez lui, grave et calme, avec son chien ;
Il a baisé sa femme au front, et dit : « C’est bien. »
Il a lavé sa trompe et son arc aux fontaines ;
Et les os des héros blanchissent dans les plaines.

Le bon roi Charle est plein de douleur et d’ennui ;
Son cheval syrien est triste comme lui.
Il pleure ; l’empereur pleure de la souffrance
D’avoir perdu ses preux, ses douze pairs de France,
Ses meilleurs chevaliers qui n’étaient jamais las,
Et son neveu Roland, et la bataille, hélas !
Et surtout de songer, lui, vainqueur des Espagnes,
Qu’on fera des chansons dans toutes ces montagnes
Sur ses guerriers tombés devant des paysans,
Et qu’on en parlera plus de quatre cents ans !

Cependant, il chemine ; au bout de trois journées
Il arrive au sommet des hautes Pyrénées.
Là, dans l’espace immense il regarde en rêvant ;
Et sur une montagne, au loin, et bien avant
Dans les terres, il voit une ville très forte,
Ceinte de murs avec deux tours à chaque porte.
Elle offre à qui la voit ainsi dans le lointain
Trente maîtresses tours avec des toits d’étain
Et des mâchicoulis de forme sarrasine
Encor tout ruisselants de poix et de résine.
Au centre est un donjon si beau, qu’en vérité,
On ne le peindrait pas dans tout un jour d’été.
Ses créneaux sont scellés de plomb ; chaque embrasure
Cache un archer dont l’œil toujours guette et mesure ;
Ses gargouilles font peur ; à son faîte vermeil
Rayonne un diamant gros comme le soleil,
Qu’on ne peut regarder fixement de trois lieues.

Sur la gauche est la mer aux grandes ondes bleues
Qui, jusqu’à cette ville, apporte ses dromons.

Charle, en voyant ces tours, tressaille sur les monts.

« Mon sage conseiller, Naymes, duc de Bavière,
Quelle est cette cité près de cette rivière ?
Qui la tient la peut dire unique sous les cieux.
Or, je suis triste, et c’est le cas d’être joyeux.
Oui, dussé-je rester quatorze ans dans ces plaines,
Ô gens de guerre, archers, compagnons, capitaines,
Mes enfants ! mes lions ! saint Denis m’est témoin
Que j’aurai cette ville avant d’aller plus loin ! »

Le vieux Naymes frissonne à ce qu’il vient d’entendre.

« Alors, achetez-la, car nul ne peut la prendre.
Elle a pour se défendre, outre ses béarnais,
Vingt mille turcs ayant chacun double harnais.
Quant à nous, autrefois, c’est vrai, nous triomphâmes ;
Mais, aujourd’hui, vos preux ne valent pas des femmes,
Ils sont tous harassés et du gîte envieux,
Et je suis le moins las, moi qui suis le plus vieux.
Sire, je parle franc et je ne farde guère.
D’ailleurs, nous n’avons point de machines de guerre ;
Les chevaux sont rendus, les gens rassasiés ;
Je trouve qu’il est temps que vous vous reposiez,
Et je dis qu’il faut être aussi fou que vous l’êtes
Pour attaquer ces tours avec des arbalètes. »

L’empereur répondit au duc avec bonté :
« Duc, tu ne m’as pas dit le nom de la cité ?

— On peut bien oublier quelque chose à mon âge.
Mais, sire, ayez pitié de votre baronnage ;
Nous voulons nos foyers, nos logis, nos amours.
C’est ne jouir jamais que conquérir toujours.
Nous venons d’attaquer bien des provinces, sire.
Et nous en avons pris de quoi doubler l’empire.
Ces assiégés riraient de vous du haut des tours.
Ils ont, pour recevoir sûrement des secours
Si quelque insensé vient heurter leurs citadelles,
Trois souterrains creusés par les turcs infidèles,
Et qui vont, le premier, dans le val de Bastan,
Le second, à Bordeaux, le dernier, chez Satan. »

L’empereur, souriant, reprit d’un air tranquille :
« Duc, tu ne m’as pas dit le nom de cette ville ?
C’est Narbonne.— Narbonne est belle, dit le roi,
Et je l’aurai ; je n’ai jamais vu, sur ma foi,
Ces belles filles-là sans leur rire au passage,
Et me piquer un peu les doigts à leur corsage. »

Alors, voyant passer un comte de haut lieu,
Et qu’on appelait Dreus de Montdidier : « Pardieu !
Comte, ce bon duc Nayme expire de vieillesse !
Mais vous, ami, prenez Narbonne, et je vous laisse
Tout le pays d’ici jusques à Montpellier ;
Car vous êtes le fils d’un gentil chevalier ;
Votre oncle, que j’estime, était abbé de Chelles ;
Vous même êtes vaillant ; donc, beau sire, aux échelles !
L’assaut ! — Sire empereur, répondit Montdidier,
Je ne suis désormais bon qu’à congédier ;
J’ai trop porté haubert, maillot, casque et salade ;
J’ai besoin de mon lit, car je suis fort malade ;
J’ai la fièvre ; un ulcère aux jambes m’est venu ;
Et voilà plus d’un an que je n’ai couché nu.
Gardez tout ce pays, car je n’en ai que faire. »

L’empereur ne montra ni trouble ni colère.
Il chercha du regard Hugo de Cotentin.
Ce seigneur était brave et comte palatin.

« Hugues, dit-il, je suis aise de vous apprendre
Que Narbonne est à vous ; vous n’avez qu’à la prendre. »

Hugo de Cotentin salua l’empereur.

« Sire, c’est un manant heureux qu’un laboureur !
Le drôle gratte un peu la terre brune ou rouge,
Et, quand sa tâche est faite, il rentre dans son bouge.
Moi, j’ai vaincu Tryphon, Thessalus, Gaïffer ;
Par le chaud, par le froid, je suis vêtu de fer ;
Au point du jour, j’entends le clairon pour antienne ;
Je n’ai plus à ma selle une boucle qui tienne ;
Voilà longtemps que j’ai pour unique destin
De m’endormir fort tard pour m’éveiller matin,
De recevoir des coups pour vous et pour les vôtres.
Je suis très-fatigué. Donnez Narbonne à d’autres. »

Le roi laissa tomber sa tête sur son sein.
Chacun songeait, poussant du coude son voisin.
Pourtant Charle, appelant Richer de Normandie :
« Vous êtes grand seigneur et de race hardie,
Duc ; ne voudrez-vous pas prendre Narbonne un peu ?

— Empereur, je suis duc par la grâce de Dieu.
Ces aventures-là vont aux gens de fortune.
Quand on a ma duché, roi Charle, on n’en veut qu’une. »

L’empereur se tourna vers le comte de Gand :

« Tu mis jadis à bas Maugiron le brigand.
Le jour où tu naquis sur la plage marine,
L’audace avec le souffle entra dans ta poitrine :
Bavon, ta mère était de fort bonne maison ;
Jamais on ne t’a fait choir que par trahison ;
Ton âme après la chute était encor meilleure.
Je me rappellerai jusqu’à ma dernière heure
L’air joyeux qui parut dans ton œil hasardeux,
Un jour que nous étions en marche seuls tous deux,
Et que nous entendions dans les plaines voisines
Le cliquetis confus des lances sarrasines.
Le péril fut toujours de toi bien accueilli,
Comte ; eh bien, prends Narbonne, et je t’en fais bailli.

— Sire, dit le Gantois, je voudrais être en Flandre.
J’ai faim, mes gens ont faim ; nous venons d’entreprendre
Une guerre à travers un pays endiablé ;
Nous y mangions, au lieu de farine de blé,
Des rats et des souris, et, pour toutes ribotes,
Nous avons dévoré beaucoup de vieilles bottes.
Et puis votre soleil d’Espagne m’a hâlé
Tellement, que je suis tout noir et tout brûlé ;
Et, quand je reviendrai de ce ciel insalubre
Dans ma ville de Gand avec ce front lugubre,
Ma femme, qui déjà peut-être a quelque amant,
Me prendra pour un maure et non pour un flamand !
J’ai hâte d’aller voir là-bas ce qui se passe.
Quand vous me donneriez, pour prendre cette place,
Tout l’or de Salomon et tout l’or de Pépin,
Non ! je m’en vais en Flandre, où l’on mange du pain.

— Ces bons flamands, dit Charle, il faut que cela mange ! »

Il reprit : « Ça, je suis stupide. Il est étrange
Que je cherche un preneur de ville, ayant ici
Mon vieil oiseau de proie, Eustache de Nancy.
Eustache, à moi ! Tu vois, cette Narbonne est rude ;
Elle a trente châteaux, trois fossés, et l’air prude ;
À chaque porte un camp, et, pardieu ! j’oubliais,
Là-bas, six grosses tours en pierre de liais.
Ces douves-là nous font parfois si grise mine
Qu’il faut recommencer à l’heure où l’on termine,
Et que, la ville prise, on échoue au donjon.
Mais qu’importe ! es-tu pas le grand aigle ?

Mais qu’importe ! es-tu pas le grand aigle— Un pigeon,
Un moineau, dit Eustache, un pinson dans la haie !
Roi, je me sauve au nid. Mes gens veulent leur paye ;
Or, je n’ai pas le sou ; sur ce, pas un garçon
Qui me fasse crédit d’un coup d’estramaçon ;
Leurs yeux me donneront à peine une étincelle
Par sequin qu’ils verront sortir de l’escarcelle.
Tas de gueux ! Quant à moi, je suis très-ennuyé ;
Mon vieux poing tout sanglant n’est jamais essuyé ;
Je suis moulu. Car, sire, on s’échine à la guerre ;
On arrive à haïr ce qu’on aimait naguère,
Le danger qu’on voyait tout rose, on le voit noir ;
On s’use, on se disloque, on finit par avoir
La goutte aux reins, l’entorse aux pieds, aux mains l’ampoule,
Si bien, qu’étant parti vautour, on revient poule.
Je désire un bonnet de nuit. Foin du cimier !
J’ai tant de gloire, ô roi, que j’aspire au fumier. »

Le bon cheval du roi frappait du pied la terre
Comme s’il comprenait ; sur le mont solitaire
Les nuages passaient. Gérard de Roussillon
Était à quelques pas avec son bataillon ;
Charlemagne en riant vint à lui.« Vaillant homme,
Vous êtes dur et fort comme un Romain de Rome ;
Vous empoignez le pieu sans regarder aux clous ;
Gentilhomme de bien, cette ville est à vous ! »

Gérard de Roussillon regarda d’un air sombre
Son vieux gilet de fer rouillé, le petit nombre
De ses soldats marchant tristement devant eux,
Sa bannière trouée et son cheval boiteux.

« Tu rêves, dit le roi, comme un clerc en Sorbonne.
Faut-il donc tant songer pour accepter Narbonne ?

— Roi, dit Gérard, merci, j’ai des terres ailleurs. »

Voilà comme parlaient tous ces fiers batailleurs
Pendant que les torrents mugissaient sous les chênes.

L’empereur fit le tour de tous ses capitaines ;
Il appela les plus hardis, les plus fougueux,
Eudes, roi de Bourgogne, Albert de Périgueux,
Samo, que la légende aujourd’hui divinise,
Garin, qui, se trouvant un beau jour à Venise,
Emporta sur son dos le lion de Saint-Marc,
Ernaut de Beauléande, Ogier de Danemark,
Roger enfin, grande âme au péril toujours prête.

Ils refusèrent tous. Alors, levant la tête,
Se dressant tout debout sur ses grands étriers,
Tirant sa large épée aux éclairs meurtriers,
Avec un âpre accent plein de sourdes huées,
Pâle, effrayant, pareil à l’aigle des nuées,
Terrassant du regard son camp épouvanté,
L’invincible empereur s’écria : « Lâcheté !
Ô comtes palatins tombés dans ces vallées,
Ô géants qu’on voyait debout dans les mêlées,
Devant qui Satan même aurait crié merci,
Olivier et Roland, que n’êtes-vous ici !
Si vous étiez vivants, vous prendriez Narbonne,
Paladins ! vous, du moins, votre épée était bonne,
Votre cœur était haut, vous ne marchandiez pas !
Vous alliez en avant sans compter tous vos pas !
Ô compagnons couchés dans la tombe profonde,
Si vous étiez vivants, nous prendrions le monde !
Grand Dieu ! que voulez-vous que je fasse à présent ?
Mes yeux cherchent en vain un brave au cœur puissant,
Et vont, tout effrayés de nos immenses tâches,
De ceux-là qui sont morts à ceux-ci qui sont lâches !
Je ne sais point comment on porte des affronts !
Je les jette à mes pieds, je n’en veux pas ! — Barons,
Vous qui m’avez suivi jusqu’à cette montagne,
Normands, Lorrains, marquis des marches d’Allemagne,
Poitevins, Bourguignons, gens du pays Pisan,
Bretons, Picards, Flamands, Français, allez-vous-en !
Guerriers, allez-vous-en d’auprès de ma personne,
Des camps où l’on entend mon noir clairon qui sonne,
Rentrez dans vos logis, allez-vous-en chez vous,
Allez-vous-en d’ici, car je vous chasse tous !
Je ne veux plus de vous ! Retournez chez vos femmes !
Allez vivre cachés, prudents, contents, infâmes !
C’est ainsi qu’on arrive à l’âge d’un aïeul.
Pour moi, j’assiégerai Narbonne à moi tout seul.
Je reste ici, rempli de joie et d’espérance !
Et, quand vous serez tous dans notre douce France,
Ô vainqueurs des Saxons et des Aragonais !
Quand vous vous chaufferez les pieds à vos chenets,
Tournant le dos aux jours de guerres et d’alarmes,
Si l’on vous dit, songeant à tous vos grands faits d’armes
Qui remplirent longtemps la terre de terreur :
« Mais où donc avez-vous quitté votre empereur ? »
Vous répondrez, baissant les yeux vers la muraille :
« Nous nous sommes enfuis le jour d’une bataille,
» Si vite et si tremblants et d’un pas si pressé
» Que nous ne savons plus où nous l’avons laissé ! »
Ainsi Charles de France appelé Charlemagne,
Exarque de Ravenne, empereur d’Allemagne,
Parlait dans la montagne avec sa grande voix ;
Et les pâtres lointains, épars au fond des bois,
Croyaient en l’entendant que c’était le tonnerre.

Les barons consternés fixaient leurs yeux à terre.
Soudain, comme chacun demeurait interdit,
Un jeune homme bien fait sortit des rangs, et dit :

« Que monsieur saint Denis garde le roi de France ! »

L’empereur fut surpris de ce ton d’assurance.

Il regarda celui qui s’avançait, et vit,
Comme le roi Saül lorsque apparut David,
Une espèce d’enfant au teint rose, aux mains blanches,
Que d’abord les soudards dont l’estoc bat les hanches
Prirent pour une fille habillée en garçon,
Doux, frêle, confiant, serein, sans écusson
Et sans panache, ayant, sous ses habits de serge,
L’air grave d’un gendarme et l’air froid d’une vierge.

« Toi, que veux-tu, dit Charle, et qu’est-ce qui t’émeut ?

— Je viens vous demander ce dont pas un ne veut :
L’honneur d’être, ô mon roi, si Dieu ne m’abandonne,
L’homme dont on dira : « C’est lui qui prit Narbonne. »

L’enfant parlait ainsi d’un air de loyauté,
Regardant tout le monde avec simplicité.

Le Gantois, dont le front se relevait très vite,
Se mit à rire et dit aux reîtres de sa suite :
« Hé ! c’est Aymerillot, le petit compagnon !

— Aymerillot, reprit le roi, dis-nous ton nom.

— Aymery. Je suis pauvre autant qu’un pauvre moine ;
J’ai vingt ans, je n’ai point de paille et point d’avoine,
Je sais lire en latin, et je suis bachelier.
Voilà tout, sire. Il plut au sort de m’oublier
Lorsqu’il distribua les fiefs héréditaires.
Deux liards couvriraient fort bien toutes mes terres,
Mais tout le grand ciel bleu n’emplirait pas mon cœur.
J’entrerai dans Narbonne et je serai vainqueur.
Après, je châtierai les railleurs, s’il en reste. »

Charles, plus rayonnant que l’archange céleste,
S’écria : « Tu seras, pour ce propos hautain,
Aymery de Narbonne et comte palatin,
Et l’on te parlera d’une façon civile.
Va, fils ! »
      Le lendemain Aymery prit la ville.

« Aymerillot », Victor Hugo, La Légende des Siècles, 1859.

Là encore, Hugo s’est montré assez fidèle à sa source, une chanson de geste intitulée Aymeri de Narbonne, dont il restitue le début. Remarquons notamment les beaux vers où il nous montre Charlemagne, « Pâle, effrayant, pareil à l’aigle des nuées, / Terrassant du regard son camp épouvanté ». Cette image frappante rend à l’empereur un trait que lui associent toujours les anciennes gestes : un regard fier, terrible, parfois insoutenable. Ainsi Philippe Mousquet, auteur d’une chronique rimée dans laquelle les exploits légendaires de Charles occupent une large place, affirme-t-il :

« E s’ot a nom, ce m’est avis                                     (à mon avis, il eut pour nom)
Pour itant Karles au fier vis                           (Charles au fier visage parce que)
Qu’il eut fiere regardüre. »                            (il avait le regard fier.)

(Chronique rimée de Philippe Mouskés, évêque de Tournay au treizième siècle, publiée pour la première fois avec des préliminaires, un commentaire et des appendices par le Baron de Reiffenberg, Bruxelles, Hayez (Collection de chroniques belges inédites), 2 t., 1836-1845)



Cependant, si Hugo a fait preuve, à certains endroits, d’une belle fidélité à sa source, force nous est d’admettre qu’à d’autres, il lui a infligé des modifications qui tiennent, à vrai dire, du gauchissement idéologique.

Ainsi, il a choisi de traiter sur le mode de l’héroï-comique et du bouffon la scène, digne et grandiose dans la chanson de geste, de l’appel aux barons, la truffant de tournures familière (« ne voudrez-vous pas prendre Narbonne un peu ») et de réflexions triviales (« Ces bons flamands, dit Charle, il faut que cela mange ! »). Hugo jette ainsi le ridicule et le discrédit sur cette troupe de seigneurs féodaux.

Rien de tel dans le poème original, où le traitement de la scène est bien différent. Du côté de la forme, le refus de chaque baron fait l’objet d’une laisse, une de ces strophes de longueur libre, chantées d’un trait, dont les vers sont réunis par une même assonance et éventuellement conclues par un vers orphelin de six syllabes, qui caractérisent le genre de la chanson de geste et contribuent puissamment à sa dimension épique. Du côté du fond, Charles s’adresse à des chevaliers illustres par les exploits que célèbrent de nombreuses chansons, mais âgés, usés par les sept années que la tradition prête à la guerre d’Espagne et qui excèdent largement les quarante jours de la durée de l’ost : en somme, ces hommes aspirent légitimement à revoir leurs foyers, et le trouvère ne semble pas les en blâmer. Voici, à titre d’exemple, une de ces laisses :

« Plains fu li rois de molt fier mautalant,            (le roi était plein d’une terrible colère)
Qant si li faillent si home plus puisant.               (parce que lui faisaient défaut ses vassaux…)
Il en apele Gondebuef l'Alemant :
« Venez avant, franc chevalier vaillant.
Tenez Nerbone, recevez en le gant. »                  (le gant : signe d’investiture féodale)
Qant cil l’oï, n'ot de chanter talant;                     (n’eut pas envie de chanter)
Il li respont hautement en oiant :
« Droiz enperere, merveille dites grant.              (vous dites une chose ahurissante)
Plus a d'un an, par le mien escient,                      (je n’ai pas vu depuis plus d’un an)
Que ge ne vi ne famé ne anfant;                         (ma femme et mon enfant)
Del retorner sui forment désirant,                       (j’ai grand désir de rentrer)
Car en Espangne ai sofert poine grant,               (j’ai beaucoup souffert en Espagne)
Ne me puis mes aidier ne tant ne qant.               (Je suis à bout de ressources)
De toz mes homes n'ai pas de remenant              (De tous mes hommes, il ne m’en reste)
La tierce part, s’en ai le cuer dolant;                   (pas le tiers)
Toz les ont morz Sarrazin et Persant.                  (Sarrasins et Persans les ont tous tués)
Si n'en remeng palefroi n'auferrant                     (il ne me reste ni palefroi ni destrier)
Qui tuit ne soient lassé et recréant.                     (qui ne soient fatigués et sans forces)
Or m'alez ci Nerbone presantant,                        (Et voilà que vous m’offrez Narbonne,)
Dont vos encore n'avez vaillant .I. gant !            (où vous ne possédez rien)
Mes, par l'apostre que quierent peneant,             (par saint Pierre que vont prier les pélerins)
Ja ne l’avrai nul jor de mon vivant.                     (je ne l’aurai jamais de ma vie)
Donez la autre, au maufé la conment !                (je la donne au diable !)
Je la claim tote quite. »

(Aymeri de Narbonne, chanson de geste publiée d'après les manuscrits de Londres et de Paris par Louis Demaison, Paris, Firmin Didot, Société des anciens textes français, 1887, 2 t.)

Mais c’est dans le traitement du personnage d’Aymery que l’on touche à la trahison. Car le héros de la chanson de geste n’a rien de commun avec le pauvre latiniste que nous présente Hugo. Bien au contraire : c’est un jeune chevalier de haute naissance, fils de Hernaud de Beaulande, petit-fils de Garin de Montglane, et cousin germain d’Olivier. Certes, il est « bachelier », mais cela ne signifie pas, comme Hugo essaie de nous le faire croire en nous parlant de latin, qu’il soit titulaire d’un baccalauréat : un bachelier, au moyen âge, est un jeune homme noble qui n’a pas encore reçu de fief. Voici comment la chanson de geste introduit le personnage :

Devant Charlon en est Hernaus venuz ;              (Hernaut est venu devant Charles)
Si l’en apele com hom aperceuz :                        (en homme avisé)
« Droiz enperere, ne soiez esperduz.   
« Ne devez estre de rien si irascuz.                     (Vous n’avez pas de raison d’être si furieux)
« Se cist domajes vos est ore avenuz                  (Malgré la perte)
« De voz barons que vos avez perduz,                (de vos barons (morts à Roncevaux))
« N’estes por ce ne morz ne recreuz :                  (vous n’êtes ni mort ni vaincu)
« Encore est Dex plains de molt granz vertuz,
« Par cui seroiz aidiez et secoruz.
« Se ge ne fasse si vieuz et si chenuz,                (si je n’étais pas si vieux)
« Par moi fust bien cist pais maintenuz ;             (je gouvernerai bien ce pays)
« De vos eusse toz les fiez receuz ;                     (j’en aurai accepté le fief de vous)
« Ja longuement n'en fust li plez tenuz.
« Mes j'ai .I. fil qui fiers est et menbruz ;            (mais j’ai un fils fier et robuste)
« Chevaliers est hardiz et esleuz ;                       (c’est un chevalier hardi et de grande valeur)
« Si fêtes tant que il soit vostre druz.                  (faites en sorte qu’il soit votre ami)
« Je croi en Deu qui el ciel fet vertuz.
« Par lui ert bien li pais maintenuz                      (il gouvernera bien le pays)
Et vers paiens tensez et defanduz.                      (et le défendra contre les païens)
— Dex ! » ce dist Charles, « car fust il or venuz               (s’il était là)
« Onques n'oi si grant Joie. »                                              (je n’aurais jamais été si joyeux)

(Idem)

En faisant du personnage un lettré sans fortune, après avoir ridiculisé les barons, Hugo a entièrement bouleversé le sens de l’épopée, et en lieu et place d’un passage de flambeau entre générations, un père valeureux mais âgé laissant sa place à un jeune fils également valeureux, il nous décrit en somme le triomphe du self made man sur la vieille aristocratie héréditaire, totalement déconsidérée. Aurait-on pu délivrer un tel message au Moyen Âge ?

La question est plus complexe qu’il n’y paraît : on n’a pas attendu la Révolution pour se moquer des nobles, et dès le XIIIème siècle bon nombre de fabliaux les tournent en dérision. Mais en tout état de cause, cette dérision n’aurait pas pu trouver sa place dans la chanson de geste, genre épique par excellence où les valeurs de l’aristocratie guerrière sont au contraire exaltées. Et parmi ces valeurs figure en bonne place l’idée solidement ancrée de l’hérédité des vices et des vertus, qui sous-tend la notion même de noblesse. Dans l’éternel débat sur les rôles de Nature et Culture (on parle alors de Nature et Nourriture, c’est-à-dire éducation) le moyen âge, sans nier complètement le rôle de cette dernière, tranche souvent en faveur de la première. Ainsi dans le Conte du Graal de Chrétien de Troyes, où nous voyons Perceval, s’initiant au maniement des armes après une jeunesse passée à l’écart du monde chevaleresque, se montrer étonnamment doué : étant de haute naissance, il a littéralement la chevalerie dans le sang.

« Lors lo fist li prodom monter           (L’homme de bien le fit monter en selle)
Et cil comança a porter                      (et il commença à manier)
Si a droit la lence et l’escu                 (aussi adroitement la lance et l’écu)
Con s’il aüst toz jorz vescu                (que s’il avait toujours vécu)
En tornoiemanz et en guerres,           (dans les tournois et les guerres)
Et alé par totes les terres
Querant bataille et aventure,
Car il li venoit de Nature                   (car cela lui venait de sa nature)
Et quant Nature li aprant
Et li cuers do tot i entant,                  (et que son cœur s’y applique entièrement)
Ne li puet poine estre grevaigne        (cela ne peut pas lui être difficile)
La ou Nature et cuers se paine.          (puisque sa nature et son cœur s’y efforce)
Par ces .II. si bien lo faisoit               (pour ces deux raisons, il se comportait si bien)
Que au prodome molt plaissoit,         (que l’homme de bien en était ravi)
Si qu’il disoit en son coraige              (et se disait en lui-même)
Que s’il se fust tot son aaige              (que s’il s’était, sa vie durant)
D’armes penez et entremis,                (consacré aux armes à grand peine)
S’an fust il assez bien apris. »            (une telle adresse n’en eût pas moins été remarquable)

(Chrétien de Troyes, Romans, Paris, Librairie Générale Française, 1994.)

Ce passage exprime bien les conceptions qui ont cours à l’époque. Certes, il s’agit ici de fiction, mais nous retrouverons la même idée dans un traité, sous la plume du Catalan Raymond Lulle. Le témoignage de ce dernier, soulignons-le, est du plus haut intérêt, car il est l’un des rares théoriciens de la chevalerie à être lui-même issu de la classe chevaleresque, la plupart étant simplement des clercs. Le texte de Lulle a donc ceci de précieux qu’il nous permet de comprendre comme la noblesse guerrière se représente elle-même son statut et son rôle :

« La haute naissance et la chevalerie conviennent et s’accordent, car le rang n’est pas tout, mais il manifeste l’honneur ancien ; et la chevalerie est l’ordre et la règle qui dure depuis l’origine, au temps où elle commença, jusqu’à maintenant, au temps où nous sommes. Car le rang et la chevalerie s’accordent, si tu fais chevalier un homme qui n’a pas de rang, tu opposes le rang et la chevalerie par ce que tu fais ; et, pour cela, celui qui est fait chevalier s’oppose au rang et à la chevalerie ; et s’il est chevalier en étant opposant, en qui est donc la chevalerie ? »

(Le Livre de l’ordre de la chevalerie, Raymond Lulle, traduction par Bruno Hapel, Guy Trédaniel Editeur, 1990.)

Est-ce à dire qu’il suffit d’être bien né pour être bon chevalier ? Pas toujours, car comme le dit Chrétien de Troyes, il y faut la nature et le cœur : après tout Ganelon, lui-même d’excellent lignage puisqu’il est apparenté à des héros tels qu’Ogier le Danois ou encore Renaud de Montauban, n’en deviendra pas moins un traître. Car ce n’est pas tout que d’être de haute origine : encore n’en faut-il pas démériter, et c’est là la grande crainte de tout chevalier qui se respecte. Alain Chartrier, dans son Quadrilogue invectif, donne à la noblesse quelques exemples à ne pas suivre :

« Piz me fait que les nobles hommes y prennent si peu garde qua a peu se laissent ja les pluseurs couller en l’ordonnance des autres (beaucoup se laissent aller à suivre le mauvais exemple des autres gens), sans difference de meurs ne de voulentez (sans s’en distinguer par les mœurs ni par la volonté), et ne craingnent aucuns encourre male renommee (ne craignent pas d’encourir une mauvaise réputation), contre qui noble cuer doit avoir plus mortelle guerre que contre autres ennemis, et doivent contre les autres celle merche porter que leurs euvres les facent cognoiste des autres (que leurs œuvres les distinguent des autres) et que nul d’eulx en son semblable ne laisse tache de reprouche sans y donner le remede, comme firent les Scipions à Rome quand ils osterent à l’un des hoirs (héritiers) de Scipion l’Africain l’annel (l’anneau) qu’il portoit, ou estoit empraint l’imaige (ou était représentée l’image) du vaillant Scipion, pour ce qu’il ne faisoit pas les euvres de cellui dont il portoit si noble ensaigne. »

( Pauphilet, Albert, Jeux et sapience du Moyen Âge, Paris, Gallimard (Pléiade, 61), 1941 [réimpr.: 1951, 1960, 1987]. )

Notre jeune Aymeri, cependant, ne déméritera pas, et il prendra bel et bien Narbonne, mais ce sera au terme de longues péripéties, et de milliers de vers qui forment la trame de la chanson de geste. Mais il ne saurait être question pour moi de les reproduire tous, et j’invite mes lecteurs désireux d’en découvrir la teneur à se tourner vers « Aymeri de Narbonne, chanson de geste traduite par C. Charcornac, Paris, 1931 ».

Pour finir, je précise, afin d’éviter les procès d’intention, que si j’ai utilisé le mot de trahison pour qualifier la réécriture conduite par Hugo, je n’entends nullement le mot ici dans un sens moral, mais seulement comme l’inverse de ce que, dans le monde des traducteurs et des adaptateurs, on appelle la fidélité. Il est bien évident que la réécriture et l’adaptation de mythes sont des démarches parfaitement légitimes, et déjà nos ancêtres du Moyen Âge ne s’en privaient pas. Le tout est d’avoir du talent, et qui oserait dénier cela au grand Victor ? Cependant il est tout aussi légitime d’avoir à cœur de connaître les sources auxquelles puisent ceux qui s’essayent à ce périlleux exercice. Lire les Gesta Danorum de Saxo Gramaticus permet de mieux mesurer le génie de Shakespeare écrivant Hamlet. Ecouter Wagner ne dispense pas de connaître la Chanson des Nibelungen, et il serait bien malheureux de découvrir James Joyce sans jamais avoir ouvert Homère.