Charlemagne affrontant le Paganisme

Charlemagne affrontant le Paganisme

dimanche 30 décembre 2012

Sone de Nansay

Sone de Nansay n'est pas une chanson de geste. Il s'agit d'un long roman de chevalerie, de la fin du XIIIème siècle. A-t-il donc sa place sur ce blog ? Plus ou moins. Il s'agit d'une de ces oeuvres qui se situent pour ainsi dire à la rencontre du cycle arthurien et du cycle carolingien, entretenant des liens avec l'un comme l'autre. La présence du Graal, et la mention de la légende de Joseph d'Arimathie, gardien du saint vase, lient le roman au monde arthurien, mais c'est à peu près tout. L'action ne se déroule pas dans l'espace mythifié de la Bretagne arthurienne, mais dans un cadre relativement réaliste. Du reste, Sone, le héros du roman, est donné pour l'ancêtre du Chevalier au Cygne, aïeul mythique de Godefroy de Bouillon, et l'oeuvre se rattache donc en cela, ainsi que par certains thèmes, à la Matière de France, et plus particulièrement au cycle de la croisade.

Allons, Sone, c'est décidé : tu as ta place ici. Entre donc.


Sone de Nansay est un roman initiatique, qui nous peint l’irrésistible ascension d'une jeune homme de bon lignage alsacien (Nansay est peut-être bien la ville de Nancy), quoi que cadet de famille, et qui deviendra pourtant empereur, par ses qualités personnelles. C'est une oeuvre optimiste, qui exprime une vision confiante de la vie : confiante en Dieu bien sûr, mais aussi en la capacité de l'homme à faire montre de grandeur. La curiosité, l'appétit de vivre et de connaître, emplissent le roman. Si le monde n'est pas tout, il a bien des choses à offrir, et l'on apprend beaucoup à l'arpenter en tout sens, comme le fera Sone. Du reste, l'éducation du jeune homme a l'ambition d'en faire bien davantage qu'un simple combattant, elle a déjà des côtés rabelaisiens :

"Il avait l'habitude d'épuiser par sa soif d'apprendre quatre maîtres différents ; il voulait savoir toutes les règles des échecs, du trictrac, de l'escrime, de la magie, de la géométrie et il avait l'habitude d'y employer toutes ses 
capacités. Il était passé maître dans l'art du chant dont il connaissait tous les principes ; et personne au monde ne chantait mieux que lui"

Accompli en toutes choses, merveilleusement beau et brave, courtois et généreux, combattant hors-pair, Sone est donc le parfait gentilhomme tel qu'on le conçoit alors. N'étant que cadet de famille, il n'hérite cependant d'aucun fief : son frère aîné, Henri, souffreteux  et chétif, mais plein de sagesse et de bonté, recevra tous les domaines patrimoniaux. L'amitié des deux frères en sera-t-elle envenimée ? Nullement, et leur bonne entente paraît dans des dialogues pleins de tendresse :

"Mon frère, je vous prie - et s'il vous plaît à vous comme à moi - de demeurer avec moi et d'être proclamé seigneur de tout le domaine. Je vous abandonnerai l'héritage, je suis une chétive créature. Sans votre grande valeur, je serais fort peu craint. Mais tant que Dieu vous maintiendra en vie, on craindra mon pouvoir.
      -Mon frère, répond Sone, patientez. Si vous recouvriez la santé, vous épouseriez la fille d'un seigneur, dont vous auriez de beaux enfants. Vous en seriez honoré et appelé parmi les hommes de mérite. Je ne veux pas vous déshériter ; au contraire je voudrais augmenter votre patrimoine. Si vous n'avez pas la taille d'un géant, soyez assez valeureux et sage pour engendrer un grand bonheur ! Vous devez soutenir vos amis. Vous possédez les châteaux et la terre qui font ici votre renommée.
        - Mon frère, reprend Henri, je le sais bien. Mais je n'ai pas en moi assez de force pour gouverner le domaine. Je veux vous le donner par affection." Sone qui aime son frère réplique : "Mon frère, que cette terre soit la vôtre et la mienne ! A vous de dépenser les biens, à moi de les défendre et laissons à présent les choses ainsi, car je n'accepterai pas d'autre accord."

En somme, notre Sone a tout pour être heureux, d'autant que, du fait de son charme naturel, toutes les femmes qui croisent sa route en tombent bien vite amoureuses, sans même qu'il le veuille. Las, il n'a pas beaucoup de chance, car il s'éprend d'une véritable peste, Yde de Donchéry, qui pourtant l'aime en retour mais qui, trop fière pour lui avouer et s'avouer à elle-même ses sentiments, lui rendra la vie impossible. On en vient vite à penser qu'il ferait mieux d'oublier l'acariâtre jeune fille, et de répondre aux sentiments de la belle Odée, fille du roi de Norvège, qui ne soupire que pour lui.

Dans la littérature du moyen-âge, la peinture du sentiment amoureux prend souvent une forme assez conventionnelle. Les trouvères ont élaboré un répertoire de figures de style et de topos, dans lequel ils puisent sans que perce véritablement un lyrisme personnel. Sone de Nansay n'évite pas entièrement cet écueil (s'il s'agit d'un écueil) propre à l'écriture du temps, mais l'expression de l'amour y trouve cependant parfois, il faut le noter, des accents originaux et même émouvants. C'est qu'elle est touchante, cette Odée de Norvège, qui se désespère de voir Sone aimer sa rivale, et qui devient si entreprenante, pour essayer de le gagner, que les bienséances en sont quelque peu égratignées. D'où des conversations comme celle-ci :

"Seigneur, vous avez grand tort, vous qui nous avez fait tant de bien, de ne pas accepter cette récompense, à savoir gouverner notre pays avec ma fille dont vous avez eu tout  ce que vous vouliez.
        -Madame, vous dites vrai, j'ai obtenu ce que je voulais, et si j'avais fait à ma mère autant qu'à elle, je n'aurais certes pas commis de péché. Je prends Dieu à témoin, en souhaitant qu'à ma mort Il m'accorde l'indulgence plénière au terme de ma confession, madame, je ne suis pas un traître et nul mensonge ne sort de ma bouche.
         -Par la foi que je vous dois, rétorque la reine, elle a dit néanmoins à son père que vous l'avez eue totalement et qu'elle ne s'est pas défendue envers vous.
            -Mais, madame, elle ne s'est jamais défendue, car elle n'a jamais subi d'assaut de ma part."

Ce qui est, du reste, parfaitement exact, même si Odée voudrait qu'il en aille autrement. Le personnage de la jeune fille ne manque ni de relief ni d'un certain réalisme : ses cris de rage, lorsqu'elle voit Sone s'en aller offensé par son père, rendent un son juste dans la bouche d'une adolescente amoureuse.

J'ai parlé de la Norvège. C'est que Sone voyage beaucoup, et visite des contrées lointaines et pittoresques : Ecosse, Irlande, Norvège... La description des pays lointains est émaillée de traits marquants, de détails sur la faune locale ou sur les particularités des sites, d'observations de coutumes : notations réalistes, qui nous révèlent la curiosité et la relative érudition de l'auteur. Pour Claude Lachet, le traducteur de l'oeuvre, il s'agit de l'un de nos premiers romans "exotiques". A ce titre, il s'agit d'une curiosité, non dénuée d'intérêt.

Qu'adviendra-t-il de nos amoureux ? Je ne vous en dirai rien. Mais nous ne sommes pas dans Tristan et Iseut, et l'on peut survivre à des peines de coeur. Ici, l'amour n'est pas tragique. Sone de Nansay est le roman d'un époque heureuse. C'est peut-être sa faiblesse, mais il en faut aussi.

Qu'en est-il de la qualité de la traduction ? Il importe de préciser que le texte original est rédigé en octosyllabes. Il s'agit là du vers romanesque par excellence au moyen âge. Sous la plume des bons auteurs, il se fait gracieux et élégant. Un peu grêle pour l'épopée, il se prête bien aux dialogues, aux portraits, à la peinture subtile des sentiments, à l'évocation du merveilleux, aux débats et à la casuistique amoureuse.  Voilà qui tombe bien, car Sone de Nansay ne doit pas son intérêt à ses scènes de combat, nombreuses mais assez plates et quelconques. Ses beautés résident plutôt dans l'analyse des sentiments des personnages, des dialogues attrayants et un art certain de la composition.

Mais, passé à la moulinette de la traduction, le texte devient une prose fade, sans musicalité et pour tout dire sans beauté, à laquelle on ne peut faire qu'un seul éloge : elle est grammaticalement correcte. Claude Lachet n'est pas à blâmer : il n'a fait qu'appliquer les principes qui ont cours aujourd'hui dans la traduction universitaire des textes médiévaux. Sa traduction est simple et colle au plus prêt du sens. Hélas, nous sommes bien loin du charme de la prose poétique de Joseph Bédier, mais c'est désormais la règle. 

Il eût été bon de proposer une édition bilingue, pour permettre tout de même au lecteur moderne de humer de temps à autres le parfum poétique de l'octosyllabe. Ce n'est pas le choix qui a été retenu. Seule la traduction se trouve dans l'ouvrage, et Lachet y annonce qu'il se consacre à la préparation de l'édition, indépendante, du texte original. Dommage.

Si Sone de Nansay n'est pas une oeuvre incontournable du XIIIème siècle, le roman a cependant d'indéniables qualités. Il était grand temps de le rendre accessible au public, et pour cela, le travail de Claude Lachet, par ailleurs estimable médiéviste, doit être salué.

samedi 29 décembre 2012

Tristan et Iseut XIX : La mort

Nous arrivons au terme de notre périple tristanien. Notez que j'ai changé de micro et procédé à quelques réglages, je pense que vous trouverez le son meilleur désormais.




Je signale pour finir que le Tristan et Iseut de Bédier vient d'être réédité, chez Droz. Un classique pareil mérite amplement de figurer dans la bibliothèque de l'honnête homme. C'est par ici.

Eh bien, on ne peut pas dire que cette lecture ait été un franc succès, mais j'ai tout de même l'intention de récidiver, en essayant d'atteindre une meilleure qualité sonore pour le prochain texte. C'est pour bientôt, mais je vais aussi vous proposer quelques billets écrits dans les prochains jours.

samedi 22 décembre 2012

Good king Wenceslas

Bon, les amis, je retourne dans les montagnes pour passer Noël en famille. Je ne sais pas trop si je pourrai bloguer la semaine prochaine, et j'aurai sans doute mieux à faire. Mais je reviendrai avec quelques caisses de livres qui me faisaient défaut, et, je l'espère, en meilleure forme que ces derniers temps.

Je vous laisse en chanson.


Et joyeux Noël !

dimanche 16 décembre 2012

Tristan et Iseut XVII : Dinas de Lidan

Tristan et Iseut XVI : Kaherdin

Tristan et Iseut XV : Iseut aux Blanches Mains

Nous approchons de la fin du roman, et je dois dire que j'en suis le premier soulagé. Poursuivre cette lecture sans recevoir le moindre commentaire en quatorze messages a été une corvée particulièrement décourageante. Je vois bien que c'est un bide, mais faute de toute critique, assassine ou constructive, je ne sais même pas pourquoi. Est-ce la qualité sonore qui est vraiment trop mauvaise ? Le choix de l'oeuvre qui a été malavisé ? L'idée même de proposer une lecture de texte, qui n'a pas plu ? Tout cela à la fois ? Je ne saurai jamais. Autant en emporte le vent. En tout cas, je ne vous cache pas que j'ai hâte d'en finir.


lundi 3 décembre 2012

Tristan et Iseut XIII : La voix du rossignol

Eh bien, je n'ai pas été fort actif sur ce blog dernièrement, mais l'Avent a commencé, c'est la saison des miracles, et peut-être même qu'il est permis d'espérer des billets réguliers ici dans les prochains jours. Enfin, on peut rêver. Je vais au moins tâcher de finir Tristan.

Si seulement je pouvais purger ma vie de toute les futilités qui la polluent, je serais capable, avec le temps ainsi économisé, de tenir trois blogs, d'écrire deux romans de front, d'apprendre une langue et à jouer d'un instrument. Hélas, je n'y arrive pas.


samedi 10 novembre 2012

Saint Taurin en images

Dans mon billet précédent, je vous expliquais que connaître  la légende de saint Taurin est nécessaire à la compréhension des scènes représentées sur sa châsse et sur les vitraux de son église. Laissez-moi maintenant illustrer cette affirmation.


A droite, Taurin sacré évêque

Taurin affronte les trois bêtes diaboliques aux portes d'Evreux.


L'ange touchant la mère de Taurin de la tige de lys

Taurin convertit les Ebroïciens, mettant les diables en fuite.

Taurin affronte les bêtes diaboliques.

La légende de saint Taurin

J’espérais terminer avant aujourd'hui la lecture de Tristan et Iseut, afin de ne pas mélanger plusieurs choses. Je n'y suis pas parvenu. Au fond, ce n'est pas bien grave : il suffit d'utiliser les libellés pour retrouver tout le récit dans l'ordre.

C'est qu'aujourd'hui, apprenez-le, nous célébrons le 1600ème anniversaire de la mort de saint Taurin, premier évêque d'Evreux. Je n'allais pas laisser passer cette occasion de vous raconter sa légende.

La vie de saint Taurin nous est en effet connue par un récit hagiographique médiéval qui n'évite aucun des écueils que le lecteur moderne et rationaliste peut reprocher à ce type de littérature : effets d’exagération,  goût du miracle et du prodige, omniprésence du merveilleux. Pourtant les gens simples de ces époques lointaines trouvaient dans de tels récits de quoi nourrir leur spiritualité. Leur foi était plus naïve que la nôtre, sans doute, mais elle était aussi plus ardente, et jamais je ne la tiendrai pour méprisable. 

Du reste, si à défaut de vous être un aliment spirituel, ce récit vous divertit, je n'aurai pas perdu mon temps. Cette légende possède d'ailleurs un intérêt culturel indéniable, ne serait-ce que parce que sa connaissance est nécessaire à la compréhension des scènes qui sont représentées sur la châsse de saint Taurin, joyau de l'orfèvrerie du XIIIème siècle, et sur les vitraux de son église.

Je vais vous la lire dans la retranscription en français moderne qu'en a donné Amélie Bosquet dans La Normandie romanesque et merveilleuse. L'ouvrage date du XIXème siècle, époque où les savants commençaient à s'intéresser aux légendes et aux traditions populaires, mais sans les considérer encore comme un sujet bien sérieux. Nous étions loin de Dumézil ! Par conséquent, que ce soit pour se faire pardonner d'écrire sur un sujet frivole en affichant de la distance par rapport à lui, ou parce que vraiment elle éprouve un peu de dédain à l'égard de sa matière, Amélie Bosquet à semé son ouvrage de pointes railleuses et de critiques méprisantes. Je ne partage aucun de ses jugements de valeur, mais cela ne m’empêchera pas de les relire fidèlement :


Voici en prime le PDF de l'ouvrage de Bosquet :


Et si cette présentation vieillotte vous rebute, ou si vous voulez offrir, sachez que le contenu de l'ouvrage a été repris dans une réédition moderne réarrangée que voici :




dimanche 4 novembre 2012

Tristan et Iseut II : Le Morholt d'Irlande

Petit soucis au lancement de l'enregistrement. Il fallait entendre : "Quand Tristan y entra..."


Tristan et Iseut I : Les Enfances de Tristan

Il fallait bien commencer par quelque chose. La plupart de mes livres étant actuellement à l'autre bout de la France, le choix était cependant restreint. A quel texte m'attaquer ? Aspremont ? Il faudra bien que je le fasse un jour, mais j'ai l'impression de m'enliser dans ce texte interminable, et pour tout vous dire je crois que j'ai besoin de le laisser un peu de côté. La Chanson de Roland ? C'est le plus beau fleuron de notre littérature épique. Un chef d'oeuvre que j'aime et que je vénère. Autant dire qu'il m'intimide, et que je me crois l'impérieux devoir de lui rendre justice. Par conséquent, j'aimerais être un peu mieux rôdé avant de l'aborder. Les Enfances Ogier ? C'est une chanson magnifique, mais qui ne constitue pas une très bonne porte d'entrée dans notre cycle épique. On peut en dire autant de Doon de la Roche.

Eh bien, ce sera le Tristan et Iseut rajeuni par Joseph Bédier. Donc un texte en français moderne, ce qui pour commencer, sera plus simple pour tout le monde.

Embarquez, mauvaise troupe !


mercredi 31 octobre 2012

Les lys de France aux Andelys

Ce n'est pas parce que j'explore laborieusement les possibilités de l'audio que je vais interrompre toute autre publication. J'aimerais vous faire part d'une petite trouvaille, que j'ai faite cet été, et qui démontre bien qu'on apprend toute sa vie.

Au Moyen Âge, les armoiries de la Maison de France, d'azur à trois fleurs de lys d'or, sont généralement regardées comme infiniment plus précieuses que les autres blasons, et même comme sacrées. On leur attribue une origine céleste, et l'on s'imagine que c'est à Clovis lui-même qu'elles furent données par Dieu, au commencement de la dynastie. C'est de cette croyance que rend compte la fameuse ballade de Charles d'Orléans que j'ai déjà citée :

« Souviengne toy comment voult ordonner              (comment Dieu voulus)
Que criasses Montjoye, par liesse,                             (Que tu cries « Montjoie ! »)
Et qu’en escu d’azur deusses porter
Trois fleurs de lis d’or, et pour hardiesse
Fermer en toy, t’envoya sa Haultesse,
L’auriflamme, qui t’a fait seigneurir                         (seigneurir : dominer)
Tes ennemis ; ne metz en oubliance
Tels dons haultains, dont lui pleut t’enrichir,    (ces dons précieux dont il lui plut de t’enrichir)
Trescrestien, franc royaume de France ! »

Il existe deux principales versions du don des armes à Clovis, et toutes deux sont en rapport avec sa conversion. 

Selon l'une, représentée notamment par la chanson de geste de La belle Hélène de Constantinople et par La Geste de Liège de Jean d'Outremeuse, c'est pendant la bataille de Tobliac que le roi franc, invoquant le dieu de son épouse Clotilde alors qu'il est au bord de la défaite, reçoit l'aide divine sous la forme du blason sacré et obtient grâce à lui la victoire. 

Une autre version, publiée par Anne Lombard-Jourdan dans son livre Fleurs de lys et oriflamme, fait intervenir un saint religieux, l'ermite de Joyenval, qui, inspiré par Dieu, substitue les lys aux armoiries païennes de Clovis avant que celui-ci ne dispute un périlleux combat singulier : le roi triomphe grâce au blason miraculeux d'un adversaire plus puissant, et se convertit. 

Les armes de France ont été interprétées de diverses manières, par exemple comme un symbole de la Trinité (trois lys) ou comme un symbole marial (Marie est le lys de la vallée, cette fleur est traditionnellement liée à l'idée de virginité) mais toujours comme un emblème éminemment chrétien.

Toutefois, lorsque je suis entré, en redescendant de Château Gaillard, dans la collégiale Notre-Dame des Andelys, j'étais loin de me douter que j'allais y trouver une troisième version, de moi inconnue, représentée sur un ensemble de vitraux du XVIème siècle.




Comme vous pouvez le voir sur cette verrière retraçant la vie de Clovis et de Sainte Clotilde, ici c'est lors du baptême du roi que les armoiries lui sont offertes : la colombe du Saint-Esprit les lui apporte en même temps que la Sainte Ampoule, dont on utilisait le Chrême pour sacrer les rois.

Cette version ne bouleverse évidemment pas le symbolisme des armes de France, mais elle a son intérêt. En fait, elle renforce même la sacralité du blason en faisant de lui une véritable regalia au même titre que l'Ampoule, indissociable du baptême de Clovis. Du reste, l'écu est ici apporté par l'Esprit Saint lui-même, alors qu'il était plus modestement porté par un ange dans les autres versions de la légende. Quoi qu'il en soit, l'épisode, dans ses différentes variantes, illustre bien la vocation chrétienne qu'on prêtait alors à la France et à ses rois.

Quant à la collégiale des Andelys, la forte présence de sainte Clotilde en ses murs s'explique par le fait qu'elle fut construite sur les ruines d'une abbaye fondée en 511 par la reine. Une tradition rapporte que Clotilde attribua à une fontaine des Andelys (aujourd'hui la Fontaine Saint-Clotilde) des propriétés miraculeuses, pour renouveler les forces des ouvriers qui travaillaient à bâtir le sanctuaire.




La collégiale possède d'autres trésors que les oeuvres exaltant la sainte et son époux. On y trouve de nombreux vitraux tous plus magnifiques les uns que les autres, et un remarquable groupe sculpté représentant la mise au tombeau :






Si vous passez par les Andelys, ne ratez surtout pas la collégiale !

dimanche 28 octobre 2012

Aspremont, lecture 3


Le passage lu correspond à ce que j'ai traité dans ce billet. Notez que je vous lis une ancienne édition d'Aspremont, libre de droit et disponible en ligne, mais basée sur un autre manuscrit que celui utilisé par Suard, d'où des différences de détail.

Soit dit en passant, je ne serais pas contre un retour de la part de ceux qui auront écouté.

vendredi 26 octobre 2012

Où l'on passe à l'audio

J'ai entrepris de faire la lecture de la chanson d'Aspremont. J'avais commencé à ajouter le son à mes anciens billets sur le sujet, mais je crois qu'il va être plus simple d'en créer de nouveaux pour la suite, éventuellement en recopiant le contenu des anciens, ou en renvoyant vers eux, car j'ai toujours trouvé que les copier-coller sur blogger produisaient des effets bizarres (texte qui grossit ou rapetisse sans raison et sans qu'on puisse le corriger, etc...).

Les deux premières parties sont dans les billets précédents. La suite incessamment.

Ceci étant dit, il va falloir faire quelque chose pour la qualité de ces enregistrements. J'en suis presque à crier dans mon salon, pour n'obtenir qu'un misérable filet de voix, à peine plus audible que le grésillement permanent qui l'accompagne. Il doit être possible de faire mieux.

Aspremont (2) : Balant accusé


Balant rejoint sans encombre l'armée sarrasine en Calabre, au delà d'Aspremont (le massif bien réel de l'Aspromonte). Mettant pied à terre, il trouve son seigneur Agoulant trônant son un pin, entouré de son baronnage. Questionné sur le déroulement de son ambassade, le chevalier, sincère, ne peut que décrire en termes admiratifs Charlemagne et sa cour :

Coronez fu et possez en estal.          (il siégeait couronné sur un trône)
Souz ciel n'a home, s'il l'esgarde par mal,     (aucun homme sous le ciel ne pourrait subir un regard hostile de lui)
Jamais ait joie en cest siecle mortal.         (et connaître la joie en ce monde éphémère)
Desor toz pules est li siens  general,         (son peuple l'emporte sur tous les autres)
Si come or fins sor cuivre et sor metal.     (comme l'or fin l'emporte sur le cuivre)
Par moi te mande il o son seneschal          (il te mande par moi que lui et son sénéchal)
Dedenz .i. mois penra ici estal ;            (dresseront le camp ici avant un mois passé)
Se il te trueve de gent a par igal,          (s'il te trouve avec un parti égal de gens)
Seürs puez estre d'un dolerous jornal.     (tu peux être sûr de vivre une cruelle journée)

Cette réponse n'est pas du goût des Sarrasins. Le roi Trïamodès suggère que le messager s'est laissé acheter par l'or de Charlemagne, ce à quoi le preux répond avec une fureur indignée, proposant de défendre son honneur par les armes. Au roi Moÿsant, gonfalonnier de Galafre, qui le questionne au sujet des intentions de Charlemagne, Balant répond avec une hauteur dédaigneuse, avant de planter là les barons pour aller se restaurer après son voyage, assez cavalièrement.

En son absence, les barons daubent sur son compte, l'accusant de trahison. Mais voici revenir Balant, dans de nouveaux habits, après son repas, et le voyant de retour, les médisants se taisent. Cependant, Agoulant lui-même prend en charge l'accusation, blâmant durement son vassal : n'a-t-il pas nourri Balant en sa maison depuis l'enfance ? Ne l'a-t-il pas adoubé ? N'a-t-il pas fait de lui un roi (car, nous l'apprenons ici, tel est le titre de notre vaillant sarrasin) ? Comment Balant a-t-il pu être aussi déloyal et ingrat ? Le bon chevalier réplique vigoureusement : il a toujours été loyal, a toujours bien servi son seigneur dans de rudes combats. Pourtant il laisse échapper une allusion à l'estime que lui inspire Charlemagne, en forme d'aveu de Chimène :

Ne Charlemaigne n'aim je mie ancor tant     (je n'aime pas encore assez Charlemagne)
Que ja me voie an Damedeu creant,        (pour croire au Seigneur Dieu)
Que que je face des ici en avant.               (quoi que je fasse à l'avenir)

Cette réponse n'apaise pas les Sarrasins. Trïamodès et le roi Salatiel renouvellent les accusations de trahison. Mais Balant s'en défend, rappelle des félonies passées commises par ses accusateurs et dévoile les raisons de leur haine à Agoulant :

Trïamodès, le fil au roi Anti,
Qant il vus fu an grant besoing failliz,        (vous a fait défaut en votre plus grand besoin)
Guerpi vus ont e le pere e le fiz,             (père et fils vous abandonnèrent)
Onques n'oï bien si fustes d'aus saisiz :     (je n'ai eu de cesse de vous les remettre prisonnier)
Por ce suis je dou linage haï.           (c'est pour cela que leur lignage me hait)

Enfin Eaumont, le fils d'Agoulant, chevalier plein de vaillance, et Gorhant, le sénéchal du grand roi, prennent la parole pour défendre Balant dont ils connaissent la loyauté et les bons services, et font taire les calomniateurs, malgré l'intervention hostile d'Ector fils de Lampal. Mais la résolution de combattre d'Agoulant et des siens n'est nullement entamée.

Commentaire

Les scènes de conseil sont un topos de l'épopée carolingienne, comme elles l'étaient déjà, on s'en souvient, chez Homère. Traditionnellement, les conseils sont dépeints dans la grande salle d'un palais, ou comme ici, sous un arbre. Ces palabres donnent un bon exemple des haines lignagères, qui sont souvent le moteur de l'action épique et qui suscitaient de très réelles guerres féodales.

Observons que Balant, bien que toujours loyal aux siens, donne de nouveaux indices de sa conversion intérieure. Quant à Eaumont, il se distingue par sa droiture de la foule mesquine des barons, révélant déjà un caractère d'envergure héroïque.

Soulignons au passage la vertu quasi-surnaturelle que semble posséder le regard de Charlemagne d'après Balant : n'est-il pas capable de priver pour toujours de joie ceux qu'il toise de manière hostile ? On retrouve ici la tradition du regard terrible de Charlemagne, dont se souvenait encore Victor Hugo, qui décrit l'empereur « Pâle, effrayant, pareil à l’aigle des nuées, / Terrassant du regard son camp épouvanté ».


Aspremont (1) : L'ambassade de Balant (avec lecture)


Notre chanson débute à la Pentecôte, durant laquelle l'empereur Charles tient une cour magnifique. Il a rassemblé autour de lui un aréopage de barons, parmi lesquels se trouvent le pape et Naymes, le sage duc de Bavière, fidèle compagnon et conseiller avisé de l'empereur :

Tel conseiller n'orent onques li Franc ;          (Les Francs n'eurent jamais pareil conseiller)
Il n'aloit mie les barons empirant,          (il ne portait pas préjudice aux barons)
Ne ne donna conseil petit ne grand       (ni ne donnait de conseils)
Por coi proudome deserité fussant,       (dont les hommes de bien...)
Les veves fames ne li petit anfant.          (les veuves ou les orphelins fussent déshérités)
Que vos iroie plus l'estoire aloignant ?   (Pourquoi allonger mon récit ?)
Charles apparut qu'il iert de conseil grant,    (Il apparut à Charles qu'il était de bon conseil)
Car honorez an fu an son vivant.         (car il gagna toute sa vie de l'honneur à les suivre)

Naymes met la fête à profit pour donner à l'empereur des conseils de bonne politique : il lui recommande la largesse envers les pauvres et les chevaliers, par laquelle il s'entourera de guerriers loyaux et gagnera l'amour de Dieu, et le met en garde contre les flatteurs. Charles répond à ces bons avis par un éloge au fidèle duc :

Naymes, dit il, benoiez soiez tu !         (bénis sois-tu)
Li tuens consaus m'a grant mestier eü     (tes conseils m'ont beaucoup servi)
As cox ferir dou bon branc d'acier nu.    (lors des combats où l'on frappe de l'épée)
De devant moi t'ai lonc tens conneü,      (je t'ai souvent vu devant moi dans la bataille)
Tuit recovrrient antor le vostre escu.     (tous s'abritaient auprès de votre écu)


Pour remercier Naymes et lui témoigner sa confiance, Charles lui abandonne les clefs de son trésor, le chargeant de faire des dons magnifiques aux chevalier démunis. L'archevêque de Reims, Turpin, le prêtre-guerrier, témoin de la scène, n'hésite pas à faire au pape l'éloge des valeurs de la classe chevaleresque, qui se bat pour protéger la terre : il est donc légitime que le clergé lui ouvre sa bourse. Les fastueux présents pleuvent sur des chevaliers réjouis, qui protestent de leur loyauté et de leur désir de combattre pour la Chrétienté. 

Mais au milieu de cette liesse paraît un personnage, porteur de mauvaises nouvelles. C'est un sarrasin, un beau jeune homme monté sur un cheval fourbu, dont la haute mine indique assez le chevalier de rare mérite :

En mi la salle li vallez dessendié.       (le jeune homme descendit au milieu de la salle)
Blont ot le poil, menuement trecié ;     (il avait la chevelure blonde, dont les fines tresses)
Sor ses espaules l'ot par derriers couchié,      (répandues sur ses épaules)
Si q'an ses hanches sont les flotes rengié.      (tombaient jusqu'à ses hanches)
Gros ot les iaulz, le vis apert et lié,          (il avait les yeux grands, le visage ouvert et joyeux)
Par les costez ot le cors bien dougié,      (les flancs sveltes)
Droite ot la jambe et bien taillé le pié,     (la jambe droite et le pied bien fait)
Bien li avint l'esperon c'ot chaucié.        (ses éperons lui allaient bien)
Pou trovisiez home mialz atirié :         (vous trouveriez peu d'hommes mieux habillés)
D'une robe iert bien vestuz, ce sachiez,     (il portait une belle robe)
Et remest sangles ou bliaut camoisié         (et par dessus un bliaut ajouré)
Qu'il ot ou dos d'ambedeus pars trenchié.    (fendu des deux côtés)
Desceint le branc au pont d'or antaillié         (il détache son épée au pommeau d'or ciselé)
Et tint son gant an son poing amploié ;      (et tient dans sa main son gant plié)

Ce fringant inconnu, en guise de salut, appelle les faveurs de Mahomet sur son roi Agoulant et les siens, et sa malédiction sur Charles et ses vassaux. Il est venu en ambassadeur hostile, porteur de sommation et de menace. Car il y a, comme chacun sait, trois parties au monde : l'Europe, l'Afrique et l'Asie. Agoulant possède l'Afrique, la plus vaste de ces terres, et on lui a prédit qu'il devait se rendre maître des deux autres. Aussi exige-t-il la soumission et l'apostasie de Charles.

L'abbé Fromer, auquel on a remis la lettre d'Agoulant pour qu'il la lise, en est empêché par les larmes de consternation et de crainte, car le roi païen a déjà envahi la Calabre. Turpin blâme violemment sa faiblesse de caractère, et l'abbé s'excuse en faisant remarquer qu'un roi ne devrait jamais prendre un homme d'Eglise pour conseiller politique : qu'il ne fasse appel à un prêtre que comme confesseur et conseiller spirituel.

L'archevêque de Reims lit ensuite la lettre, dont la teneur concorde avec les arrogants propos de Balant, le messager sarrasin. Celui-ci se comporte avec une morgue si insultante que Charles manque de perdre son calme : il faut l'intervention du sage Naymes pour empêcher l'empereur de passer outre l'inviolabilité des messagers. Charles réplique aux insolentes menaces par une réponse altière et belliqueuse :

Dist l'emperere : "Il ment, li lecheor !        (lecheor : lécheur, c'est à dire vaurien, débauché)
Di ton seignor sanz nul contreditor        (sans que nul ne s'y oppose)
Qu'ainz .iiii. mois m'avra d'ui an cest jor.     (que je l'affronterai d'ici à quatre mois)
En Aspremont porterai l'oriflor ;       (je porterai l'oriflamme à Aspremont)
Tant com Dex gart mon cors et ma vigor,     (tant que Dieu gardera mon corps et ma force...)
N'avrai je ja nul naturel seignor !"       (je n'aurai pas de suzerain)

Naymes répond aux insultes et aux offenses de Balant par la plus parfaite courtoisie, et lui fait même présent  de chevaux et d'un riche manteau. Les deux hommes s'entretiennent pendant le repas de la cour, et Balant, à son corps défendant, ne peut qu'admirer la noblesse de Charles et la valeur des barons qui l'entourent : déjà, il pressent la défaite de son maître. Le duc de Bavière héberge pour la nuit le messager, conquis pas tant de grandeur d'âme. Pendant toute la nuit, Naymes et Balant discutent encore, mais cette fois de théologie : le Bavarois expose au païen les fondements de la foi chrétienne. Lorsque Balant quitte la cour le lendemain pour aller rejoindre ceux qui l'ont envoyé, c'est à contrecoeur : seule la crainte de passer pour déloyal le retient de rester et de demander le baptême.

Commentaires :

Les scènes d'ambassade sont un des motifs habituels des chansons de geste. La loi du genre, et aussi sans doute les réalités du temps dans une certaine mesure, veulent que les messagers soient altiers, voire insultants, d'autant plus qu'ils portent généralement des défis et des menaces. Ils peuvent donc susciter la colère du destinataire du message. C'est pourquoi la fonction d'ambassadeur est très dangereuse : plusieurs personnages d'épopées y perdent la vie, et on se souvient que c'est (au moins en partie) parce qu'il a été désigné par lui comme messager auprès du roi Marsile (qui a déjà fait périr deux ambassadeurs) que Ganelon décide de trahir Roland.

Notons le motif du salut : saluer quelqu'un, étymologiquement, c'est lui souhaiter le Salut au sens religieux du terme, et c'est ce qu'est supposé faire un messager animé d'intentions amicales. Dans la chanson de geste, lorsqu'un messager est hostile, il le révèle en général immédiatement en appelant la protection divine sur les siens et la malédiction sur celui auprès duquel il accomplit l'ambassade. Les seuls messagers à la parole affable sont donc, soit des amis, soit de cauteleux félons.

Naymes et Turpin, personnages notables de cet épisode, sont des cadres récurrents et importants de la matière de France. Un peu comme Sagremor ou Keu dans le cycle arthurien, ils sont aujourd'hui bien oubliés du grand public car ils sont rarement des personnages de premier plan, mais ils apparaissent dans énormément de chansons, quoique souvent dans des rôles secondaires, et au Moyen Âge, nul n'ignorait leurs noms.

dimanche 21 octobre 2012

La flemme, tout simplement

Des semaines se sont écoulées depuis mon dernier billet. Je pourrais me chercher des excuses, vous raconter que j'ai été ballotté à droite et à gauche, que j'ai quitté un emploi, raté un concours, retrouvé un emploi, eu deux accidents de voitures... Tout cela est parfaitement exact mais, si l'on attendait de n'avoir aucune contrariété et de jouir d'une parfaite sérénité pour bloguer, on ne bloguerait que dans son cercueil. 

La véritable raison de mon silence est probablement à chercher d'avantage du côté d'une épouvantable flemme et d'une lassitude diffuse. Je n'arrive tout simplement plus à retrouver l'envie de bloguer. Envie qui reviendra certainement, qui revient déjà m'effleurer de temps à autres, mais il faut se rendre à l'évidence : les séries de billets ne me réussissent pas. Avez-vous remarqué comme je cale souvent avant d'atteindre le troisième ? Je ferais mieux de me cantonner à des sujets pouvant tenir en un seul message.

Dans l'espoir que passer au format audio m'aiderait à reprendre du poil de la bête, j'ai essayé de me renseigner sur ce qu'il me fallait acquérir pour réaliser des enregistrements. Un vendeur aimable m'a orienté vers le logiciel Audacity. Je l'ai téléchargé sans problème, mais pour enregistrer en format mp3, il semble qu'il soit nécessaire de télécharger un fichier en plus, appelé "lame_enc.dll", fichier apparemment susceptible d'endommager mon ordinateur, à en croire le message d'alarme qui s'affiche lorsque j'essaie. N'étant pas vraiment compétent dans le domaine informatique, j'ai sagement décidé de ne rien faire en attendant. En attendant quoi ? Je n'en ai aucune idée.

Quoiqu'il en soit, je ne vais ni saborder le navire, ni faire mes adieux, je réalimenterai probablement ce blog un jour

mardi 9 octobre 2012

Saint Denis

Aujourd'hui, nous étions la Saint-Denis, fête du saint tutélaire de la France et de ses rois, patron de la basilique qui fut nécropole royale et gardien de l'enseigne sacrée qu'était l'oriflamme. Saint Denis est, de très loin, le saint le plus invoqué dans les chansons de geste, à la seule exception de la Vierge Marie. Je vous renvoie à sa légende, rapportée par Jacques de Voragine. Il sera très nécessaire que j'y revienne, le sujet méritant d'être approfondi. En attendant, quelques photos de la basilique :










jeudi 27 septembre 2012

Roland est chaste, et Olivier l'est moins (2)

A la réputation de chasteté de Roland, on m'objectera son rôle dans les épopées italiennes de la Renaissance. Il est vrai que dans l'Orlando Innamorato de Boiardo, le paladin s'éprend si violemment de la belle sarrasine Angélique, princesse du Cathay, qu'il en néglige ses devoirs envers Charlemagne. Et dans l'Orlando Furioso de l'Arioste, continuation du texte précédent, Roland est si affecté de voir la belle lui préférer un autre qu'il en devient fou.

Il convient néanmoins de resituer ces textes à la place qui est la leur dans la Matière de France. Il s'agit d'épopées tardives, au moins partiellement parodiques dans leurs intentions, composées alors que le genre de la chanson de geste a épuisé sa vitalité et qu'on ne le prend plus vraiment au sérieux. Boiardo et l'Arioste jouent avec la tradition en aval de laquelle ils écrivent, et s'amusent à en détourner les codes. Il nous faut garder cela en tête, sous peine de nous trouver semblables aux jeunes enfants qui rient devant Shrek parce que l'ogre vert rote et pète, mais ne remarquent absolument pas le détournement des motifs de contes de fée, parce qu'ils n'ont jamais vu ou lu de contes de fée au premier degré.

Si Roland se trouve ainsi ridiculisé par l'amour, ce n'est pas en dépit de sa réputation de chasteté mais à cause d'elle. Nos auteurs l'ont délibérément choisi dans ce rôle pour en tirer un effet comique, de la même manière que le Lai d'Aristote nous présente le philosophe chevauché par une femme, parce que cette histoire est bien plus drôle lorsqu'elle s'applique à un vieux sage plein de dignité. Boiardo et l'Arioste aiment à jouer avec la réputation de leurs personnages pour décevoir les attentes de leur public. 

Ainsi l'Orlando Innamorato s'ouvre par des joutes à la cour de Charlemagne, au cours desquels un terrible guerrier païen (en l'absence de Roland, de Renaud et de plusieurs autres des principaux paladins) terrasse l'un après l'autre les chevaliers de France. Vient le tour d'Astolphe (c'est à dire Estout, "le fou" en français) et chacun, à commencer par Charlemagne, s'attend à le voir vaincu, car on sait bien que ce fanfaron farfelu, même s'il se débrouille correctement au coeur de la mêlée, perd à chaque fois qu'il livre un combat singulier. Stupeur ! Astolphe l'emporte ! C'est qu'à l'insu de tous et même à la sienne, il s'est trouvé muni d'une lance magique. De la même manière, Renaut de Montauban, chevalier réputé en Italie pour son goût des femmes, sera rendu inaccessible à l'amour par les eaux d'une fontaine enchantée. Quant à l'Arioste, il nous montrera Astolphe, le fol Estout, investi d'une soudaine sagesse après un voyage fabuleux jusqu'au paradis terrestre.

Ainsi, la violente passion de Roland est un jeu avec la tradition qui nous le présente, selon les mots de Gaston Paris, comme un héros qui "aime avec une chaste profondeur, sans laisser l'amour prendre trop de place dans son âme". Encore reste-t-il quelque chose de ce caractère même dans le détournement parodique de nos joyeux Italiens. Car somme toute, Roland ne possédera pas plus Angélique qu'il ne consomme de mariage avec Aude. Pourtant l'occasion lui en est offerte, puisqu'il escorte longuement la princesse sarrasine sans autre compagnie, mais il ne la touche pas, en dépit du désir qui le consume. Il la respecte, alors même que le personnage n'est pas vraiment respectable : Angélique est une "allumeuse", envoyée pour séduire les chevaliers de France afin d'affaiblir la Chrétienté. Elle va jusqu'à masser Roland nu dans son bain, sans pour autant vouloir s'offrir à lui. Evidemment, d'un point de vue chrétien, ne pas abuser de la jeune fille alors qu'il le pourrait est pour Roland la bonne attitude, mais l'Orlando Innamorato est un texte tout profane, fort éloigné de l'inspiration religieuse des origines du genre, et ce comportement n'est pas valorisé par Boiardo. Il n'y voit pas la réserve digne d'éloge d'un saint, mais plutôt la naïveté ridicule d'un grand dadais trop timide, et fait de Roland un objet de plaisanterie. Le dénouement de la blague étant bien sûr de voir, sous la plume de l'Arioste, Roland devenu fou pour n'avoir pas su assouvir son désir, lorsque le prestigieux paladin se voit préférer le godelureau Medor, jouvenceau sans valeur guerrière, si insignifiant que son nom est devenu un nom de chien.

Angélique et Medor, par Bartholomeus Spranger.
Arriverai-je enfin à vous parler d'Olivier ? Ma tendance à la digression m'entraînera-t-elle encore loin ? La réponse bientôt, mais pas forcément demain.

mercredi 26 septembre 2012

Roland est chaste, et Olivier l'est moins (1)

Un vers célèbre de la Chanson de Roland résume les traits de caractère les plus saillants attribués respectivement à Roland et à son "compain" Olivier :

"Rollans est prous e Oliver est sage" (v. 1093)

Le trait essentiel de Roland serait donc la prouesse, et celui d'Olivier la sagesse, une lecture que le déroulement de la chanson semble confirmer, de sorte que Gaston Paris, dans son Histoire poétique de Charlemagne, a pu écrire :

"Au premier plan des héros nous distinguons surtout Roland et Olivier. Leur caractère est heureusement nuancé de manière à ce qu'ils se fassent ressortir sans se nuire : Roland est preux, et Olivier est sage. Roland, on le sent, a les prédilections de la poésie; il représente admirablement la vraie valeur française, qui va jusqu'à la témérité, et arrache la sympathie passionnée tout en méritant le blâme. Il est pieux, dévoué à son souverain et à la France, chef aimé des soldats, ami fidèle, loyal et inaccessible au mensonge ; il aime avec une chaste profondeur, sans laisser prendre à l'amour trop de place dans son âme. Mais avec toutes ses vertus il est pénétré jusqu'à l'excès du besoin de la gloire et de ce sentiment nouveau qu'on appelle l’honneur ; il porte très-haut la conscience et même l’orgueil de sa valeur individuelle; sa fierté va jusqu'à l'arrogance, son indépendance parfois jusqu'à la hauteur : ce trait caractéristique persistera dans l'épopée française tout entière. Olivier, dessiné avec moins de netteté, tempère par la prudence et la modération les mêmes qualités que Roland. Entre eux règne l'amitié la plus intime et la plus tendre, trait qui répond à la fois au génie français et à l'idée de cette épopée, qui exigeait l'union entre les héros. Cette amitié d'ailleurs repose sur l'institution germanique, et plus tard romane, du compagnonnage ou fraternité d'armes."

Cette analyse est globalement exacte. Mais Olivier n'est-il vraiment, pour le dire crûment, que le faire-valoir raisonnable et un peu terne de Roland ? Dans la Chanson de Roland, sans doute. Mais la tradition épique a doté le personnage d'autres traits, que Gaston Paris n'a pas discernés, et qui pourtant ont influencé profondément la conception que l'on se faisait de lui, et jusqu'à son iconographie.

Ainsi, au portail du dôme de Vérone, où Roland et Olivier sont tous deux représentés, le premier, armé de pied en cap, affiche une mine martiale : Durendal en main, il est le guerrier de la foi par excellence, le parangon de prouesse. Son allure contraste vivement avec celle d'Olivier, qui apparaît comme un élégant gentilhomme en costume de cour, à la moustache fine et soignée, portant pour toutes armes un écu et un bâton. Je n'ai pas pu en trouver de meilleur image que la reconstitution hasardeuse ci-dessous, qui prête à Olivier un fléau d'arme, alors que la sculpture ne possède ni chaîne ni boule à pointe et évoque davantage un bâton de connétable, voire une baguette d'officier de cour :


Pour Rita Lejeune et Jacques Stiennon, auteurs de La Légende de Roland dans l'art du Moyen Âge, cette représentation étonnante est conforme à "la réputation courtoise et même galante du bel Olivier".

Car au Moyen Âge, autant ou plus que pour sa sagesse, Olivier est réputé pour être, disons, d'amoureuse complexion. Il est fort sensible à la beauté des femmes, on lui attribue de bonnes fortunes, et il laisse même dans son sillage un ou deux bâtards qui deviendront de brillants chevaliers. Ce caractère galant se reflète jusque sur les armoiries traditionnelles d'Olivier : alors que Roland arbore un emblème de courage, d'or au lion de gueules, son ami porte sur son écu un visage de demoiselle, qui renvoie évidemment à l'amour et aux valeurs de la courtoisie.

Il convient d'observer que ces éléments accusent le contraste entre lui et Roland. Car Roland, comme le note Gaston Paris, est chaste. L'épopée de langue d'oïl ne lui connaît qu'un amour : celui qu'il porte à sa fiancée, la belle Aude. Dans le Girart de Vienne, il s'éprend si violemment d'elle qu'il tente de l'enlever, mais lorsque à la fin de son duel contre Olivier, un ange vient ordonner aux deux futurs amis de dépenser plutôt leur énérgie à combattre les païens, Roland revient à de plus pieux sentiments. Il se fiance à la belle Aude, mais remet le mariage à plus tard, lorsque les païens auront été vaincus. Il repousse ainsi les noces, non seulement pendant les sept années que la tradition prête à la campagne d'Espagne, mais aussi pendant les ans qui s'écoulent entre la fin de la guerre contre Girart et l'entrée en Espagne, période de temps durant laquelle l'épopée lui attribue de nombreuses aventures. Si bien qu'il mourra avant de connaître sa bien-aimée au sens biblique.

Les épopées franco-italiennes, puis italiennes, ont amplifié cette donnée, allant jusqu'à faire prêter à Roland une sorte de voeu de ne pas épouser Aude avant d'avoir reconquis la terre de saint Jacques (cf L'Entrée d'Espagne, édition par Antoine Thomas, 1913). Nous sommes ici en présence d'un des éléments les plus étonnants, pour nos esprits modernes, de la spiritualité médiévale : le prix accordé à la chasteté, même dans le mariage où la sexualité n'est pas peccamineuse. 

Roland ne commettrait aucune faute en épousant Aude, mais il préfère s'en détourner pour se consacrer à une sainte cause, un peu comme certains couples de l'époque faisaient voeu de chasteté et conservaient leur virginité dans le mariage, l'un des plus fameux exemples étant, du moins à ce que rapporte la tradition hagiographique, le roi d'Angleterre saint Edouard le Confesseur, qui mourut sans héritier. 

Cette abstinence est valorisée, perçue comme méritoire, et particulièrement recommandable pour un croisé, combattant pour la cause de Dieu. De la même manière, Orendel, le héros d'une épopée dont on trouve des traces et des versions dans toute l'ère germanique (et dont le nom, soit dit en passant, a inspiré l'Eärendil de Tolkien) s'abstient de relations sexuelles avec sa femme avant d'aller combattre les païens. A l'inverse, certains revers subis en terre sainte par les croisés étaient interprétés comme des châtiments pour s'être vautré dans la fornication.

Mais comment cette réputation de chasteté de Roland se concilie-t-elle avec le rôle d'amoureux que lui donnent l'Orlando Innamorato et l'Orlando furioso ? Et sur quoi repose la réputation de galanterie d'Olivier ?

Pour le savoir, rendez-vous demain.

mardi 25 septembre 2012

Baphomet, ou l'étrange destinée d'un dieu fictif

Revenons un instant sur l'un de ces noms de dieux sarrasins dont je viens de vous entretenir : Baffumet, ainsi le désignent les textes de langue d'oïl. Voilà qui ne vous évoque peut-être pas grand-chose, mais si je vous dis qu'en langue d'oc, il était appelé Baffomet ou Bafomet, et que certains textes, latins notamment, adoptent la graphie plus pédante, mais ne modifiant rien à la prononciation, de Baphomet, peut-être cela vous rappellera-t-il quelque chose.

"Baphomet" est un nom lié au procès des Templiers, accusés entre autres griefs d'avoir vénéré des idoles païennes. En fait, ce dont on les accusait, c'était de s'être convertis à l'Islam, à la religion sarrasine telle qu'on se la représentait alors, c'est à dire très imparfaitement. On leur reprochait donc d'adorer Bafomet comme on aurait pu les accuser d'adorer Tervagant, Sorape ou Baratron : ce n'était qu'un nom parmi d'autres, parmi ceux que l'imagination occidentale prêtait pour déités aux sarrasins. 

Tout au plus Bafomet, probable altération du nom de Mahomet, pouvait-il donner une impression de véracité un peu plus forte que d'autres. Les croisés eux-même, qui pour avoir approché les sarrasins en chair et en os, ne connaissaient pas forcément mieux leurs croyances, parlent de Baphomet dans les écrits qu'ils nous ont laissés comme d'un dieu vénéré par leurs ennemis.

Les Templiers et les fautes dont on les accusait furent recouverts par les brumes de l'oubli, jusqu'au XIXème siècle où on les en tira. Les chercheurs d'alors, intrigués par le nom de Baphomet et ne reconnaissant plus celui d'un dieu fictif de chansons de geste, s'interrogèrent doctement et très sérieusement sur ce qu'avaient pu être les croyances des Templiers. D'autres s'interrogèrent moins doctement. Il s'est formé autour des Templiers un véritable mythe posthume, dont le grand public est friand, et qui fait vendre du papier. Régine Pernoud ironisait à juste titre sur cette littérature, écume frivole de l'histoire, qui glose sur "le trésor des cathares et le secret des templiers, quand ce n'est pas le trésor des templiers et le secret des cathares".

On a donc dit et écrit tout et n'importe quoi sur ce pauvre Baphomet. On a voulu voir en lui, non pas une divinité d'un islam mal compris, mais une figure occulte, voire satanique, objet d'un culte sectaire et secret. On en a fait des représentations rocambolesques :

Aujourd'hui, Baphomet, entièrement détaché du contexte qui l'a vu naître, vit sa vie, devenu mythe, légende tenace, et il continue à faire vendre non seulement du papier, mais aussi des jeux vidéo :


Il n'en demandait peut-être pas tant, mais que voulez-vous ? Ce sont les canulars que parfois nous joue l'Histoire.

lundi 24 septembre 2012

Mahomet, Apolin, Tervagant et les autres

Le Répertoire des noms propres de personnes et de lieux cité dans les chansons de geste françaises et les oeuvres étrangères dérivées, d'André Moisan, est une oeuvre colossale en cinq volumes, dont à vrai dire je ne saurais vraiment recommander la lecture puisqu'il ne s'agit que d'un gigantesque index, couvrant l'intégralité des textes épiques disponibles à la date de sa parution, en 1986. Pour le chercheur, il s'agit cependant d'une ressource extrêmement utile. Y jeter un oeil peut aussi s'avérer intéressant pour le simple curieux, car Moisan ne s'est pas contenté de répertorier tous les noms propres de toutes les chansons de geste, en indiquant tous les textes où ils apparaissent et à quels vers ils sont cités : il a également groupé ces noms propres en appendice, composé différentes listes, dressé les arbres généalogiques des principaux lignages de l'épopée.

Ainsi, nous trouverons sous sa plume la liste des dignités païennes, c'est-à-dire des différents titres nobiliaires que l'épopée prête aux seigneurs sarrasins :

"Algalife, Almansor, Altumajor, Amirant, Amulaine, Amurafle, Amustant, Aubigant, Aupatris, Soudan."

On le voit, la variété de la titulature des païens n'a rien à envier à celle de la noblesse française. Elle pose d'ailleurs d'épineuses difficultés au traducteur, car la plupart de ces termes n'ont pas d'équivalent en français moderne. L'algalife est le calife, l'amirant est l'émir, le soudan est le sultan (Alexandre Dumas écrivait encore "soudan"), mais les autres termes sont à peu près impossibles à traduire. Certains proviennent de noms propres ou de surnoms, réinterprétés comme des titres par les Occidentaux, comme Almansor. L'origine de certains autres nous échappe. Le traducteur est donc réduit à choisir entre répéter platement les termes d'émir et de sultan, utiliser des mots devenus incompréhensibles, ou se servir de titres absent des textes pour en restituer la variété, basculant ainsi dans la belle infidèle.

Mais il est une liste plus passionnante sur laquelle je voudrais attirer votre attention, à savoir celle des dieux païens (on se souvient que les sarrasins, confondus avec des païens, sont polythéistes dans l'épopée : je n'y reviens pas). Cette liste va s'avérer très instructive :

"Agrapart, Apolin, Baffumet, Bagot, Balsinant, Barabas, Baratron, Barré, Baufumé, Belgibus, Cahu, Caïn, Capalu, Fabur, Finement, Jason, Jovencel, Jupiter, Lucifier, Loridres, Luciabel, Lucifer, Macabré, Mahomet, Marmouzet, Mars, Noiron, Pilate, Platon, Pluton, Quaïdas, Satanas, Sorape, Tartarin, Tervagant, Ysoré"

Si nous analysons ces listes, nous nous apercevons que nous y trouvons :

-Un seul nom renvoyant à l'Islam véritable, Mahomet. Il est cependant l'un des plus fréquemment cités.

-Un nom, Tervagant, qui renvoie peut-être à une ancienne divinité gauloise. Lui aussi est très souvent cité. On pourrait lui associer Capalu, le Cath Paluc de la tradition galloise, monstre issu de la mythologie celtique.

-Plusieurs noms tirés de la mythologie classique : Apolin, Jason, Jupiter, Mars et Pluton. De tous ces noms, seuls Apolin (qui est peut-être Apollon) et Jupiter sont cités fréquemment et perçus comme des divinités païennes importantes. Les autres n'apparaissent que de temps à autres dans les discours des sarrasins, principalement dans de brèves invocations.

-Un autre  groupe se compose de figures bibliques négatives, de noms de démons et de persécuteurs des chrétiens : Barabas, Belgibus ( c'est à dire Belzébuth), Caïn, Lucifer et ses variantes Lucifier et Luciabel, Noiron (c'est à dire Néron) et Pilate. Il faudrait aussi y ajouter Apolin si, comme l'estime le médiéviste Ian Short, il s'agit d'Apollyon et nom pas d'Apollon. 

Ces noms assimilent les divinités du paganisme aux forces de l'enfer, une idée bien répandue au moyen-âge. D'ailleurs, la chose nous apparaîtra avec plus d'évidence si nous jetons un oeil à la liste des noms de diables dressée par Moisan, car nous y retrouverons certains noms de la liste des dieux qui, pour un lecteur moderne, n'ont pas de connotations diaboliques, mais en avaient alors :

"Anges (mauvais), Antechrist, Barré, Belgibus, Belial, Berit, Brugier, Cahu, Caïfas, Caïn, Califers, diable(s), Ebron, Estuelaarz, Flachiras, Getas, Gruiant, Hérode, Jerluim, Janun, Locifal, Loquifer, Luciabel, Lucifer, Maufés, Minos, Nicomacus, Noiron, Norandin, Pilate, Roenarz, Satanas, Tabardin."

Nous reconnaissons encore dans cette liste des noms mythologiques ou antiques (Minos, Nicomacus) et de nouvelles figures bibliques négatives (Caïfas, c'est à dire  Caïphe, Hérode...). Surtout, on constate que tous les noms indiqués en gras sont communs aux deux listes. Si l'on ajoute à cela le fait que Loquifer est un nom de guerrier sarrasin, et que les diables interviennent souvent dans le cours du récit pour prêter main forte aux païens, la cause est entendue : les dieux des païens sont des démons.

-Les noms restant sont difficiles à grouper. Certains sont simplement inquiétants (Macabré) ou bizarres (Sorape), d'autres évoquent plus ou moins vaguement l'antiquité (PlatonQuaïdas). Marmouzet et Agrapart sont des noms de luitons (des êtres surnaturels) et de personnages païens monstrueux ; Agrapart est aussi le nom d'un diable dans certains mystères (les pièces de théâtre religieux du moyen âge). D'autres (Baffumet, Baufumé) peuvent être des altérations du nom de Mahomet.

De tous ces noms, seuls ceux de Mahomet, Jupiter, Apolin et Tervagant apparaissent de manière constante. Eux seuls sont perçus par l'épopée comme des divinités majeures des sarrasins. Eux seuls se voient représentés par de gigantesques idoles d'or et de pierres précieuses, qui font l'objet d'âpres combats et sont généralement détruites par les Chrétiens. Ce sont les quatre dieux de La Mecque.

Arrêtons-nous un moment pour considérer le cas d'Apolin. Il y a une hésitation sur la manière de l’interpréter : est-il le dieu greco-romain ou le démon biblique Apollyon? Ce n'est certes pas moi qui me permettrait de trancher. Les savants sont divisés sur la question et différents arguments existent. Pour Ian Short, auteur de la plus récente édition de la chanson de Roland, il s'agit d'Apollyon, et la chose n'a rien d'invraisemblable, tant il est vrai que la Bible était le livre de chevet des clercs du Moyen Âge. Mais Anne Lombard-Jourdain reconnaît Apollon dans cette divinité, et propose aussi de bons arguments. Du reste, certains textes tardifs comme le Roman de Guillaume d'Orange (XVème siècle) remplacent Apolin par Apollo.

Alors non, certes, je ne trancherai pas. Une remarque, toutefois : un quatuor constitué de Mahomet, Jupiter, Tervagant et Apollyon serait un merveilleux symbole des différentes sources auxquelles ont puisé nos poètes pour façonner ces êtres composites qui sont les sarrasins littéraires, à la fois :
-historiquement musulmans, 
-païens héritiers de Rome, 
-influencés par la mythologie celtique, 
-descendants littéraires des Philistins et de Goliath placés sous la coupe du Malin.
Ce serait presque trop beau.

mardi 18 septembre 2012

Lumière sur chanson-de-geste.com

En attendant mon hasardeux retour de vacances bloguesques et la reprise d'activité du site, je ne vais pas vous laisser complètement le bec dans l'eau. Il existe quelques autres sites internet offrant des ressources sur la Matière de France. Je vais vous les présenter.

Tout d'abord, parlons de http://www.chanson-de-geste.com/.

Il s'agit bien évidement d'un site consacré à la chanson de geste. Il m'a été utile plusieurs fois à l'époque où, dilettante balbutiant, je cherchais à explorer la geste carolingienne sans bien m'y retrouver dans le dédale des textes. 

Le site propose la liste (presque) exhaustive des chansons de geste par ordre alphabétique, mais également un classement des textes en fonction du cycle auquel ils appartiennent, un glossaire et plusieurs autres ressources que je vous laisse découvrir.

Plusieurs parties du site sont encore en construction, et les mises à jour n'y sont malheureusement pas fréquentes. Je présume que l'auteur du site connaît les mêmes problèmes de découragement que moi. Il m'arrive de me demander si, derrière ce lieu dont la construction laisse transparaître une connaissance approfondie de ce sujet méconnu, se cache un des savants qui travaillent sur la chanson de geste dans le cadre universitaire. Qui que soit le webmestre, il m'a beaucoup aidé, et je l'en remercie.