mardi 20 décembre 2011

Promenade rolandienne en Dauphiné (2/2) : la Tour sans Venin

Poursuivant notre promenade dauphinoise, il nous faut monter le long de la route à flanc de montagne qui serpente au-dessus de la commune de Seyssinet. Elle finira par nous conduire auprès des derniers vestiges d’une fortification médiévale : la Tour sans Venin. Il s’agit d’une des sept merveilles du Dauphiné, et si ses pierres ne sont pas sans une certaine beauté poétique, force nous est d’admettre que nous sommes loin des jardins suspendus de Babylone :


Pourquoi ce nom étrange, me demanderez-vous ? On ne sait trop. D’aucuns supposent que la tour a pu porter jadis le nom de Saint-Vérin, c’est-à-dire San-Vérin en patois dauphinois : à partir de là, on n’aurait guère eu de mal à arriver au nom de Tour sans Venin.

Que cette version soit ou non la bonne, l’imagination populaire n’allait pas laisser passer une si belle occasion de proposer une explication de son cru : elle a donc doté le site de la mystérieuse propriété de repousser les serpents, et de rendre leur venin inopérant. Elle a également associé à la tour quelques légendes locales, dont certaines concernent le personnage de Roland. Laissons Eric Tasset, spécialiste des châteaux dauphinois, nous narrer l’une d’entre elles :

« A l’annonce de l’arrivée d’une armée franque dans les Alpes, les sarrasins se retranchèrent dans les villes et châteaux qui étaient tombés entre leurs mains quelques décennies plus tôt. Roland, qui dirigeait cette armée, choisit de commencer par libérer l’ancienne ville allobroge de Grenoble. Mais les vieilles murailles romaines de la ville, hérissées de tours à intervalles réguliers, n’avaient pas trop souffert des précédents sièges, et les occupants musulmans n’eurent aucun mal à repousser les premiers assauts francs.
            Le neveu de Charlemagne savait que le siège serait long et certainement fort coûteux en vies humaines. Soucieux du confort de ses soldats, il commença par édifier un vaste camp de toile entouré d’une solide palissade, dans les prairies au sud de Grenoble. Puis il fit garder jour et nuit les portes de la ville assiégée, afin d’interdire à quiconque d’entrer et de sortir, pour affamer au plus vite la garnison adverse et hâter leur capitulation.
            Malheureusement, les semaines passèrent sans que le moral des défenseurs ne semblât le moins du monde affecté par la situation. Au contraire, les sarrasins raillaient fréquemment les soldats francs qui effectuaient leur tour de garde à l’entrée de la ville, et leur jetaient de la nourriture depuis le sommet des murailles, comme ils l’auraient fait pour nourrir des cochons sauvages. Roland commençait à s’inquiéter du découragement qui gagnait ses soldats, lorsqu’une douloureuse mésaventure lui donna enfin les clefs de la victoire.
            C’était la septième semaine de siège et le neveu de Charlemagne venait d’arriver dans le village de Seyssins, au bord de la rivière Dragon, où il comptait se procurer du ravitaillement. En descendant de cheval, il posa malencontreusement le pied sur une énorme vipère qui le mordit cruellement au mollet. Le comte franc la coupa en deux d’un coup de son épée Durendal, avant de s’effondrer, terrassé par la douleur. Il perdit connaissance et commença à délirer, en proie à une fièvre foudroyante. Ses soldats, impuissants, le considéraient déjà comme mort, lorsqu’une vieille femme leur indiqua le moyen de le sauver : il fallait l’emmener sur une colline des environs, dominée par les ruines d’une ancienne forteresse romaine. La terre de l’endroit possédait la curieuse propriété de faire fuir les bêtes venimeuses et de soigner les morsures provoquées par ces créatures. Le problème, c’est que l’endroit était tenu par les sarrasins, qui logeaient dans une grotte voisine. […]

            Les chevaliers francs remercièrent la villageoise puis galopèrent sans perdre un instant en direction de la colline, qui demeurait leur dernier espoir. Les sarrasins les virent arriver et les criblèrent de flèches, mais sans parvenir à briser l’élan des cavaliers. Les Francs tirèrent leurs épées et tombèrent comme la foudre au milieu des mécréants, dont ils firent un grand massacre. Bientôt, il ne resta plus un sarrasin en vie et les chevaliers descendirent Roland du cheval sur lequel ils l’avaient solidement attaché. Le comte agonisait, chacun de ses souffles paraissant bien être le dernier. Ils le portèrent au sommet de la colline et, en arrivant au milieu des vestiges romains, assistèrent au plus incroyable des prodiges : le venin, qui avait contaminé tout le corps de Roland, ressortait de lui-même par les deux incisions de son mollet. Le poison, mélangé aux humeurs et au sang, gouttait dans l’herbe où il se vaporisait en nuages grésillants, comme si la terre avait été le vin d’une marmite chauffée à blanc. Pourtant, en y posant la main, on constatait que le sol n’était pas plus chaud qu’ailleurs. La vieille paysanne n’avait pas menti, un enchantement opérait sur cette étrange colline. Et il venait de sauver la vie du neveu de Charlemagne, qui rouvrait déjà les yeux. Un peu de rose était revenu à ses joues et il respirait plus librement. On lui explique ce qu’il faisait ici et soudain, le puissant guerrier éclata d’un rire tonitruant. Ses chevaliers se regardèrent avec inquiétude. Ce venin aurait-il affecté sa raison ? Mais non, Roland les rassura en leur expliquant qu’il venait, en les écoutant, d’imaginer le stratagème qui allait leur permettre de prendre la ville de Grenoble sans coup férir ! Ses soldats l’écoutèrent exposer son plan de bataille et chacun se chargea ensuite d’organiser les préparatifs, gagnés par l’exaltation de leur chef.
            Le lendemain, l’attaque commença aux premières clartés de l’aube. Une demi-douzaine d’hommes projetèrent à l’aide de frondes des sacs en toile par-dessus les murs de la ville, tout autour de la porte Jovia (au niveau de la future place Grenette). Les sacs, en tombant au sommet des remparts, s’ouvrirent et libérèrent les centaines de vipères que les soldats francs associés aux villageois des environs avaient capturées la veille. Les sentinelles ennemies, terrorisées par cette pluie de serpents, s’empressèrent de déserter les murailles qu’elles laissèrent sans protection. Les Francs se ruèrent aussitôt sur la porte et tandis que certains dressaient des échelles contre le mur d’enceinte, d’autres grimpaient et envahissaient le rempart. Les serpents se détournaient d’eux en sifflant de frayeur, car les assaillants avaient pris la précaution de remplir leurs bottes de terre prélevée sur la colline du fort romain. Les nouveaux venus s’empressèrent d’ouvrir en grand les lourds battants de la porte Jovia et la chevalerie franque, avec à sa tête le preux Roland, s’engouffra dans Grenoble, épée au clair.
            C’est ainsi que le comte Roland libéra la première cité alpine.
            Sa première décision, en tant que prince de la ville de Grenoble, fut d’ordonner l’érection d’une haute tour à la place des ruines romaines où il avait eu la vie sauve, destinée à surveiller la vallée et à prévenir une nouvelle incursion des sarrasins. Et bien entendu, il appela son nouveau donjon… la Tour sans Venin ! » 

(Les plus belles légendes de l’histoire du Dauphiné, Eric Tasset, Editions de Belledonne, 2000)

Ainsi s’achève notre périple dauphinois. En admirant les vestiges de cette tour dont la légende attribue la construction au plus fameux héros de notre épopée, le promeneur pourra méditer sur les graves et sages paroles de Samuel Johnson dans son Voyage dans les Hébrides : « C’est un sort peu enviable que celui de l’homme dont le patriotisme ne se fortifie pas dans la plaine de Marathon ou dont la piété ne s’enflamme pas parmi les ruines de Ion. »

6 commentaires:

  1. Je suis sûre que le succès que me vaudra cette "Tour sans Venin" auprès de mes amis grenoblois sera aussi grand que celui que m'a valu "La légende des Trois Pucelles" !
    Je vous souhaite, ainsi qu'à vos lecteurs, un très bon Noël, en vous disant à bientôt pour lire encore de vos somptueuses histoires.

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  2. Légende ? C'est vite dit ! Cette histoire me paraît tout à fait véridique et rationnelle.

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  3. Ah! l'heureux temps où l'on pouvait faire du carpaccio de Sarrasin matin, midi et soir, et en retirer par surcroit une gloire éternelle. Nostalgie...
    Pour le coup des vipères, c'est pas mal pensé, mais s'il avait mieux connu les Sarrasins Roland aurait pu se contenter de les bombarder de côtelettes de porc. Ceci dit, ça aurait été gâché.

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  4. C'eût été dommage.

    Pour la petite histoire, la grotte dont parle la légende existe bel et bien, c'est une caverne de vastes dimensions qui se trouve à courte distance de la tour. Les locaux l'ont appelée "Grotte des Sarrasins", et on y a trouvé des traces d'occupation pendant le néolitique.

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  5. Des sarrasins dans des grottes du néolithique ?
    Alors, c'était bien vrai que ce sont eux qui ont créé la France !
    Il ne leur reste plus qu'à la détruire et la boucle est bouclée.

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  6. Il ne faut pas perdre de vue que "Sarrasin" fut un terme générique à l'application très large. Que les musulmans aient été confondus avec des population préchrétiennes n'a rien de très étonnant. Dans un sens, ce sont donc bien les Sarrasins qui ont créé la France, puisque Clovis était sarrasin. Quand à l'avenir, je vous trouve bien pessimiste. N'auriez-vous pas foi dans le rêve métissé d'un éternel futur ? ;)

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