Charlemagne affrontant le Paganisme

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mercredi 14 décembre 2011

Promenade rolandienne en Dauphiné (1/2) : la légende des Trois Pucelles

Aujourd’hui, c’est à une promenade presque bucolique que je vous convie, en mon Dauphiné natal. Non que nous nous éloignions de la Matière de France, bien au contraire. Car il convient de savoir que l’épopée carolingienne, qui a connu un succès phénoménal à travers les contrées de langue d’oïl et d’oc et même bien au-delà, a donné naissance, en de multiples endroits, à des légendes, des traditions populaires et des contes étiologiques expliquant les particularités du paysage. Certains de ces récits ont eu la chance de croiser la route d’auteurs de talent, et sont parvenus jusqu’à nous sous la forme de poèmes grandioses. D’autres ne se laissent deviner que par des toponymes, tels que les nombreux « pas de Roland » que l’on peut découvrir en notre beau pays, les récits associés à ces noms pouvant être oubliés. Nous ne saurons bien sûr jamais combien de ces histoires se sont tout simplement perdues, périssant avec le dernier vieillard qui en gardait souvenance. Mais un certain nombre de ces légendes auront eu la chance, avant la mort de la tradition orale, d’être recueillies et couchées par écrit, par l’un ou l’autre des folkloristes et collecteurs qui ont parcouru les campagnes afin de préserver de tels souvenirs.

C’est à la découverte de quelques-unes de ces légendes que je vais vous entraîner, en vous conduisant aux sites auxquels ils se rattachent. Tout d’abord, tournons notre regard vers le Moucherotte qui, au sud de Grenoble, domine fièrement l’agglomération. Au pied de ce chaînon altier, nous distinguons un groupe de rochers aux formes remarquables. Il s’agit des Trois Pucelles qui, comme les trois mousquetaires, sont quatre : l’un de ces rochers, étant moins visible que les autres qui le dissimulent, s’est vu omis du compte.



Ecoutons donc Paul Berret nous relater à sa manière l’histoire de ces augustes pierres :

« Toutes quatre étaient les filles du Sire de Naves, suzerain du plateau de Saint-Nizier et de tout le versant du Vercors qui regarde Grenoble.
            Quand on est, comme était le Sire de Naves, un seigneur puissant, campé dans un château-fort inaccessible et habitué à voir plier toutes les volontés devant la sienne, on croit difficilement à la défaite et à l’invasion. Cependant un jour arriva où, avec leurs turbans ornés d’escarboucles, leurs casques damasquinés et leurs cimeterres à poignées d’or, les chefs arabes éperonnèrent leurs chevaux noirs jusque dans la vallée du Grésivaudan.
            Je ne sais si la réputation de vaillance du Sire de Naves les intimida, mais l’on conte qu’ils tentèrent d’entrer en pourparlers avec lui et lui firent des offres magnifiques pour obtenir son aide : le Sire de Naves renvoya dédaigneusement les émissaires.
            Les musulmans, offensés, jurèrent de se venger. Dans une escalade furieuse, ils montèrent jusqu’au château-fort ; ils envahirent les fossés, brisèrent la herse fermée et se croyaient déjà maîtres de la place quand le pont-levis s’abaissa : le sire de Naves, à la tête de ses valets, fit une si vigoureuse sortie que les assaillants taillés en pièces reculèrent en débandade.
            Cependant, profitant du pont-levis abaissé, quelques-uns avaient osé pénétrer dans le château, s’étaient emparés des quatre filles du sieur de Naves et, à la faveur du tumulte et du désordre de la bataille, s’étaient enfuis avec leur proie.
            L’émir tenait sa vengeance.
            La colère et le désespoir du Sire de Naves ne connurent point de bornes : il restait impuissant et prisonnier dans son château cerné. Les païens étaient maîtres de Grenoble, de la plaine et de la montagne.
            Or voici qu’un matin retentit dans la vallée le son du cor de Roland et qu’on vit s’avancer les bannières déployées de ses hommes d’armes. Devant Roland les païens épouvantés s’éparpillèrent et disparurent comme un nuage de sauterelles en Tripolitaine.
            Le sire de Naves alla se jeter au pied du neveu de Charlemagne et lui conta l’abominable rapt.
            « Bien, dit Roland ; vive Dieu ! les mécréants le paieront cher ».
            Puis, tirant Durandal au clair et donnant de l’éperon à sa jument Babiéca, il se lança à la poursuite des Sarrazins…
            Il ramena les quatre pucelles ; les trois aînées chevauchant à ses côtés sur des haquenées blanches, et l’autre, frêle enfant de seize ans, devant lui, sur sa selle.
            Et il advint que toutes quatre aimèrent d’un inexorable amour Roland leur sauveur.
            Celle que Roland avait ramenée sur Babiéca se crut aimée et en fit l’aveu à son père, et le Sire de Naves l’offrit pour épouse à Roland.
            « A Dieu ne plaise, répondit le preux, qu’il soit dit en France que j’ai trahi l’amour de ma mie, la belle Aude ! »
            … Et piquant des deux, Roland disparut le lond des rives d’Isère où l’on n’entendit plus que dans le lointain et pour une dernière fois, le son du cor qui se mourait comme une plainte d’adieu.
            … Et les quatre pucelles pleurèrent des larmes intarissables ; elles pleurèrent des jours, des nuits, des semaines, des mois, des années ; elles languirent, elles dépérirent et quelques jours après la mort du Sire de Naves, on ne les retrouva plus.
            Mais, sous la clarté lunaire, dans la nuit sombre on aperçut se dresser, sur la montagne, au-dessus du plateau de Saint-Nizier, trois formes voilées, trois fantômes de pierre, trois mortes d’amour qui prisonnières dans le roc pleurent éternellement sous le firmament le secret de leur martyre, cependant que cachées par elles, la plus jeune se dérobe aux yeux dans son intime et discrète désespérance.
            Songez qu’elle fut, cette ardente et timide adolescente, prise dans les bras de Roland, qu’elle fut emportée sur sa selle, et qu’elle entendit près du sien, battre le cœur du chevalier. Son cœur virginal s’était ouvert à l’amour ingénument et dans un immense espoir de bonheur.
            Peut-être entra-t-il dans l’âme de ses sœurs beaucoup d’orgueil blessé par l’ambition déçue. Celle-là du moins garde pieusement un souvenir sacré et c’est la raison pour laquelle elle se dérobe aux yeux, afin de mieux rêver, dans sa pudeur de vierge, à la douceur d’un geste qu’elle prit pour une caresse d’amour. »

(Sous le signe des Dauphins, contes et légendes du Dauphiné, Paul Berret, Editions des régionalismes, 2008-2010. (Réédition d’un recueil initialement paru en 1937))

4 commentaires:

  1. C'est une très jolie histoire, bien qu'on ait un peu de mal, connaissant les Sarrazins comme on les connaît, d'imaginer qu'"Il ramena les quatre pucelles", pucelles.

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  2. Ah, ça... C'était une gageure, sans doute, et le sort que les pirates sarrasins de mon précédent billet réservaient à la pauvre Hélène est assez clair. Mais les Sarrasins de nos épopées ne sont pas des méchants de série américaine. Certains sont de vrais monstres, épouvantablement cruels, félons et dépravés, certes, mais d'autres sont parfois courtois, chevaleresques, voire sympathiques. Somme toute, ce sont des dupes, que nos textes présentent plus ou moins explicitement comme étant sous la coupe des diables qui les abusent. Il arrive même que certains finissent par échapper à cette emprise. J'ai d'ailleurs bien l'intention de consacrer un futur billet à ce thème des païens vertueux.

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  3. Passez un joyeux Noël et continuez toute l'année à nous régaler avec le rappel d'une lointaine époque où l'on pouvait repousser les sarrasins.

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