Charlemagne affrontant le Paganisme

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jeudi 8 décembre 2011

Le credo épique

En ce 8 décembre, fête mariale s’il en est, un billet de circonstance s’imposait : la Vierge Marie est un personnage bien trop important, dans la culture et la littérature médiévale, pour ne pas vous en dire un mot. Encore fallait-il trouver un sujet en rapport à la fois avec Marie et avec les thèmes de ce blog. A vrai dire, ce ne fut pas bien difficile : je vais vous proposer la lecture d’un exemple rare de credo épique marial.

Mais tout d’abord, me demanderez-vous, qu’est-ce que le « credo épique » ? Il s’agit d’un motif littéraire, également appelé « prière du plus grand péril », extrêmement fréquent dans nos chansons de gestes, dans lequel un personnage, généralement un chevalier chrétien en péril, invoque l’aide de Dieu, selon une structure nettement codifiée : après une apostrophe à la divinité, le personnage énumère un certain nombre des faits accomplis par Dieu. Cette énumération est variable, le poète étant libre de placer dans la bouche de son héros, l’évocation d’épisodes le touchant particulièrement ou se rapportant particulièrement bien à la situation, empruntés à l’Ancien comme au Nouveau Testament, voire à des légendes apocryphes : ainsi le miracle de Longin, retrouvant la vue après avoir porté à ses yeux le sang du Christ, coulant sur le bois de sa lance, est-il souvent mentionné. Au terme de ce rappel des prodiges du Seigneur, le personnage enchaîne par une formule imposée, acte de foi en raison duquel on parle de credo épique, « si com c’est voirs » ou « si com j’i crois » (aussi vrai que cela est vrai, aussi vrai que je crois en cela) et termine par sa requête, exposant ce qu’il attend de Dieu : en somme, il s’agit, après avoir exalté l’omnipotence divine, de demander à Dieu de se montrer à la hauteur de ses exploits passés, en protégeant son serviteur.

La Prise d’Orange nous en fournit un bel exemple. Nous y retrouvons le vaillant Guillaume, héros de nombreuses chansons : ce dernier s’est introduit, sous un déguisement, dans la ville d’Orange tenue par les Sarrasins. L’émir Aragon, ne l’ayant pas reconnu, lui fait part du vif désir qu’il aurait de le faire périr, et Guillaume, comprenant qu’il se trouve dans un terrible danger, en appelle à Dieu :

« Glorïeus Sire, qui formas tote gent
Et de la Virge fus nez en Belleant
Quant li troi roi vos aloient querant
Et en la croiz vos penerent tirant,
Et de la lance fus feruz enz el flanc
-Ce fist Longis qui estoit non veant,
Que sanc et eve l’en vint as poinz corant,
Tert a ses eulz, si ot alumement-
Si com c’est voirs que ge vois devisant,
Gardez noz cors de mort et de torment,
Ne nos ocïent Sarrazin et Persant. »

(La prise d'Orange, chanson de geste (fin XIIe-début XIIIe siècle). Édition bilingue. Texte établi, traduction, présentation et notes par Claude Lachet, Paris, Champion (Champion Classiques. Moyen Âge, 31), 2010)

Dans les chansons de geste anciennes, la prière du plus grand péril est toujours adressée à Dieu en personne, mais dans les textes plus tardifs, on commence à la voir dirigée vers la Sainte Vierge. L’extrait que je vais maintenant vous proposer en donne un exemple intéressant : l’oraison commence par l’invocation traditionnelle à Dieu, mais finit par se transformer en prière à la Vierge. Il n’est pas sans intérêt de souligner que la locutrice de cette prière est une femme : il s’agit de la princesse Hélène de Constantinople qui, ayant fui, telle Peau d’Âne, la demeure d’un père aux intentions incestueuses, est tombée, après avoir pris la mer, aux mains de pirates sarrasins. Comme le chef de ces pirates veut la violer, elle en appelle à la protection céleste :

« Adont se va Elaine a deux genous getter,
Et encontre le chiel a prins a regarder ;
La prent une orison le belle a regarder ;
En disant : « Sires, Peres, qu’Adam vosis former,
Et Eve, se moullier de se coste jeter,
Puis leur vausis, biau sire, otroier et donner
Ton paradis terrestre orent a gouvrener,
Mes un tout seul pommier leur vausis deveer ;
Li Anemis d’infer en vault Eve tempter,
Tant qu’elle fist Adam de che fruit avaler.
Lors, pour che fruit mengier, les couvint definer,
Et perdre leur richesse et prendre a labourer,
Et aprés leur defin dedens infer aller ;
Et yaux et leur lignies avoies fait dampner :
.LII.c. ans laissas infer peupler,
De le lignie Adam dïable possesser.
Adont vaux de pité en amour concorder
Tant que feïs cha jus une vierge creer,
Purë et saintefie, et sy noble estorer,
Qu’o chief de .XIII. ans ot elle a gouvrener
Ton corps et te poissanche, et feïs saluer
Par l’angle Gabriel qui ly dist sans cesser :
« Ave, dame degrache ou il n’a qu’amender,
En toy descendera chieux qui fist chiel et mer. »
Vierge, quant oïs l’angle telle raison conter,
Douchement respondis, con sage sans amer :
« Anchelle suy a Dieu, se poeult sans commander
De moy faire tout che qui le poeut agreer,
Et je voeul consentirche qu’il voeult acorder. »
Vierge, digne plaisans, en che digne parler,
Te vault Sains Esperis par grace esluminer,
Et vault dedens tes flans le saint temple fonder,
La ou ly fieux de Dieu vault .IX. mois reposer ;
Char et sanc prist en toy, sans nature apeler.
De che se poeult nature bien subgite clamer,
Quant sans luy pot en toy uns vrais hons figurer.
Vrais hons, vrais Dieux, vrais fieux vault en ton corps regner
.IX. mois, puis en vausis sans haire delivrer,
Mais puis en os grant grief et grant mal a porter,
Quant ten doux fieux roial veïs en crois pener,
Et de trois claus les puins et les piés clauer ;
La ly veïs le chief d’espines couronner,
Et de puans aysil le veïs abruver,
D’une lanche veïs le sien coté fraper,
Sicques de luy couvint l’iaue et le sang couler,
Dont li pierre fendi, terre prist a croler.
Ly oiseil en laissierent a chel heure a voler,
Et le temps qui fu biaux en print a decliner.
Vierge, la te couvint tant de maulx endurer
C’uns sains en se legende le nous tesmongne o cler,
Quë on ne scet li quelz ot le plus a porter
Ou Jhesus qui moroit pour vie recouvrer,
Ou toy qui le veois ensement lapider.
Mais depuis os grant joie a ton cuer a porter,
Quant de mort le veïs au tierch jour susciter,
Et quant il fist ton corps ravir et adestrer
En le gloire des chieux, et ton chief couronner.
Vierge, si com c’est voirs, si me veuilliés garder
Que chieus felons payens ne me puist vïoler ;
Et ossy vraiement me veuilliés destourner
Que Jhesucrist te vault tellement honnourer
Qu’il descendi en toy sans char d’omme habiter. »

(La belle Hélène de Constantinople, chanson de geste du XIVe siècle. Édition critique par Claude Roussel, Genève, Droz (Textes littéraires français, 454), 1995)

Comme vous pouvez le voir, à partir du vers que j’ai mis en gras, la prière ne s’adresse plus à Dieu, mais à la Vierge, souvent invoquée comme protectrice des jeunes filles persécutées. Hélène se conforme donc à la tradition voulant que l’on s’adresse à certains saints spécialisés pour obtenir une aide portant sur un point précis, le plus célèbre exemple étant ce malheureux saint Antoine de Padoue auquel on ne s’adresse guère que pour retrouver ses clefs. En l’occurrence, la prière d’Hélène sera immédiatement suivie d’effet, et l’intervention divine sera aussi décisive que soudaine :

« Quant Elaine ot che dit, tantost choisi lever
Ung oraige si fort, et plouvoir et venter,
Se sambloit que li mondes deuïst tantost finer ;
Les ondes commenchierent si fort a tourmenter
Que chil vaissel aloient a ches roches hurter,
Pour fendre et despichier et en l’iaue effondrer.
Quant li Sarrasin vit tel delouvre monter,
Adont laissa Elaine, n’ost soing de lui amer,
Car il vit sen vaissel lés une roche aller.
Onques li maronnier nel porent destourner ;
La s’en va li dromons qu’il ne porent ancrer,
Ains les fist li delouvres a le roche hurter,
Qu’en plus de mille pieches le convint effroer.
La n’y eust Sarrazin c’onques peust escaper,
Ne couvenist noyer et l’iauve effondrer. »

Seule Hélène sortira vivante de ce naufrage, fort heureusement, car Dieu a de grands projets pour la pieuse jeune fille : elle deviendra la mère de saint Martin lui-même !

8 commentaires:

  1. Il n'y a malheureusement pas eu d'intervention divine pour Myrto, la jeune Tarentine, celle pour laquelle les doux alcyons ont pleuré…
    Merci pour ce très beau billet.

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  2. C'est curieux cet accent aigu sur CREDO, non ?

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  3. Vous avez raison. Je m'empresse de corriger cette erreur.

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  4. Elle patoise un peu Picard, la chère Hélène, non ?

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  5. ce billet est très intéressant car je ne connaissais pas du tout! merci beaucoup de nous le faire découvrir car c'est une découverte et une belle découverte!

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  6. Biau chire Jacques, vous avez vu juste : cette chanson présente en effet de nombreux traits picards.

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  7. Certes complètement hors sujet mais il existe un tintin en langue picarde: ""Les pinderleots de l'Castafiore"; merci encore pour vos écrits.

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