mardi 6 décembre 2011

La religion des Sarrasins

Le moment est venu pour moi de vous entretenir de la façon dont la matière de France dépeint la religion sarrasine. Mais avant cela, il me faut répondre à une question préliminaire incontournable : qu’est-ce qu’un sarrasin ? C’est un musulman, me répondrez-vous sans doute, et vous n’aurez pas tort, car il est vrai que par ce vocable sont désignées des populations d’Espagne et d’Afrique du Nord qui, historiquement, furent bel et bien musulmanes. Mais cette réponse serait incomplète, car le mot peut également s’appliquer à des peuples fort différents. Ainsi, au début de la chanson de Floovant, qui narre l’histoire d’un fils imaginaire du roi Clovis :

« Soignors, or escoutez, que Dés vous soit amis,
.III. vers de bone estoire, se je les vos devis
Dou premier roi de France qui crestïens devint.
Cil ot nom Cloovis, si com truis en escrit ;
Plus de XX et VI anz fu li rois Sarazins,
Et ne trovit nul home, se il an Deu créist,
Qu’il ne vosist ocire et les mambres tolir,
Ou pandre an autes fourches ou detraire à roncins.
Damedex l’amai tant, li rois de paradis,
Que il se fist an fonz batisier et tenir ;
Ce fu en douce France, au moutier Saint Denis,
Et qui ice voudrai à mançonge tenir,
Se voist lire l’estoire an France, à Paris.
Cil Cloovis fu rois et prouz et poustéiz ;
De sa franche moilleir ot .IIII. fiz gantis.
Li ainez ot an non Floovain li marchis ;
A celui commandai à garder son païs
Et trestote la terre, que en pié la tenist.
Par .I. mesfait an fuit puis isi maubailiz,
Plus de .VII. anz an fut li bers puis en essil,
Que il n’antra en France, ne nus hons ne l’i vit. »

(Floovant, chanson de geste publiée pour la première fois d'après le manuscrit unique de Montpellier par MM. H. Michelant et F. Guessard, Paris, Jannet (Les anciens poètes de la France, 1), 1858.)

Ainsi donc, Clovis, roi franc ayant vécu avant la naissance de l’islam, est appelé sarrasin avant sa conversion au christianisme. Ce n’est pas là une bévue, une erreur isolée, et l’on en trouve aisément d’autres exemples. Ainsi, dans la Chanson des Saisnes (c’est-à-dire, rappelons-le, des Saxons) de Jehan Bodel :

« Qui de l’estoire as Saisnes vuet oïr par raison,
Des anciens derrier doit movoir la chançon.
Veritez est provée, l’on truis an la leçon,
Que cil qui tint de France premiers la region
Ot a nom Clodoïs, que de fi le set-on ;
Peres fut Floovant, qui fist la mesprison
De sa fille la bele, qui Aaliz ot non.
Tant fu sage et cortoise et de bele façon
Que noveles en vindrent au Saisne Brunamont,
Qui justisoit Sessoigne et la terre anviron.
Sarrazins ert li Saisnes, si creant à Mahon ;
De la franche pucelle fist requerre le don,
Et li roiz li dona par male antancion :
Miax li venist avoir tuée d’un baston ;
Puis ot dou mariage mainte maléiçon. »

(La Chanson des Saxons, Jean Bodel, publiée par F. Michel, Paris, Techener, 1839)
Ainsi donc, les Saxons, à l’époque de Clovis, sont sarrasins. Plus surprenant encore, on nous apprend qu’ils croient en Mahon, c’est-à-dire en Mahomet, bien avant la naissance de ce dernier. Plus que d’un simple anachronisme, il s’agit d’une confusion révélatrice d’un trait constant de l’univers épique médiéval. On pourrait sans peine multiplier de semblables exemples, qui démontrent bien que le vocable de sarrasin ne désigne pas, ou pas seulement, des musulmans : en fait, il s’agit d’un terme générique, synonyme de « païen », avec lequel il est parfaitement interchangeable, et désignant collectivement tous ceux qui ne sont ni chrétiens ni juifs. De ces gens, on se fait une idée bien floue au moyen-âge : ils forment une masse confuse, où les Arabes ne se distinguent guère des Alamans, des Saxons ou des Vandales. Jetons un œil aux troupes conduites en Espagne par l’émir Baligant de Babylone pour affronter Charlemagne :

« Li amiralz dis escheles ajusted
La premere est des jaianz de Malprose,
L’altre est de Huns, e la terce de Hungres,
E la quarte est de Baldise la Lunge
E la quinte est de cels de Valpenuse,
E la siste est de la gent de Maruse,
E la sedme est de Leus e d’Astrimonies,
L’oidme est d’Argoilles, la noefme de Clarbone,
E la disme est des barbez de Valfronde ;
C’est une gent ki Deu nen amat unkes.
Geste Francor trente escheles i numbret.
Granz sunt les oz u cez buisines sunent.
Paien chavalchent en guise de produme. »

( La chanson de Roland. Édition critique et traduction de Ian Short, Paris, Librairie générale française (Livre de poche, 4524. Lettres gothiques), 1990 )

Ainsi, parmi les vassaux du souverain oriental, nous découvrons, parmi une foule de peuplades imaginaires, les Huns et les Hongrois (Hungres). Notons au passage la présence de géants (jaianz), des êtres fort importants dans l’épopée médiévale, dont je serai amené à vous reparler. Mais pour en revenir à notre sujet, il semble bien établi que, pour le public de nos chansons de gestes, la confusion entre musulmans et païens de toutes provenances est totale.

Alors en quoi croient-ils, ces sarrasins, aux yeux de nos ancêtres ? Pour répondre à cette question, c’est à une pièce de théâtre hagiographique, le Mystère de saint Rémi, que nous allons recourir. Nous ne nous éloignons guère de la matière de France, tant il est vrai que les liens entre mystères et chansons de geste sont importants : comme je vous l’ai déjà fait remarquer dans un précédent article, les jongleurs, qui récitent et parfois composent les chansons de geste, se mêlent également de théâtre, et plus d’un auteur de chanson de geste est aussi dramaturge. Il n’est donc pas très étonnant d’observer que des influences épiques considérables s’exercent sur les mystères, notamment en ce qui concerne l’image qu’ils donnent des sarrasins. Du reste, l’histoire de saint Rémi, dans laquelle l’épisode du baptême de Clovis figure naturellement en bonne place, est étroitement liée à la matière de France. Après avoir épousé la foi chrétienne, le souverain s’écrie :

« Loé soit dieu, je suis xrestien,
La sainte loy tenray et tien
Ostez Mahommet et Venus,
Tervagant, Mars, Mercurius,
Jupiter, Dyane et Jovis.
Je les nomme, mais c’est envis,
Car malement j’en feu deceu
Au jour qu’en eulx folement creu. »

(Le Mystère de saint Rémi, édition par Jelle Koopmans, Droz, 1997)

Que voilà un étrange salmigondis ! Mahomet côtoie pêle-mêle des dieux de l’antiquité romaine, et le mystérieux Tervagant qui correspond peut-être au Tarvos triganarus, ancienne déité gauloise. Cette liste de divinités n’est d’ailleurs pas exhaustive, tant nos épopées se plaisent à multiplier à plaisir les noms d’idoles païennes, parmi lesquelles nous trouverions des figures aussi variées que Satan, Apolin, Lucifer, Pilate, Néron, Jason, Platon, Barrabas ou Caïn, sans parler des noms entièrement imaginaires comma Cahu, Bagon, Baratron ou encore Baffumet, figure à laquelle on accusera les templiers de rendre un culte lors de leur fameux procès. Je vous épargne la trentaine de citations qui seraient nécessaires pour les mentionner tous en contexte : contentons-nous de conclure que nous avons là affaire à un panthéon hautement fantaisiste.

Au sein de ce panthéon, quatre dieux, parmi lesquels se trouve Mahomet, sont perçus comme particulièrement éminents et importants : ce sont ceux dont on pense qu’ils sont vénérés à la Mecque. Le Roman de Guillaume d’Orange, vaste compilation où sont mises en proses les épopées consacrées à ce personnage, nous en dresse un tableau saisissant :

« A l’eure qu’il convint leurs .iiij. dieux aourer et faire leur sacrifice, les fist Desramé aporter en plainne sale, affin que chascum peust sa devocion faire devant eulx ; car le lieu de leur repositoire estoit trop petit pour tant de peupple que la avoit. Et furent miz et posez sur un pillier fait de bois proprement pour les asseoir, et estoient l’image de Apollo, de Tervagant et de Jupiter de fin or ou d’argent si richement doré que ce sambloit estre riche chose. Ilz estoient de grandeur competente, tenant chascum une espee en leur poing, menassans le Dieu des Crestiens, qui estoit soubz eulx ou a leurs piez cruxifié figurement, comme nous meesmes le veons en pourtraiture et en taille au moustier. Et au coing d’un chascum ydolle avoit ung sierge ou un grox tortis de cire en beaux chandeliers d’argent ou d’or ; et quant il falut offrir, chascum prince se mist en devoction, et firent offertoire de .iiij. deniers d’or chascum qui avoit le pouoir, les aultres de ce que possible leur estoit. »

(Le roman de Guillaume d'Orange. Édition critique établie en collaboration par Madeleine Tyssens, Nadine Henrard et Louis Gemenne. Tome I, Paris, Champion (Bibliothèque du XVe siècle, 62), 2000)

Ainsi donc, les sarrasins de nos épopées, loin d’être monothéistes comme le sont les véritables musulmans, vénèrent en fait un grand nombre de divinités, dont beaucoup proviennent du monde romain. Pour Apollo, appelé ailleurs Apolin, quelques doutes demeurent : on ne sait trop s’il faut reconnaître en lui Apollon ou s’il s’agit de la figure biblique d’Apollyon, que John Bunyan fera apparaître comme une des figures du Mal dans son Voyage du pèlerin. Mais en ce qui concerne Jupiter, et plusieurs des autres dieux que j’ai mentionnés plus haut, il n’est guère possible d’hésiter. Que fait Mahomet parmi ces divinités antiques ? Comment en est-on arrivé à cet invraisemblable syncrétisme ? Le problème est complexe, et je me garderais bien de prétendre le résoudre. Tout au plus me permettrai-je de faire entendre sur cette question la voix de l’immense historienne que fut Régine Pernoud :

« [L]es idées qui circulent touchant la civilisation musulmane sont, on s’en doute, assez vagues. Dans le Couronnement de Louis, à peu près contemporain de la première croisade, le poète fait dire au sultan, dans un défi qu’il lance au pape à Rome même :
Je suis venu dans mon propre héritage
Qu’ont édifié mes ancêtres et mes lares
Et Romulus et Julius César.
            Et l’on retrouve plus d’une fois la même idée dans les chansons de geste : le monde arabe continue le monde antique, celui des Césars. Autrement dit, on en fait l’héritier du paganisme ; on n’hésite d’ailleurs pas à gratifier les Musulmans de tous les attributs du paganisme en général, en particulier le culte des idoles. […] Erreur complète donc, quant à l’essence de la religion musulmane. Mais cette erreur se nuance d’une nette conscience du caractère de régression, de retour en arrière que marque bien cette religion par rapport au christianisme. L’enseignement de Mahomet ramène en effet du Dieu-Amour, en trois personnes, révélé par le Christ, au Dieu-monarque de l’Ancien Testament. Les Arabes avaient repris les Textes de l’Ancien Testament pour se déclarer fils d’Abraham. Et, pour eux, le Chrétien est d’abord le « polythéiste », celui qui croit à la Trinité, autrement dit c’est avant tout le refus de l’apport essentiel du Nouveau Testament qui caractérise l’Islam, et il est très significatif que pour le Musulman, sa religion soit la « Loi », l’Evangile ayant inauguré, au lieu du règne de la Loi, celui de la Grâce. Aussi le monde chrétien d’alors a-t-il assimilé ce caractère régressif de l’Islam à toutes les forces anté-chrétiennes. Et le sentiment général, c’est que l’on s’en va combattre « les païens ». »

(Les hommes de la Croisade, Régine Pernoud, collection Marabout Université, Tallandier, 1982)

L’explication vaut ce qu’elle vaut, mais, me direz-vous, il n’en reste pas moins étonnant de voir Mahomet mis au nombre des dieux ! Ne s’agissait-il pas d’un prophète ? C’est là une excellente question. Penchons-nous donc un peu sur le cas de Mahomet. Ou plutôt, de Mahon, forme sous laquelle on trouve plus fréquemment son nom dans nos chansons de geste : le « et » finale est interprété comme un suffixe de sobriquet, comme le « -ot » de Jeannot par exemple, et de Mahom (forme qui se rencontre également) à Mahon, il n’y a qu’un pas.

De ce Mahon, les Chrétiens d’Occident perçoivent vaguement qu’il n’est pas tout à fait, pour les sarrasins, un dieu comme les autres : avant de devenir l’idole d’or devant laquelle on se prosterne, on sait bien qu’il a été un homme de chair et de sang. Prophète, et bien évidement faux prophète aux yeux des Chrétiens, on se le représentera comme un charlatan, une sorte d’anti-Christ, plus ou moins inspiré par le démon, ayant d’abord été un ascète chrétien avant de détourner délibérément ses coreligionnaires du nord de l’Afrique de la vraie foi pour mieux asseoir sur eux sa domination. Puis, croit-on, il aura été divinisé après sa mort par les populations crédules qu’il avait dupées.

Il existe d’ailleurs au sujet de sa mort une curieuse légende, visant à expliquer certains interdits de la religion musulmane. Car certaines coutumes sarrasines, connues grâce aux croisades, ne manquent pas d’étonner nos ancêtres. Oh, certes, on conçoit bien la polygamie : les hommes du Moyen Age sont fort sensibles à l’attrait des plaisirs de la chair, et même si la morale chrétienne prône la chasteté, même si l’éthique courtoise exalte la fidélité à une seule Dame, courir le guilledou reste un sport assez pratiqué, et l’idée que des païens puissent convoiter plusieurs femmes n’a rien d’incompréhensible. Mais se priver de cochonnailles et de bon vin ? Voilà qui dépasse l’entendement !

On imaginera donc la légende suivante : Mahomet, ivrogne invétéré, se serait un jour endormi, ivre mort, sur un tas de fumier, et y aurait été dévoré par des porcs. Depuis, les sarrasins s’interdiraient la chair de l’animal sacrilège. C’est à cette légende que fait référence Guillaume, dont le Couronnement de Louis, lorsque, discutant avec le géant sarrasin Corsolt avant de l’affronter en combat singulier, il lui lance, refusant avec indignation une proposition de conversion :

« -Gloz, dit Guillelmes, li cors Deu te cravent !
La toe lei torne tote a neient ;
Que Mahomez, ce sevent plusors genz,
Il fu profete Jesu omnipotent ;
Si vint en terre par le mont preechant.
Il vint a Meques trestot premierement,
Mais il but trop par son enivrement,
Puis le mangierent porcel vilainement.
Qui en lui creit, il n’a nul bon talent. »

(Le couronnement de Louis, chanson de geste du XIIe siècle éditée par Ernest Langlois, Paris, Champion (Les classiques français du Moyen Âge, 22), 1920)

On se doute bien qu’une controverse théologique engagée de la sorte ne peut s’achever qu’à grands coups d’épée. Mais ceci, mes amis, est une autre histoire, qui sera contée une autre fois.

6 commentaires:

  1. De la lecture comme on a plus de nos jours surtout sur le net.

    Je n' irais pas raconter à voisins musulmans l'histoire sur la fin de Mahomet mais elle me plait.

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  2. Finalement quel beau méli-mélo de religions à cette époque-là !
    Il fallait bien essayer de s'y retrouver.
    Les Sarrasins désignent les Musulmans et par extension tous ceux qui ne sont pas Chrétiens, les Barbares en somme.
    Le païens désignent ceux qui ne sont ni Chrétiens ni Juifs, donc les Sarrasins aussi.
    Les Gentils désignent, eux, tous ceux qui ne sont pas Juifs, mais aussi les Chrétiens bien que Juifs mais non circoncis.

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  3. Il serait extrêmement intéressant de savoir à quand remonte exactement la "légende" de Mohamed dévoré par les cochons.
    Réellement passionnant, votre blog.

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  4. Je ne me souviens plus si c'est dans la Chanson de Roland ou dans le Couronnement de Louis qu'apparaît une curieuse "trinité" musulmane sorte de correspondant maléfique à la Sainte Trinité...

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  5. En ce qui concerne la datation de la légende de Mahomet, je crains de ne pouvoir être beaucoup plus spécifique. Tout ce que je puis dire, c'est qu'elle est attestée dès le début du XIIème siècle. Je vais retourner fouiller dans mes grimoires pour voir si j'en trouve davantage à ce sujet, mais j'en doute.

    Pour ce qui est de cette trinité sarrasine, vous pensez peut-être à ce passage de la Chanson de Roland, où sont effectivement énumérés trois dieux:

    "Li amiralz mult par est riches hoem;
    Dedavant sei fait porter sun dragon
    E l'estandart Tervagan e Mahum
    Et un' yamagene Apolin le felun."

    On trouve d'ailleurs dans cette chanson plusieurs parallélismes : douze pairs sarrasins contre douze pairs de France, Baligant baptisant son épée Précieuse pour faire pendant à la Joyeuse de Charlemagne...

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  6. Nos auteurs (et leurs auditeurs) étaient peut-être très ignorants au sujet de l'islam mais il me semble pourtant qu'ils le comprenaient beaucoup mieux que nous, avec toutes nos connaissances.
    Voilà qui est bien étrange...
    (commentaire précédent supprimé pour cause de honteuses fautes d'orthographe)

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