Charlemagne affrontant le Paganisme

Charlemagne affrontant le Paganisme

mercredi 23 novembre 2011

Rodomontades

Eh bien, me revoici. Ce fut une longue pause, et je vous prie de m’en excuser, mais je suis prêt à reprendre le clavier. J’aurai donc l’honneur d’être votre guide, si vous voulez bien me suivre, dans les fascinantes contrées de la matière de France. Ensemble, nous explorerons la profonde et mystérieuse forêt d’Ardenne qui servit de refuge aux quatre fils Aymon, nous applaudirons aux exploits d’Ogier le Danois et d’Anséïs de Carthage, nous assisterons au furieux duel entre Olivier et Roland soust les murs de Vienne, nous tremblerons devant l’invulnérable Ferragu et le géant Butor, et nous rirons des bévues et des gaffes de Raynouard au tinel, le bon colosse pas très fin mais sympathique qui fut le précurseur de Jean des Entommeurs et d’Obélix. Volez oïr bone chançon vaillant ?

Du moins on peut l’espérer, car somme toute, mener un projet à terme, surtout quand il est de grande ampleur, n’est pas toujours simple, et peut-être mon envolée lyrique n’est-elle faite que de rodomontades. Nous verrons.

Mais au fait, qu’est-ce qu’une rodomontade ? D’où vient ce mot étrange ? Je pourrais me borner à vous dire que les rodomontades sont à Rodomont ce que les jérémiades sont à Jérémie, mais ce ne serait pas là vous avancer à grand-chose, à moins de vous expliquer qui fut Rodomont. Et c’est bien là ce que je compte faire.

Rodomont est un personnage important de la branche italienne de la matière de France. Car oui, la majestueuse épopée de notre bon roi Charlemagne a connu outre les Alpes un succès considérable, et divers auteurs, parmi lesquels quelques très grands poètes, se sont emparés de ce thème dès le Moyen-Age. Les plus connus d’entre eux sont probablement l’Arioste, pour son Roland furieux, et le Tasse pour sa Jérusalem délivrée. Or, le personnage de Rodomont occupe une bonne place dans le Roland furieux, et c’est sans nul doute sa présence dans cette œuvre, traduite et largement diffusée dans notre langue, que Rodomont doit d’être passé dans le langage courant.

Toutefois, ce n’est pas dans cette œuvre de la Renaissance, très tardive au regard de l’ensemble de la tradition épique, que Rodomont a fait sa première apparition. Hélas, en littérature comme dans d’autres formes d’art, un grand génie a tendance à faire oublier ceux qui l’entourent. Quand il s’agit d’imitateurs sans grand talent et de fades épigones, ce n’est là qu’un demi-mal. Mais quand la victime d’une telle éclipse est un auteur respectable, auquel il n’a pas manqué grand-chose pour être l’égal du rival préféré, le dommage est plus considérable. Quand de surcroît l’auteur sacrifié est un précurseur, un devancier qui a fourni au génie marchant sur sa trace les outils mêmes lui ayant permis de le surpasser, on peut crier à l’injustice. C’est pourquoi, même si cette bataille littéraire a été depuis longtemps gagnée et perdue, j’aimerais vous faire connaître le nom de ce vaincu magnifique que fut Boiardo.

C’est entre 1476 et 1494 que Matteo Maria Boiardo écrivit sa grande œuvre, le Roland amoureux. Il s’agit d’une épopée qui, recueillant le double héritage de la matière de France et du roman de chevalerie arthurien, use et abuse de la technique de l’entrelacement pour nous narrer, avec une verve étincelante, les aventures d’une foule de vaillants héros. Boiardo réinvente des personnages traditionnels de l’épopée française, tels que Roland, Olivier, Renaud de Montauban, ou encore Estoult, aimable fanfaron farfelu qui, sous sa plume, deviendra Astolphe. Il en invente beaucoup d’autres, tels que la belle et séductrice Angélique, Brandimart l’honnête homme, Bradamante la vierge guerrière, et enfin notre Rodomont, autant de personnages inoubliables qui lui seront repris par l’Arioste lorsque celui-ci écrira la suite de l’épopée de son devancier. Car le Roland furieux est bel et bien la continuation du Roland amoureux : ironie de l’histoire littéraire, la renommée du continuateur a rejeté l’inventeur dans les ténèbres de l’oubli, et beaucoup lisent aujourd’hui l’Arioste sans se pencher un seul instant sur son précurseur. Ainsi va le monde…

Arrête donc de philosopher, Mat, me direz-vous, et viens-en au fait ! Qui est-il, ce Rodomont ? J’y arrive. Dans le Roland amoureux, Rodomont est un sarrasin, roi d’Alger, qui apparaît parmi la foule des chevaliers païens en guerre contre Charlemagne. Il se distingue par son orgueil et son agressivité en toutes circonstances. Voici d’ailleurs un exemple de ses rodomontades, lors de la première apparition du personnage. Agramant, puissant roi païen, a réuni ses vassaux pour les consulter sur son projet d’invasion de la France :

« Quand le sage Sobrin eut cessé de parler, un jeune prince, qui l’avait impatiemment écouté, prit la parole : c’était l’impétueux Rodomont, roi de Sarse et d’Alger, fils du fort Ulien, mais beaucoup plus fort et plus courageux que son père. Nul mortel dans tout l’univers n’avait plus d’arrogance : il méprisait tous les humains, et l’orgueilleux Ferragus était seul comparable à lui. « Que les vieillards, dit-il, sont de mauvais conseillers dans de telles occasions ! Le froid des années leur glace le courage. N’écoutez point, grand prince, ce vieux roi de Garbe, qui n’est propre qu’à détourner des hautes entreprises les cœurs généreux. Ce n’est point ces têtes blanches qu’il faut consulter. Ce qu’on regarde en eux comme la prudence n’est le plus souvent que faiblesse. Poursuivez donc votre dessein, seigneur, je serai le premier à marcher sur vos pas, et je suis prêt à soutenir par les armes que tous ceux qui ne vous conseillent pas de passer en France sont des lâches, qui ne méritent que vos mépris et votre indignation. » »

Roland l’amoureux, Boiardo, traduction par Alain-René Lesage, édition par Denise Alexandre-Gras, Publications de l’Université de Saint-Etienne, 2001.

Rodomont, contrairement à ce que le sens actuel du mot « rodomontade » pourrait laisser penser, n’a cependant rien d’un miles gloriosus, d’un Capitan ou d’un poltron fanfaron. Son courage et sa force sont à la mesure de son orgueil, et il se révèle pour les paladins de France un adversaire à ce point formidable qu’au cours de la guerre qui, comme bien on s’en doute, ne peut manquer de s’ensuivre, on le verra se frayer un chemin tout seul à travers Paris, environné de toute l’armée française, bravant les coups du preux Ogier et de Charlemagne lui-même. Son incontestable héroïsme pourrait le rendre digne de respect et de sympathie, mais la démesure et la férocité dont il fait preuve ne peuvent que le conduire à sa perte, qu’il finira par trouver sous la lame du paladin Roger :

« Alors deux ou trois fois, sur cet horrible front,
levant autant son bras qu’il pouvait le lever,
il frappa Rodomont et, plongeant en entier
la lame du poignard, il se tira d’affaire.
Gagnant de l’Achéron les sinistres rivages,
voici que, libérée d’un corps plus froid que glace,
s’enfuit en blasphémant cette âme dédaigneuse,
qui dans le monde était hautaine et orgueilleuse. »

Roland furieux, l’Arioste, traduction par André Rochon, les Belles Lettres, 2002.

Adieu donc, pauvre Rodomont. Dans l’épopée carolingienne, un orgueil aussi démesuré que le tien ne pouvait manquer d’être puni un jour. N’est-ce pas là le péché qui fit chuter les anges ? Au moins auras-tu la consolation d’avoir enrichi d’un mot la langue française : ce n’est pas rien.

5 commentaires:

  1. Merci Mat !
    Que je suis fière de côtoyer des gens comme vous, les blogueurs et commentateurs fidèles aux valeurs qui ont fait les grandes heures de notre Histoire.
    Je suis prête à apprendre beaucoup de choses.

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  2. Mais c'est moi qui vous remercie, puisqu'en me lisant, vous donnez un sens à ce blog. Après tout, la connaissance qu'il m'a été donné de pouvoir acquérir (longue histoire...) de ce sujet passablement méconnu est un talent, au sens évangélique du terme, qu'il me faut bien faire fructifier d'une façon ou d'une autre, puisque j'en suis débiteur : il me semblerait dommage de l'enterrer, comme le fit le mauvais serviteur.

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  3. C'est un souci qui vous honore.
    Vous avez une connaissance précieuse et vous la mettez à disposition de qui vous lira.
    Maintenant, il faut qu'ils viennent !

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  4. Ah, je sens que je vais en impressionner quelques-uns dans les dîners en ville lorsque je leur apprendrai qui est Rodomont.
    Si seulement j'allais à des dîners en ville...
    Plus sérieusement, merci Mat, et bonne continuation!

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  5. Ce commentaire a été supprimé par un administrateur du blog.

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