samedi 23 mars 2019

Chansons de geste : reprenons les bases

Les lecteurs historiques de ce blog, si tant est qu'il en reste, n'ont probablement pas besoin qu'on leur explique ce que sont les chansons de geste. Mais pour ceux qui voudraient prendre le train en route, il n'est peut-être pas inutile de rappeler de quoi il s'agit, et d'exposer, par ailleurs, pourquoi je m'efforce d'arracher à l'oubli ces textes obscurs.

Dans la France du Moyen Âge, mettons du XIIe au XVe siècle, la littérature narrative profane en langue vulgaire (comprenez : écartons d'emblée du problème la littérature cléricale de langue latine), se divisait essentiellement en trois matières, que nous pourrions appeler des cycles littéraires, des ensembles narratifs englobant chacun un grand nombre d’œuvres éparses, mais reliées les unes aux autres, au sein de chaque cycle, par des thématiques communes et des personnages récurrents.

Il y avait donc la matière de Rome (qui regroupait tous les récits, mythologiques ou non, hérités de l'Antiquité : par exemple la guerre de Troie ou l'histoire d'Alexandre le Grand, pour ne citer que deux des plus populaires), la matière de Bretagne (c'est à dire la légende arthurienne et, plus largement, l'ensemble des récits, tels que les fameux lais de Marie de France, s'inspirant du merveilleux des Celtes insulaires, qu'ils se rattachent ou non à Arthur) et enfin celle qui nous intéresse ici, la matière de France.

Attestée dès la fin du onzième siècle (c'est à dire un siècle avant les premiers textes arthuriens de langue française) la matière de France prend la forme d'un ensemble d'épopées, les chansons de geste (des poèmes destinés à l'origine à une déclamation accompagnée de musique, à l'instar des épopées homériques que chantaient dans l'Antiquité les aèdes grecs) prenant pour sujets les exploits de personnages historiques ou légendaires se rattachant au passé de la France et plus particulièrement à l'époque carolingienne, telle que pouvaient la concevoir les trouvères du douzième ou du treizième siècle : des héros tels que Roland et Olivier, Ogier le Danois, les quatre fils Aymon, l'enchanteur Maugis, Guillaume d'Orange, le Chevalier au Cygne et bien d'autres encore... Ces héros gravitent autour de Charlemagne, personnage qui est le centre et le pivot de la matière de France comme peut l'être Arthur pour la matière de Bretagne (ce qui ne veut pas dire que ces rois soient les héros, ou même les personnages principaux, de toutes les œuvres où ils apparaissent). Le grand thème de la plupart des chansons de geste est la guerre, en particulier la guerre des Chrétiens contre les Sarrasins : beaucoup sont des chants héroïques pleins de bruit et de fureur, retentissant de faits d'armes et vibrant d'une énergie farouche. (Mais n'en concluons pas que toutes seraient semblables : on trouve aussi, dans la matière de France, de romanesques poèmes d'aventures et d'amours, voire des récits drolatiques pleins de verve.) La célèbre Chanson de Roland est aujourd'hui la seule de ces épopées dont se souvienne le grand public. Il faut savoir qu'il en existe  non moins d'une centaine, dont beaucoup sont de véritables chefs d'oeuvre.

Contrairement à ce que l'on croit trop souvent, les chansons de geste ne sont pas, même en substance, même en faisant la part de l'enjolivement poétique, des récits historiques. Leur atmosphère n'est pas celle de l'Histoire, et la plupart des récits qu'elles narrent sont des fictions, auxquelles certains faits historiques servent parfois, tout au plus, d'inspiration ou d'amorce. Les poètes du moyen âge dit "central" ou "classique" ont projeté sur le passé carolingien les conceptions, les moeurs, les usages et les réalités de leur temps : les chansons de geste sont donc pétries d'anachronismes. C'est pourquoi Charlemagne y est un roi de France, arborant les armoiries fleurdelysées des Capétiens, et non un simple roi des Francs. Les héros sont des chevaliers et des paladins (avec tout ce que cela implique de sens de l'honneur un peu fantasque, voire déjà de courtoisie raffinée et de sensibilité à l'amour dans certains de nos poèmes) non de simples soldats ou guerriers comme pouvaient l'être les hommes d'armes du Haut Moyen Âge. Ce sont aussi des barons, des seigneurs féodaux tenant leurs fiefs de manière héréditaire et avec une jalouse autonomie, tout comme leurs homologues de l'époque capétienne. 

Outre l'anachronisme, l'élément qui distingue le plus nettement l'atmosphère des chansons de celle des chroniques historiques est la présence du merveilleux. Dans nos épopées, comme dans celles d'Homère, le merveilleux tient en effet une large place. Merveilleux chrétien, d'abord : on y voit Dieu et ses saint, les anges et les démons se mêler des affaires et des combats des mortels, comme le font les dieux de l'Olympe dans l'Iliade. Mais merveilleux païen également, car nos chansons de geste sont aussi pleines de géants et de nains, de luitons (les ancêtres médiévaux de nos lutins),  de magiciennes et d'enchanteurs, d'objets magiques et d'épées mythiques (telles que la fameuse Durendal, qui vaut bien Excalibur), d'animaux fabuleux et d'êtres surnaturels tels qu'Obéron, le roi de Féerie, qui n'est pas l'invention de William Shakespeare mais bel et bien la trouvaille d'un poète médiéval de langue française : il fallait tout de même que ce soit dit !

En somme, ce que j'essaie de vous dire, peut-être trop pesamment, c'est que les chansons de geste sont notre mythologie. Nous n'en faisons généralement pas grand cas, mais elles sont la mythologie de la France, et il me semble que, ne serait-ce que pour cette raison, nous devrions en prendre quelque soin. Ne croyez-vous pas ? Tenez, je vais me permettre une petite digression. L'une des motivations de J. R. R. Tolkien, pour créer les récits de sa Terre du Milieu, était de donner une mythologie à l'Angleterre, car il ressentait cruellement l'absence d'une véritable mythologie anglaise, liée à l'Histoire, au sol et à la langue de son pays. De ce désir sont sortis les chefs d’œuvres que l'on sait. Mais nous autres Français, si nous n'avons pas de Tolkien, nous avons tout de même une chance que Tolkien nous aurait enviée : nous sommes les héritiers d'une mythologie qui nous est propre, au sens où l'entendait ce grand écrivain. Car les chansons de geste se rattachent à notre Histoire (elles sont ancrées dans le passé de la France), à notre sol (beaucoup de hauts lieux de nos épopées existent vraiment et se trouvent en France, à commencer par l'abbaye de Saint-Denis, véritable cœur spirituel de la "doulce France" des chansons de geste) et à notre langue (les chansons de geste sont, en grande majorité, des poèmes de langue d'oïl ; quelques unes sont composées en langue d'oc). Ne devrions-nous pas avoir quelque gratitude, quelque piété filiale pour cet héritage ? 

Je suis de ceux qui croient que si. Je voudrais que nous fassions vivre ce patrimoine (qui ne survit plus aujourd'hui qu'à travers les travaux d'une poignée d'érudits ne s'adressant qu'aux seuls universitaires), et que nous lui permettions de reprendre corps, de s'enraciner de nouveau dans le terreau de la culture populaire et vivante. Ce n'est pas impossible. Les Anglo-Saxons ont su le faire,  à travers le cinéma et les séries télévisées, pour la légende arthurienne, qu'ils avaient quelque droit de considérer, dans une certaine mesure, comme leur propre mythologie. Mais Holliwood ne sauvera pas la matière de France à notre place. C'est notre patrimoine : c'est à nous qu'il revient de l'aimer, de l'entretenir et de la transmettre. Et si nous ne le faisons pas, les chansons de geste sombreront dans dans une obscurité que les études savantes ne suffiront pas à éclairer (car un pan de culture qui n'est connu que par les travaux d'universitaires, et dans d'étroits cénacles de spécialistes, est pour ainsi dire mort). Ce sera un trésor de beauté et de poésie perdu, une constellation de merveilles disparue au firmament de notre littérature. 

Pour ma part, je ne veux pas qu'il en soit ainsi.

mercredi 20 mars 2019

Le Chevalier au Cygne

Chers et hypothétiques lecteurs,

Poursuivant ma noble tâche de transmission des légendes et des épopées de France la doulce, j'ai uni mes forces à celles de Nicolas Doucet, talentueux dessinateur (que vous connaissez peut-être déjà pour sa série de bandes dessinées Les Familius) afin de concocter un nouveau projet de livre.

Il s'agit d'un ouvrage pour lequel deux volumes sont d'ors-et-déjà prévus, et qui s'intitulera Le Chevalier au Cygne. J'en composerai le texte, en m'appuyant comme à mon habitude sur les diverses chansons de geste médiévales qui nous content cette très ancienne et très belle histoire. Nicolas Doucet, de son merveilleux coup de crayon, illustrera le récit avec panache.



La légende du chevalier au cygne est bien sûr connue de nos jours surtout par le célèbre opéra Lohengrin qu'en tira Wagner, qui se basait pour ce faire sur les sources germaniques. L'un des intérêts de notre projet est que je me servirai essentiellement des sources français ; car, on l'ignore parfois, cette légende fait l'objet de plusieurs épopées de langue d'oïl qui ne sont ni moins belles, ni moins anciennes que les textes allemands utilisés par Wagner, et qui se rattachent à l'une des branches de la matière de France. C'est donc une version très différente de celle que vous connaissez déjà par Wagner, bien que tout aussi authentique, que nous allons vous proposer.


Vous pouvez voir la présentation de notre projet en suivant ce lien. C'est également là qu'il vous sera possible, si vous le souhaitez, de nous soutenir pour que nous puissions mener ce projet à bonne fin, en contribuant à la campagne de financement participatif par laquelle nous espérons le rendre possible.

Une autre manière de nous aider consiste à partager cette annonce autour de vous. 

Merci d'avance à tous ceux qui nous soutiendront d'une manière ou d'une autre !

samedi 3 novembre 2018

Durendal, oeuvre de Wieland

A la fin de mon précédent billet sur les origines célestes de l'épée Durendal, je vous faisais part de l'existence d'une autre version relative à la provenance de cette arme, et promettais d'y revenir.

Cela m'aura pris le temps, mais enfin, me revoici. J'y reviens.

D'après une seconde tradition, attestée moins anciennement que la précédente mais remontant tout de même au XIIème siècle, Durendal n'est pas un don céleste reçu par Roland mais une conquête, une prise de guerre. Roland aurait gagné l'arme, en même temps que son cheval Veillantin et que son célèbre olifant,  lors de la première bataille à laquelle il aurait pris part, épisode narré par la chanson d'Aspremont, l'un des monuments de notre ancienne littérature. Résumons-en les passages qui concernent notre sujet.

Cette chanson se déroule en Italie, et plus précisément en Calabre, aux alentours du pittoresque massif montagneux de l'Aspromonte dont elle tient son nom. La Calabre a en effet été envahie par Agolant, le très puissant souverain d'Afrique, accompagné par un cortège de rois vassaux et par son propre fils et champion, le formidable guerrier Eaumont, détenteur de la redoutable épée Durendal, de l'excellent destrier Veillantin, et d'un merveilleux olifant à la sonnerie prodigieuse. Charlemagne, défié par les Sarrasins, se porte à leur rencontre pour les combattre, à la tête de ses guerriers, remplissant là son rôle habituel de défenseur de la Chrétienté.

L'armée sarrasine s'est scindée en deux. Agolant réside dans la ville de Reggio, dont il s'est emparé, avec le gros de ses troupes, tandis qu'Eaumont son fils, à la tête d'un parti considérable de guerriers, contrôle une forteresse, la tour de la Happe, au nord de l'Aspromonte. Il se trouve donc en première ligne, et barre la route de l'armée chrétienne. Charlemagne et les siens lui livrent plusieurs batailles, sans réussir à obtenir un succès décisif, car leur adversaire est un héros particulièrement puissant. (Une tradition qui va se développant au fil des siècles rehausse d'ailleurs le prestige d'Agolant et d'Eaumont en faisant d'eux les descendants d'Alexandre le grand, un des Neuf Preux de l'imaginaire médiéval.)

Au cours d'un dernier engagement, les Français et leurs alliés se trouvent presque vaincus. C'est alors que le neveu du roi, le jeune Roland, adolescent point encore adoubé chevalier, déserte le campement où il avait été relégué à la tête de tous les jeunes gens, écuyers et "varlets", qu'il a pu rassembler, et qui se sont armés de bric et de broc : Roland lui-même n'a qu'un bâton en guise d'épée. Pourtant, la charge impétueuse de cette troupe inattendue, qui se jette vaillamment dans la bataille, change le cours de l'affrontement et donne la victoire aux Français.

Le preux mais arrogant Eaumont, qui a refusé jusqu'au dernier moment de sonner de son cor pour appeler son père à la rescousse, s'y résout enfin, mais cet effort est inutile : par un miracle, Dieu empêche le son du cor de parvenir jusqu'à Reggio. Réduit à quia, Eaumont cherche le salut dans la fuite, mais Charlemagne, qui a perdu bon nombre de ses fidèles compagnons depuis le début de la guerre, se jette à ses trousses et, finissant par le rejoindre en un lieu désert, engage un rude duel contre lui. Joyeuse se heurte à Durendal.

Charlemagne est bien sûr un redoutable guerrier, mais déjà vieux. Eaumont, qui est tout aussi redoutable et possède l'avantage d'être dans la force de l'âge, prend le dessus : l'empereur est sur le point de succomber lorsque survient Roland. Le jeune preux, toujours armé de son malheureux gourdin, n'hésite pas un instant à engager le combat contre Eaumont pour protéger son oncle. Esquivant les coups de la redoutable épée qui pourrait aisément le pourfendre, il parvient d'un coup habile à désarmer son adversaire et finit par le terrasser, accomplissant ainsi son premier haut fait.

Un peu plus tard, lorsque Charlemagne adoube son neveu, ainsi que les autres vaillants jeunes gens dont l'intervention a sauvé l'armée chrétienne, il lui remet les dépouilles d'Eaumont, qui lui reviennent de droit puisqu'il les a conquises : l'épée, le destrier et le cor. Roland quitte l'enfance pour devenir un chevalier.

Adoubement de Roland
Roland et Charlemagne ont ensuite d'autres démêlés avec Agolant, qui bien sûr veut venger son fils, mais nous les quitterons là, car la reste de la chanson d'Aspremont ne concerne plus notre présent sujet. Si vous voulez connaître la suite, allez donc la lire par vous même : il y a une excellente édition moderne et bilingue (ancien français/français moderne), par François Suard, qui se trouve facilement et n'est pas onéreuse.

Nous savons maintenant comment Roland conquit Durendal. Un texte plus tardif et franco-italien, l'Aquilon de Bavière (XIVème siècle), nous révèle de surcroît comment l'épée était venue en la possession d'Eaumont, et c'est une histoire tout à fait intéressante, que je vais vous résumer.

Agolant avait en fait trois enfants, de deux lits. De Pantasilas, reine des Amazones, avec laquelle il entretint une liaison passagère, il eut des jumeaux : un fils, Trojan, et une fille, Galacielle. D'une autre femme, son épouse et sa reine, il eut le seul Eaumont. Agolant se chargea de l'éducation de ses deux fils, tandis que Pantasilas élevait sa fille en guerrière, selon la coutume des Amazones.

Lorsque Trojan et Eaumont furent en âge d'être adoubés, Pantasilas, voulant faire un présent à son fils, chargea Galacielle de lui porter l'épée Durendal, qu'elle détenait. Mais lorsque Galacielle parvint à Arganor, la cité d'Agolant, Trojan refusa de se porter à sa rencontre pour l'accueillir en bonne et due forme, jugeant qu'une femme ne méritait pas de tels égards. Outrée, Galacielle préféra donc offrir l'inestimable épée à son demi-frère, le courtois Eaumont, dont elle avait reçu un chaleureux accueil.

Après cela, Eaumont et Trojan trouvent tous deux la mort, ainsi que leur père, lors des combats contre Charlemagne sous l'Aspromonte. Galacielle leur survivra et aura deux enfants héroïques, un fils (Roger) et une fille (Marphise) qui tiennent une grande place dans le Roland furieux de l'Arioste.

Marphise, fille de Galacielle

Reste une question de taille : d'où vient-elle, cette épée fabuleuse, qui tranche les hauberts et fend les rochers ? Car où que Roland l'ait prise, ce n'est pas une arme ordinaire ! Si elle n'est pas un don céleste, d'où lui viennent ses propriétés merveilleuses, son tranchant, sa résistance ? Au fil des textes, nous apprenons qu'elle a appartenu à d'autres grands guerriers du passé, tels qu'Hector de Troie. Mais qui donc l'a forgée ?

A son sujet, notre tradition épique est unanime : Durendal est l'oeuvre de celui qui, dans l'univers mythique des chansons de geste, est le forgeron-magicien par excellence, créateur de la plupart des épées légendaires : un personnage mystérieux que nos textes de langue romane nomment Galan, Galant ou encore Galanus. En réalité, ce forgeron nous vient tout droit des mythes germaniques, où il s'appelle, selon les pays, Velent, Volünd ou Wieland. S'est-il glissé dans l'épopée française aux temps capétiens, à la faveur de contacts avec l'Allemagne et sa poésie ? Ou sont-ce les Francs de Clovis, bien des siècles auparavant, qui l'ont apporté en Gaule avec le reste de leurs traditions légendaires, dont la plus grande part a péri ? Bien malin qui pourrait le dire.

Wieland le forgeron

Ce qui est certain, c'est que Galant/Wieland conserve dans nos épopées le rôle et les facultés qui étaient les siennes dans les mythes germaniques : c'est un forgeron merveilleux, détenteur de secrets qui relèvent de la magie, et créateur d'armes et d'armures fabuleuses, que les preux s'arrachent. Ainsi, Courtain, l'épée d'Ogier le Danois, et Froberge, l'épée de Renaud de Montauban, pour ne citer que les plus célèbres, sont aussi considérées comme des créations de Galant. D'après les textes scandinaves, Wieland est le fils d'un géant et le petit-fils d'une ondine. On le nomme parfois prince des elfes, et ce sont les nains (conçus par cette mythologie comme d'habiles artisans, et comme des êtres chthoniens détenteurs des secrets des métaux que l'on trouve sous la terre) qui lui ont tout appris de son art. Il est également l'époux d'une Walkyrie et, tout comme l’Héphaïstos grec dont il est peu ou prou l'équivalent, Wieland est boiteux, ayant été mutilé par un roi qui voulait le retenir captif pour profiter de ses talents. En pure perte d'ailleurs : Wieland se fabriqua des ailes à l'aide de plumes, et s'échappa en prenant son envol, tel Dédale et Icare. 

L'envol de Wieland

La tradition lui prête un fils, Witege, vaillant guerrier auquel il remit la puissante épée Mimung, censée être sa meilleure lame, qui est plus ou moins le pendant germanique de Durendal : si l'on voulait harmoniser les données des deux cycles, sans doute pourrait-on assimiler l'une à l'autre.

Galant/Wieland est un personnage intéressant et haut en couleur. De même, les démêlés de Galacielle avec Trojan et Eaumont, d'Eaumont avec Charlemagne et Roland, gagnent à être connus. Nous voici bien embêtés ! Nous avons maintenant deux versions de l'origine de Durendal sur les bras, et toutes deux sont passionnantes ! Laquelle préférer ? Fort heureusement, nous ne sommes pas tenus de choisir : aucune des deux n'est plus vraie ni plus fausse que l'autre. Il ne faut en rejeter aucune, car un mythe est égal à la somme de ses versions.

mercredi 15 août 2018

Durendal, l'épée céleste

Ma dernière série de billets sur les Chroniques de Guillaume Crétin n'ayant pas suscité l'enthousiasme des foules, force m'est de reconnaître que je l'ai laissée en plan. Ma foi, j'aurais eu tort de me retenir, dès lors que la chose ne m'amusait plus, et tant il appert que ce dont je traite ici n'intéresse personne. Mais enfin, l'envie me titille de retourner au clavier. Pour moi. Mon côté hobbit, sans doute, j'aime bien avoir un blog rempli de choses que je sais déjà.

Nous sommes le 15 août, date anniversaire, non pas de la bataille de Roncevaux, bataille mythique  aux dimensions cosmiques qui n'a pas de date et n'existe que dans l'imaginaire, mais de l'embuscade des Pyrénées, cet épisode guerrier banal et sans grande importance qui a servi de prétexte à la Légende. Je veux tout de même saisir l'occasion de retourner à l'épopée rolandienne. Aujourd'hui, cher et hypothétique lecteur, je vais vous parler de Durendal, l'épée de Roland.

Bien évidemment, Durendal n'a rien d'une vulgaire épée médiévale telle qu'on les trouve en plus ou moins bon état dans nos châteaux et nos musées. C'est une arme mythique, une épée fabuleuse, digne de côtoyer dans nos esprits l'Escalibor du roi Arthur, la Balmung de Siegfried, et toutes les autres épées de légende, pourvues d'un nom et d'une destinée, qui figurent dans les mythologies de l'humanité. De telles armes ne sont, après tout, pas si nombreuses. La Grèce antique, par exemple, n'en connut aucune. Durendal mérite donc que l'on s'attarde sur elle.

Ses propriétés les plus évidentes sont son tranchant extraordinaire et sa prodigieuse résistance. Dans la main de Roland (dont, certes, la force est également prodigieuse), Durendal peut pourfendre entièrement, depuis le sommet de leur heaume jusqu'à la sangle de leur destrier, les guerriers sarrasins qu'affronte le neveu de Charlemagne. De surcroît, lorsque Roland tente de briser l'inestimable lame pour empêcher qu'elle ne tombe aux mains de ses ennemis, il ne parvient pas à lui causer le moindre dommage : au contraire, il entaille de ses coups le rocher qu'il frappe. L'épisode est célèbre, je ne m'y attarderai donc pas.

Quelle est l'origine d'une arme aussi redoutable ? A ce sujet, il existe deux versions contradictoires.

La plus ancienne, ou en tout cas celle qui est attestée la plus anciennement, c'est à dire dès la Chanson de Roland, prête à l'épée une origine céleste : elle aurait été apportée par un ange à Charlemagne, qui l'aurait ensuite remise à Roland pour qu'il en use afin de combattre les Sarrasins, au service du Christ et de l'Eglise. Ces scènes proprement mythiques sont bellement représentées par une enluminure, dans un manuscrit allemand qui ajoute à l'épée l'olifant de Roland :


Soulignons la splendeur de cette illustration, dont la composition verticale montre admirablement la chaîne hiérarchique et sacrée qu'est, au moins en théorie, la féodalité : le vassal reçoit son pouvoir du roi, qui reçoit son pouvoir de Dieu. L'ange aurait pu apporter directement Durendal à Roland, puisque l'épée lui est explicitement destinée. Mais il ne le fait pas : il la remet à Charlemagne, roi sacré (et saint, pour les hommes de l'époque) qui fait office d'intermédiaire privilégié entre son peuple et le divin.

Les versions ne s'accordent pas sur le lieu de la remise de Durendal à Charlemagne par l'ange. D'après la Chanson de Roland, ce serait "aux vaux de Maurienne". Des sources allemandes situent l'épisode à Ingelheim sur le Rhin, un lieu qui fut effectivement une des résidences de Charlemagne. La légende expliquerait le nom de la ville : Ingelheim, c'est à dire "demeure de l'ange".

Quoiqu'il en soit, cette version de son origine fait d'emblée de Durendal une arme sacrée, vouée par sa nature même au service des causes de Dieu, et de Roland un élu, un miles Christi, au même titre que Galaad dans le cycle arthurien, par exemple. Les reliques que Roland enchâssera dans le pommeau de l'épée sainte ne feront que renforcer sa sacralité. En effet, d'après la Chanson de Roland, Durendal renferme

La dent seint Perre e del sanc seint Basilie
E des chevels mun seignor seint Denise,
Del vestement i ad seinte Marie.

Autant de reliques qui sont à la fois très illustres et très en rapport avec le personnage de Roland, champion de Dieu, de l'Eglise et de douce France. La dent de saint Pierre, le premier pape, est jointe aux cheveux de saint Denis, le premier évêque de Paris, patron de la France et de ses rois, et au vêtement de Marie, Mère de Dieu et sainte par excellence. Seul le pauvre saint Basile semble n'être là que pour l'assonance.

La Chanson de Roland n'évoque pas véritablement l'aspect de Durendal, mais une source plus tardive et de langue latine, les Annales de Hainaut de Jacques de Guise (XIVème siècle), en fait une belle et intéressante description, que je m'en vais vous citer dans la traduction du marquis de Fortia d'Urban :

"Il avait son épée Durandal, nom qui signifie : donne avec elle un bon coup ; le bras, en effet, se lassera plus tôt que l'épée. Le travail en était merveilleux, la pointe excellente, l'éclat éblouissant. La poignée d'ivoire blanc se terminait par une croix d'or. Sur le pommeau de bérill étaient gravés l'alpha et l'oméga, image symbolique de Dieu."

L'explication du nom de l'épée est bien sûr fantaisiste, simple invention a posteriori d'un auteur désireux d'éclaircir le mystère ; au moins faut-il lui concéder que son explication est en rapport avec les propriétés bien connues de Durendal. Mais la description est très intéressante : la présence de la croix, de l'alpha et de l'oméga soulignent la dimension chrétienne et sacrée de cette lame vouée à terrasser les ennemis de Dieu. Dimension à la fois chrétienne et belliqueuse de l'épée qu'une gravure de Gustave Doré pour le Roland furieux illustre à merveille :


Dans un futur billet, j'évoquerai l'autre version, tout aussi intéressante, que nous livrent nos chansons de geste quant à l'origine de Durendal.

dimanche 15 avril 2018

Charlemagne empereur, Roncevaux et les malfaisants

Et voici, toujours pour illustrer la chronique de Guillaume Crétin, le couronnement impérial de Charlemagne :


Nous sommes donc le 25 décembre 800, à la basilique Saint-Pierre de Rome, le bon pape Léon III officie et, ma foi, c'est à peu près tout ce que j'ai à vous en dire. Il s'agit bien sûr d'un épisode symboliquement important, mais les chansons de geste l'évoquent peu, car somme toute un couronnement n'a, en soi, rien d'épique. Bien sûr, la dignité impériale fait partie intégrante du mythe de Charlemagne, qui est toujours pour nos chansons l'empereur à la barbe fleurie, mais le sacre lui-même n'est que rarement et brièvement narré : c'est un événement d'arrière-plan, qui ne se prête guère aux développements tumultueux qu'affectionnent nos poètes.

Charlemagne est revêtu de ses attributs classiques : barbe blanche, fleurs de lys, couronne fermée, rien qui puisse nous surprendre.


Si vous étiez sur un blog historique, je pourrais vous faire de longs discours sur les tenants et les aboutissants politiques de ce couronnement, mais vous n'êtes pas sur un blog historique et, pour parler crûment, on s'en balance. C'est la mythologie qui nous intéresse. Je n'ai donc rien de bien passionnant à vous raconter sur cette image-là. Je vous la propose uniquement parce que je suis un brave homme, tout sauf iconoclaste : je sais que ce couronnement est une image attendue quand on parle de Charlemagne, et je ne veux pas décevoir. Et puis, je suis sensible à ce qu'on pourrait appeler l'esthétique de la majesté.

La seule remarque intéressante que je puisse faire, c'est que ce couronnement précède, dans le manuscrit, le récit de la bataille de Roncevaux. Or, le couronnement a eu lieu en 800, tandis que l'embuscade au cours de laquelle l'arrière-garde fut détruite par les Basques eut lieu le 15 août 778. La bataille devrait donc précéder le couronnement, si les données de l'Histoire étaient respectées. Pourtant, dans la Chanson de Roland, Charlemagne est déjà empereur. La chronique s'accorde donc avec la chanson. Par ailleurs, dans l'épopée, Charlemagne est âgé de plus de 200 ans lors de la bataille de Roncevaux : cet épisode guerrier devrait donc se dérouler après 942, si l'on retient la date de 742 parmi celles qui sont avancées pour la naissance du roi.

Vous l'aurez probablement compris, il est parfaitement absurde d'essayer de s'orienter dans la Légende avec les repères de l'Histoire. La bataille de Roncevaux n'a pas eu lieu en 778, parce qu'elle n'a pas eu lieu dans l'Histoire. Elle a eu lieu dans l'imaginaire. C'est une bataille mythique, aussi mythique que celle de Camlann dans le cycle arthurien, le Ragnarok scandinave, la bataille de Mag Tuired en Irlande ou la Gigantomachie chez les Grecs. 

Pour bien faire, et pour assainir la conversation, il faudrait la distinguer radicalement de l'épisode guerrier historique qui l'a vaguement inspirée ou qui, pour mieux dire, lui sert de point d'ancrage pour se rattacher au réel. On pourrait appeler cette péripétie de 778 l'embuscade des Pyrénées, puisque nous n'avons pas la moindre idée de l'endroit précis où elle s'est déroulée. Eginhard, notre seule source vraiment historique à ce sujet, n'en dit rien. La localisation à Roncevaux vient de la Chanson de Roland, poème écrit quatre siècles plus tard et baignant tout entier dans la fiction : jugez du crédit qu'on peut lui faire.

L'idée de distinguer l'embuscade des Pyrénées et la bataille de Roncevaux ne serait d'ailleurs pas novatrice. Girart d'Amiens, l'un de nos poètes, séparait déjà les deux dans son Charlemaine, une biographie épique de l'empereur composée, en forme de chanson de geste, à la charnière du XIIe et du XIIIe siècle. Girart y narre d'abord en passant l'embuscade des Pyrénées, rapidement, comme une simple anecdote sans grand intérêt, comme le fait Eginhard. Plusieurs milliers de vers plus loin, après avoir narré beaucoup d'autres événements s'étendant sur de nombreuses années, il fait le récit grandiose de la bataille de Roncevaux, le crépuscule des dieux de la mythologie française, qui clôt la carrière militaire de Charlemagne et se situe fort longtemps après son accession au rang d'empereur. Pour Girart, ce sont deux affrontements différents. Et Girart a raison, même s'il ignore pourquoi il a raison.

Le problème, c'est qu'en France, il existe encore, de nos jours, des malfaisants qui confondent, plus ou moins intentionnellement, l'Histoire et la Légende. C'est une cause d'inutile confusion, pénible  et même malsaine : cela nuit à la Légende autant qu'à l'Histoire, parce que bien sûr il est impossible de raconter sereinement une légende, en la donnant pour telle, à quelqu'un qui veut croire, envers et contre tout, qu'il s'agit d'histoire vraie : à chaque géant ou enchanteur s'invitant dans le récit, à chaque trait d'imagination, à chaque anachronisme, il se récriera qu'on se moque de lui. Car certes, ce genre de personne veut être dupé, pourtant il ne peut consentir à l'être que si l'histoire qu'on lui narre est (superficiellement) crédible, et donc réaliste. Au contraire, tout ce à quoi j'aspire est de distinguer le réel de la fiction, et d'aider les autres à le faire.

mercredi 11 avril 2018

Le Ring des Avars

En poursuivant notre exploration de la chronique de Guillaume Crétin, nous tombons sur une scène de bataille digne de retenir notre intérêt.



A première vue, l'image est banale. Des troupes de guerriers s'entrechoquent. Les Francs arborent les bannières anachroniques, fleurs de lys et oriflamme, que nous avons l'habitude de voir associées à Charlemagne, et cela ne nous surprend plus. L'empereur lui-même n'est pas visible.

Seul détail remarquable : nous voyons les Francs vainqueurs s'emparer du butin de la victoire :


Rien que de très normal après une bataille, mais il est rare que les imagiers prennent la peine de représenter ces détails prosaïques. Si l'enlumineur l'a fait, c'est peut-être bien que ce butin revêt, en l’occurrence, une importance exceptionnelle.

Au fait, quelle est cette bataille, et qui sont les ennemis vaincus ? D'après le texte de la chronique, ce sont des Huns. L'anachronisme est flagrant. Historiquement, Charlemagne n'a jamais combattu les Huns. Même dans les chansons de geste, qui ne se privent pourtant pas de lui faire affronter des adversaires qui ne furent jamais les siens, voire des peuplades entièrement imaginaires, on ne le voit jamais en découdre avec le peuple d'un Attila ayant vécu trois bons siècles avant lui-même. Mais si ces prétendus Huns ne figurent ni dans l'Histoire, ni dans la Légende de Charlemagne, d'où sortent-ils ?

C'est la scénette du pillage du butin qui nous met la puce à l'oreille. Ceux que le texte nomme des Huns sont en fait des Avars, et la victoire représentée est la prise par les Francs du Ring des Avars. Il s'agit d'un peuple païen, nomade et belliqueux, venu de l'Est, que les hommes du Moyen Âge pouvaient aisément confondre avec les Huns présentant des caractéristiques similaires, mais ayant laissé dans les esprits une impression bien plus forte et durable. (Pour la petite histoire, les Avars voyageaient avec des chariots, dont il se servaient pour transporter le fruit de leurs rapines, et peuvent avoir inspiré les Wainriders, une peuplade fictive de l'oeuvre de l'écrivain Tolkien.) Mais contrairement aux Huns, Charlemagne a eu maille à partir avec les Avars

Ces redoutables pillards avaient édifié, sur la rive gauche du Danube, un vaste camp fortifié, appelé le Ring, siège du pouvoir de leur seigneur portant le titre de kaghan, où ils rassemblaient le butin de leurs maraudes. Depuis cette base, ils lançaient des expéditions dévastatrices en Bavière et dans le Frioul. Mais en 796, Eric, le duc de Frioul, remporta sur eux une importante victoire et prit le Ring. Charlemagne ne prit pas part au combat : c'est pourquoi il est absent de la miniature. Les guerriers francs s'emparèrent du butin des Avars, qui devait être gigantesque : on parle de quinze chariots d'or envoyés à Aix-la-Chapelle, une fortune qui contribua notablement à la puissance de Charlemagne et soutint sa politique dans les années qui suivirent.

Objets d'or provenant du Ring des Avars
Quant aux Avars, après des défaites répétées face aux Francs, ils s'inclinèrent finalement devant leurs ennemis et passèrent sous la protection de Charlemagne, le kaghan lui-même acceptant de recevoir le baptême. Puis ils se désagrégèrent.

dimanche 1 avril 2018

Les douze Pairs

En suivant la chronique de Guillaume Crétin, nous découvrons une image qui se compose de deux parties bien distinctes :


La plus grande partie de l'enluminure est occupée par une représentation de mouvements de troupes assez banale, comme nous pourrions en relever beaucoup dans le même manuscrit. Mais j'attire votre attention sur la scène de gauche :


Il s'agit d'un épisode important puisqu'il s'agit de l'institution des douze pairs, des personnages qui sont dans les chansons de geste la fine fleur des compagnons de Charlemagne et ses meilleurs guerriers, jouant auprès de lui un rôle similaire à celui des chevaliers de la Table ronde autour d'Arthur, dans la matière de Bretagne.

Soulignons-le, les douze pairs de Charlemagne sont purement fictifs et légendaires. Il y eut bien, aux temps capétiens, des pairs de France, importants vassaux de nos rois chargés d'un rôle symbolique au cours de la cérémonie du sacre, et dont le nombre fut d'abord fixé à douze. Mais la pairie n'existait pas du temps de Charlemagne. Il faut d'ailleurs remarquer que cette idée de douze pairs entourant le roi de France fut imaginée d'après la tradition épique des douze pairs entourant Charlemagne, et non l'inverse, comme l'a exposé le médiéviste Ferdinand Lot dans un article que les prodiges d'internet mettent à la disposition de tous les curieux. Ici, l'imaginaire a donc précédé le réel, et l'a même façonné. Les véritables pairs historiques, dans une bienheureuse ignorance de la distinction entre Histoire et Légende, faisaient très sérieusement remonter leur rôle et leurs prérogatives à Charlemagne, ce dont ils n'étaient pas peu fiers.

C'est dans la Chanson de Roland que les douze pairs font leur première apparition en littérature. Il s'agit d'une fraternité de guerriers d'élite, des compagnons unis par l'estime et l'amitié qui ont pour rôle ordinaire de conduire l'avant-garde de Charlemagne, généralement constituée de vingt milles chevaliers de France. En fait, leur place est là où se trouve le plus grand péril, car ils forment une troupe de choc, qui s'est déjà glorieusement illustrée à maintes reprises lorsque s'ouvre le récit. Lors de la bataille de Roncevaux, nous les trouvons à l'arrière-garde, parce qu'exceptionnellement c'est là que se trouve le danger. Bien que le nom même des pairs suppose l'égalité entre eux, Roland est le plus brillant, le meilleur chevalier et le chef informel du groupe, suprématie que ses amis ne lui contestent d'ailleurs pas.

Dans la Chanson, les douze pairs sont Roland, Olivier, Gérin, Gérier, Bérenger, Oton, Samson, Engelier, Ivon, Ivoire, Anséïs et Girart de Roussillon. Notez que l'archevêque Turpin de Reims, bien qu'il se batte et meurt auprès des douze pairs, n'est pas compté parmi eux : tous sont donc des laïcs. Or, historiquement, la pairie française admettait à l'origine six pairs laïcs et six pairs ecclésiastiques, évêques ou archevêques. C'est d'ailleurs ce que nous donne à voir la miniature.  L'idée des pairs ecclésiastiques est manifestement inspirée du personnage de Turpin. Mais comment et pourquoi, s'il ne figurait pas dans la liste ?

En fait, la liste des douze pairs ne fut jamais stable, et ne cessa de changer durant tout le moyen âge, pour une raison bien simple : à l'exception de Roland, Olivier et Girart de Roussillon, tous ceux que je viens d'énumérer sont de simples figurants, qui n'ont guère de relief et au sujet desquels n'existe pour ainsi dire aucune tradition narrative. Les gesteurs postérieurs ont donc eu l'envie bien compréhensibles de remplacer ces inconnus par des héros épiques fameux, et par rassembler au sein de la pairie les personnages les plus marquants de nos chansons : le duc Naimes de Bavière, Ogier le Danois, Estoult, l'enchanteur Basin et d'autres encore, chaque auteur composant sa propre liste selon ses goûts, sa fantaisie et ses souvenirs littéraires.

Il arriva donc très souvent que l'archevêque Turpin fût mis au nombre des pairs. Il devint l'inspirateur et l'exemple des pairs ecclésiastiques, justifiant la place des princes de l'église au sein de la pairie.

Les critiques modernes, tels que Léon Gautier, ont parfois été tentés de sacraliser la liste du Roland et de lui donner une importance qu'elle n'a pas, comme si elle était "la vraie liste" et revêtait une signification canonique ou historique. Or, ce n'est nullement le cas. La liste du Roland n'est même pas tout à fait la plus ancienne, puisque la Nota Emilianense, un texte latin du XIème siècle (antérieur donc à la plus ancienne version conservée de la Chanson, le Roland d'Oxford) évoque déjà douze neveux de Charlemagne et en énumère six, dont les noms ne correspondent pas tous à ceux du Roland. Pourtant, ce sont ces douze neveux qui, par une évolution de la tradition, vont devenir les douze pairs.

Reste à savoir comment, aux dires de la légende, Charlemagne institua les douze pairs. Nous pouvons en lire le récit dans la Saga de Charlemagne, texte scandinave du XIIIème siècle composé pour le roi de Norvège Hakon IV, qui traduit et compile un grand nombre de récits épiques venus de France. Je cite l'édition de Daniel W. Lacroix au Livre de Poche :

"Un jour que le roi Charlemagne était assis dans son palais entouré de ses vassaux, il leur parla : "Par la grâce de Dieu, si vous le voulez bien, je désire choisir douze chefs pour conduire mon armée et aller affronter bravement les païens." Ils lui répondirent tous en le priant de s'en occuper.

Le roi déclara alors : "Je veux donc désigner en premier Roland mon parent, en second Olivier, en troisième place l'archevêque Turpin, en quatrième Gérier, en cinquième Gérin, en sixième Bérenger, en septième Oton, en huitième Samson, en neuvième Engelier, en dixième Ive, en onzième Ivorie, en douzième Gautier. Je place ces chefs à la tête de mon armée pour combattre les païens en mémoire de l'ordre que Dieu donna à ses douze apôtres de prêcher sa parole dans le monde entier ; et semblablement je veux que chacun d'entre vous apporte à l'autre force et secours dans tous les dangers comme si vous étiez frères de sang." Ils acceptèrent cette mission avec joie."